53 2. La race ou l’état civil ?

Le néo-paganisme n’était disposé à entendre ni les avertissements des théologiens, ni les démonstrations de la science rationnelle sur l‘inanité des affirmations racistes. La législation introduisait rapidement la haine antisémite dans la vie quotidienne des Juifs.

Lorsque l’antisémitisme était d’essence religieuse chez les Grecs et les Romains, chez les Chrétiens, chez les Musulmans, la définition du «Juif» était simple. Si l’on excepte le cas des Juifs secrètement attachés à leur foi bien qu’officiellement détachés de la Synagogue et convertis à la religion dominante, aucune discussion n’était possible. Les Juifs se définissaient par leur volonté de vivre selon la loi juive, de fréquenter la Synagogue, de croire la foi juive. Dans les persécutions les plus extrêmes, c’est en somme chaque Juif qui gardait la périlleuse liberté d’accepter son judaïsme, et de lui demeurer fidèle dans l’humiliation et le martyre. En général il suffisait qu’un Juif déclarât : «Je ne veux plus être Juif» pour que la main du persécuteur fût immobilisée. Cela ne diminue en rien l’odieux de la persécution ; mais cela laissait au moins aux Juifs une liberté dans le malheur, une dignité dans la liberté, que la législation de Nuremberg leur dénia une fois pour toutes.

Aussi longtemps que la Chrétienté et la judaïcité ne se sont pas décomposées, la religion, la nation, l’ethnie juives coïncidaient entièrement bien que la foi demeurât le caractère principal du particularisme juif (puisqu’un prosélyte devenait, en toutes choses pleinement Juif). Les racistes sont venus trop tard en Europe pour que la définition du «Juif» pût se rapporter uniquement à sa foi personnelle, ou même à sa religion. Ils se fondaient d’autre part sur une théorie scientifique trop inconsistante pour que leurs spécialistes pussent reconnaître par les seuls caractères biologiques, un Juif d’un «Aryen». Sans l’aide de l’état civil, l’entreprise raciste eût été impossible. On peut dire, sans paradoxe, que le seul soutien du fonctionnaire raciste dans les pays où les Juifs n’appartenaient guère aux communautés religieuses juives, c’était l’état civil : en définitive, par un aveu implicite de l’impossibilité de définir un «Juif» par ses propres caractères physiques, on faisait machine arrière jusqu’à l’époque où le judaïsme religieux et la société juive coïncidaient encore. Grâce à l’état civil, on définissait le «Juif» par la religion de ses ancêtres. Tout l’apport «scientifique» du racisme se résume au fond dans la constatation qu’un Juif, c’est quelqu’un dont les grands-parents furent Juifs[1]. Les enfants naturels non reconnus d’un Juif, les enfants totalement abandonnés par les mères juives passent nécessairement dans la catégorie aryenne. La «race» juive, en fin de compte, ne se définissait nullement par des caractères ethnographiques mais, très prosaïquement, par la bonne tenue des archives européennes.

«Le premier but principal des mesures allemandes», dit un document officiel provenant des bureaux de Rosenberg, «consistera en une séparation rigoureuse des Juifs du reste de la population. Les Juifs soviétiques, surtout dans les régions situées au cœur de l’U.R.S.S., ont toujours essayé de se camoufler afin de s’élever peu à peu et insensiblement vers les postes de commande. A cette fin, nombre de Juifs ont abandonné leur religion et adopté des prénoms et des noms patronymiques russes. Il convient d’ordonner que tous les changements de noms juifs effectués du vivant de la personne soumise au recensement, ou, si elle s’en souvient, ceux de ses ancêtres soient déclarés et annulés. Il en va de même des personnes qui ont abandonné la religion juive pour adopter une autre confession, sinon plusieurs confessions successives. Le camouflage juif sera plus aisément percé dans le Commissariat du Reich pour la région de l’Est et pour l’Ukraine, où une part importante des Juifs est établie depuis des générations, que dans les autres Commissariats du Reich. Dans la mesure où il peut être retrouvé, il convient de se servir du matériel d’archives soviétiques disponible[2]

On voit que les archives paraissaient plus sûres à Rosenberg que les travaux des spécialistes du racisme. Il est vrai que les tentatives qu’on avait faites dans ce sens pour distinguer Polonais et Allemands avaient dû être abandonnées, et qu’en définitive on s’en tenait au «principe» que la franchise et la prestance trahissaient le germanisme..[3]. Le 28 juillet 1942, Himmler enjoignait à un général S. S. : «Je vous prie instamment de ne pas publier d’ordonnance concernant la notion du «Juif». Toutes ces sottes précisions nous lient le mains et c’est tout[4].» Et le tamponnage systématique des pièces d’état civil au moyen de lettres «J», des mots «Juif» ou «Juive», l’insigne imposé aux Juifs en public sont autant de preuves de la carence technique des ethnologues racistes : un état civil bien tenu et invariable, tel était leur suprême recours. L’allure d’un individu et ses papiers, voilà les seuls et sûrs critères du racisme triomphant. «Il existe des Juifs qui n’ont pas l’air tellement juif», disait Joseph Goebbels aux initiés[5].

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En général, d’un homme dont les quatre ancêtres pratiquaient le culte de la Synagogue, on peut dire qu’il s’agit d’un individu d’origine juive. (Ce qui ne signifie pas qu’il soit nécessairement un Juif pratiquant, ni un Juif militant, ni qu’il se sente vraiment Juif). Mais la législation ne pouvait dissimuler son embarras dans le cas des mariages mixtes. On fit encore une fois appel au critère religieux dans les lois antisémites édictées par Vichy, sans tenir le moindre compte de la déchristianisation et de la déjudaïsation toujours plus prononcées avec chaque génération, depuis plus d’un siècle. Dès lors, en protégeant les «demi-Juifs» baptisés, on livrait à la haine raciale les «demi-Juifs» dont les parents avaient témoigné assez de respect envers le baptême pour ne pas le donner à la légère à leurs enfants. Le plus extraordinaire, c’est qu’en recourant constamment à des références religieuses pour élaborer la législation raciale, on ne renonçait pas pour autant au racisme lui-même. Le Statut de Vichy de 1941 aboutissait à maintenir dans le judaïsme un prêtre, petit-fils de Juifs convertis ; mais un «Aryen» converti au judaïsme, à ce compte, n’était pas Juif, ni ses enfants[6]. Bien qu’il fût contraint de s’appuyer sur l’appartenance religieuse des grands-parents juifs, le Statut de Xavier Vallat provenait d’une idéologie raciste et non pas chrétienne.

En Allemagne, on discutait gravement de la valeur du «sang» germanique mêlé au «sang» juif. On craignait que les «demi-Juifs» allemands ne fussent des «chefs-nés» parmi les Juifs. On assimilait les «quart-de-Juifs» aux Allemands, pourvu qu’ils ne ressemblassent pas aux Juifs ni qu’ils ne leur fussent favorables[7].

Les Etats moins déchristianisés que ceux d’Occident, et plus fidèles aux traditions de l’antisémitisme d’installation ou de ressentiment chrétien, parvinrent à élaborer une législation moins raciste. Les enfants baptisés de Juifs convertis échappaient en Hongrie aux lois antisémites ; dans le même pays et en Roumanie, les Juifs convertis étaient quelque peu protégés ; en Slovaquie, où l’antisémitisme chrétien fut peut-être le plus violent et le plus décidé, on définissait le «Juif» par sa seule appartenance à une communauté juive[8]. C’est la déchristianisation de l’Occident et de l’Allemagne – et la déjudaïsation des Juifs – qui contraignaient les néo-Païens antisémites à brandir l’inefficace principe racial pour départager Juifs et non Juifs devenus, dans une forte proportion, incroyants les uns et les autres, mais marqués durablement par la foi de leurs ancêtres et trahis par les registres de l’état civil.


  1. » Un grand-parent vaut comme pleinement juif, sans autre considération, s’il a appartenu à la religion juive.» »(Ordonnance allemande du 14 novembre1935, art. 2.) - «Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive.» (Statut des Juifs élaboré à Vichy, 2 juin 1941, art. 1.)
  2. Monneray, La Persécution des Juifs dans les pays de l’Est (C. D. J. C., éd.), p. 79. - M. Monneray ayant publié une Persécution des Juifs dans les pays de l’Ouest, on désignera désormais les deux ouvrages, pour plus de commodité par Est et Ouest. [[Voir, plus récemment, à propos de la "Shoah par balles", Patrick Desbois, Porteur de mémoires, éd. Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2007, rééd. Flammarion, Paris, 2009. (M. –Th. Martin)]]
  3. J. Billig, p. 50, 79 ; L. Poliakov, Bréviaire..., p. 312.
  4. Monneray, Est, p. 90.
  5. Au Conseil des ministres allemands du 12 novembre 1938, Compte rendu dans L. Poliakov, p. 24. - Hitler observait également qu’il «y a beaucoup de Juifs aux yeux bleus et aux cheveux blonds» ; mais les caractères «somatiques de la race», devaient, pensait-il, reparaître une ou deux générations plus tard. (Libres Propos, II, p. 112.)
  6. Le cas s’est présenté en Italie. Les paysans calabrais convertis au judaïsme (voir plus haut, p. 39), furent considérés comme «purement latins». (M. Hano, Evidences, n° 3, 1949.) Mais leurs petits-fils ? - Les Allemands exemptaient, on ne sait trop d’après quelles théories raciales, les Juifs géorgiens de l’étoile jaune et de l’extermination. (Léon Poliakov, p. 61 ; cf. Michel Roblin, Les Juifs de Paris, p. 132.) En Crimée, les Nazis, après avoir consulté Berlin, massacrèrent les Juifs mais non pas les Caraïtes, considérés comme racialement différents des Juifs. (Bulletin d’information sioniste, 14 juin 1953, p. 5.)
  7. L. Poliakov, p. 71.
  8. F. Steiner, dans le Recueil collectif, Les Juifs en Europe, 1939-1945 (C. D. J. C., éd.), p. 220. - Il s’agit bien entendu d’une tendance générale, contrecarrée par les Allemands ou les racistes locaux. En Hongrie, on signale l’élimination d’une partie des Juifs convertis. (Monneray, Est, p. 222.)

1 Response to 2. La race ou l’état civil ?

  1. martin on février 1, 2014 at 2:37 says:

    -après la note (2) voir: »Porteur de mémoire ». Patrick Desbois,sur « la Shoah par balles en Ukraine et l’Europe de l’Est.éd.Michel Lafon,2007.

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