44 2. Laïcisation de la chrétienté et ressentiment antisémite

Ce regret, cette nostalgie, nous ne pensons pas qu’il soit équitable de les mépriser ou de se refuser à les comprendre. S’il y a quelque chose de positif dans l’antisémitisme moderne des Chrétiens, un point de départ respectable, une aspiration véridique, c’est précisément leur souffrance, bientôt égarée, quand ils dénombrent les ruines de la cité chrétienne. C’est ici seulement qu’un dialogue fructueux est possible avec eux. Brunetière, résumant les deux volumes de La France juive avançait avec une ironie perspicace : «Si la France de M. Grévy, comme d’ailleurs tout le monde en convient, ne ressemble guère à celle de Louis XIV et encore moins à celle de saint Louis, la faute ou plutôt le crime en est donc aux Juifs[1].» Dans la mesure où telle était vraiment la souffrance de Drumont, elle méritait autre chose que l’incompréhension des uns, et les plaisanteries des autres. (Il est vrai que Drumont ne rencontrait pas davantage d’appui parmi ceux qui semblaient partager ses convictions. «A la veille de sa mort… il défendait encore cette idée d’un nouveau Moyen âge, d’une nouvelle Chrétienté, dans une lettre à la duchesse d’Uzès, restée d’ailleurs sans réponse[2].») Quel que soit le jugement qu’on porte sur une espérance aussi anachronique, il faut admettre que de telles idées pouvaient conserver assez d’attrait pour enflammer des cœurs de Chrétiens, voire même, (ce qui fut peut-être le cas de Drumont d’abord), de patriotes traditionalistes. Et quand ils entendaient proclamer que la «théologie était définitivement bannie de la politique[3],» de telles paroles leur semblaient un défi, et une intolérable défaite de  la foi. Un grand nombre de Chrétiens ont commencé par prétendre protéger l’Etat (chrétien) ; ils ne sont devenus antisémites que par contrecoup, à cause de l’évolution fatale qui leur semblait jeter les Juifs dans le camp de plus en plus nombreux des ennemis de leurs aspirations, peut-être fausses, mais aussi respectables que celles de n’importe quelle autre tendance politique. L’antisémitisme devint dès lors une pièce maîtresse d’un système entièrement négatif qui voulait ignorer selon la saisissante formule de J. Maritain, que «de simples anti ne mènent à rien»[4].

S’il en est ainsi, c’est depuis la Révolution française, la crise du XVIe siècle une fois surmontée, qu’on rencontre les premières manifestations modernes de l’antisémitisme du ressentiment. La Constituante accepte, non sans réticences, l’émancipation juive ; elle vote aussi la Constitution civile du clergé : dès 1793, les Juifs de Rome ont à subir la mauvaise humeur romaine[5]. En 1815, la restauration des Etats chrétiens, plus ou moins détruits par les armées révolutionnaires et impériales, s’accompagne, – dans une perspective de Sainte-Alliance «chrétienne» – du retour, total ou relatif, des Juifs à leur condition d’avant 1789. Il en est ainsi à Francfort-sur-le-Mein,  Hambourg, Lübeck, Brême ; en Prusse, en Bavière, dans le grand-duché de Baden, en Saxe, au Hanovre, en Lombardie, en Vénétie, en Sardaigne. Dans les pays autrichiens,  où l’ancien régime n’avait pas été aboli, il est soigneusement maintenu ; en Russie, aucune des promesses faites aux Juifs avant l’invasion n’est effectivement tenue, et quelques années plus tard, leur condition se trouvera singulièrement aggravée. On voit même le statut accordé aux Juifs de Francfort, en 1824, limiter le nombre des mariages annuels, dans une communauté de trois mille personnes, à quinze[6]. Seuls la France et les Pays-Bas ne reviennent pas sur l’égalité des droits[7]. Après la mort du cardinal Consalvi, qui s’efforçait de maintenir un certain libéralisme, aussi modéré qu’il fût, dans les Etats de l’Église restaurés, les zelanti imposent l’édit de 1826, qui oblige les Juifs de Rome à entendre à nouveau des sermons de conversion, les astreint au ghetto, leur refuse le droit de propriété, etc.[8]

C’était un ressentiment légal, moins passionnel que réfléchi, mûri dans la victoire apparente, et encore exempt d’influences «modernes». Un cas plus saisissant d’explosion antisémite et vindicative, suscitée par des agitateurs beaucoup plus que par le pouvoir, se produisit en Russie en 1881, après l’assassinat d’Alexandre II. Une Juive avait été compromise dans le complot, bien que les principaux inspirateurs et exécuteurs de l’attentat fussent d’origine chrétienne. En «vengeant» cependant le tsar par de sanglants pogromes, les foules étaient convaincues qu’elles devançaient l’action de la justice et la volonté du nouveau tsar[9] (Nous considérerions volontiers cette année 1881 comme le point de départ du ressentiment chrétien en Russie. Une date, bien entendu, n’a de valeur que relative ; ce n’est qu’un repère ; le spectacle du monde occidental avait depuis longtemps aiguisé dans certains milieux russes des sentiments de rancœur politique envers les Juifs tandis que, d’autre part les caractères, juridiques et sociologiques, de l’antisémitisme d’installation dureront jusqu’à la chute de l’Etat «orthodoxe», en 1917).

L’exploitation méthodique du ressentiment politique par les forces militaires «blanches» de Denikine et de Petlioura, entre 1918 et 1921, a coûté la vie à un chiffre de Juifs, difficile à établir, qu’on évalue entre cinquante mille et cent mille : la dernière grande manifestation du ressentiment antisémite chrétien, la  plus sanglante, exige qu’on ne juge pas à la légère ni qu’on ne sous-estime les facteurs qui ont contribué à provoquer de telles aberrations – ou à permettre leur survivance dans la conscience des peuples chrétiens. A la veille de la dernière guerre, l’attitude du gouvernement de Varsovie à l’endroit des Juifs polonais expulsés d’Allemagne, en 1938, s’inspirait odieusement de l’antisémitisme du ressentiment chrétien.

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En rétablissant la cité catholique, la Restauration française avait voulu se donner l’illusion de la victoire. Le sacre de Charles X, c’était le sceau apposé au bas de la charte de la société sacrale ressuscitée.

Que le siècle à son tour comme un roi s’humilie !

s’écriait alors Victor Hugo encore royaliste[10]. Mais l’histoire n’allait apporter qu’avanies sur avanies aux partisans de la Chrétienté. Dès lors on professera volontiers l’exécration du siècle à mesure qu’on le verra se laïciser ; on dira avec Bismarck au Landtag de Prusse en 1847 : «Je suis d’avis que l’idée d’un Etat chrétien… est précisément le sol sur lequel ces Etats [européens] ont pris racine… On nous dit que l’idée d’un Etat chrétien était une pure fiction… Pour moi les mots par la grâce de Dieu que des souverains chrétiens ajoutent à leur nom ne sont pas un son creux[11].»

Cette nostalgie du passé et, tout à la fois, d’un ordre chrétien se retrouve dans la plupart des pamphlets antisémites d’inspiration chrétienne des XIXe et XXe siècles. L’abbé Kannengieser, racontant les conflits politiques en Hongrie à la fin du XIXe siècle, s’indigne : «La Hongrie était restée jusque dans ces derniers temps un îlot battu de tous côtés par les flots de l’océan libéral ; les lois y avaient un caractère foncièrement chrétien ; l’Église y avait conservé l’influence et le rôle que lui avait assignés le roi saint Etienne… Les Hongrois étaient restés réfractaires aux bienfaits de la civilisation athée[12].» Parle-t-il de Vienne ? c’est «la capitale d’un empire chrétien… où Sa Majesté apostolique suit, tête nue, la procession du Saint-Sacrement[13]» Mgr Jouin affirme que le Christ-Jésus «seul restaurera la vraie France, la France séculaire et traditionnelle, la France qui n’est ni juive ni maçonne, la France catholique»[14]» La Tour du Pin ne perd «jamais de vue que nous sommes un royaume du Christ[15]». S’il a été rapidement conquis par le racisme, Degrelle lançait au point de départ le mot d’ordre Christus-Rex. Etc.

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Mais qui donc en Occident avait détruit la cité chrétienne, qui la sapait en Europe orientale? –  Celui-là, bien sûr, qui n’y occupait qu’une place ambiguë, souvent étranger selon le droit, et toujours par son refus du baptême, (et par la persistance des préjugés des Chrétiens). Une fois ce point admis, et l’hypothèse du complet asservissement aux Juifs de tous les libéraux, anticléricaux, socialistes, ou Chrétiens hétérodoxes, acceptée comme postulat, on tient dans les complications du monde contemporain le fil d’Ariane qui explique tout. On voit dans les lois laïcisatrices «l’oppression juive» machinant toute la législation anti-cléricale[16]. Les Juifs sont, pour La Tour du Pin, les ennemis du genre humain ; et si «la nation déicide» s’approche du royaume du Christ «ce ne peut être que pour lui donner le baiser de Judas». Il faut lire le tableau qu’il trace de l’invasion juive, préparée dans les ghettos, introduite dans la société chrétienne par la Cabbale, les Templiers, les francs-maçons, les rationalistes, Luther et Calvin, s’épanouissant avec le divorce, la spéculation boursière, la sécularisation des biens ecclésiastiques, la naturalisation des Juifs en masse. L’invasion juive, s’alliant au Calviniste Rousseau, déchaîne la Révolution française et le libéralisme économique judéo-protestant…[17] C’est d’une imperturbable impéritie de pensée.

Avec plus de lucidité et une crainte presque prémonitoire de l’avenir, Dostoïevski, dans un texte étonnant de hargne odieuse et de profondeur chrétienne, reprochait aux Juifs d’avoir «triomphé et prospéré en Europe juste au moment où triomphaient là-bas ces nouveaux principes, – il est impossible de ne pas conclure que les Juifs y ont contribué par leur influence[18]». Ceux des Chrétiens qui ne se laissaient pas aller à l’extrémisme antisémite se contentaient de souligner la concordance chronologique entre l’émancipation juive et les malheurs des Chrétientés. De cette conjonction il arrivait qu’on rendît compte par l’héritage enchevêtré du passé ; mais on recourait plus volontiers à des déductions politiques,  si faciles : «Le peuple allemand a enfin ouvert les yeux, écrivait un journal catholique[19] ; il voit que le véritable Kulturkampf, la vraie lutte pour la civilisation, c’est le combat contre la domination de l’esprit et de l’argent juifs. Dans tous les mouvements politiques, ce sont les Juifs qui jouent le rôle le plus radical et le plus révolutionnaire, faisant une guerre à outrance à tout ce qui reste encore de légitime, d’historique et de chrétien dans la vie nationale des peuples.»

De là à rêver à quelque restauration de la législation anti-juive d’autrefois, il n’y a pas loin, surtout si l’on n‘a pas la moindre notion des changements historiques. La Tour du Pin évoque le temps où la sagesse de l’Evangile gouvernait les Etats ; il dépeint la société d’alors singulièrement idéalisée ; il ne voit que les juifs qui aient pu y souffrir – mais c’étaient des «traîtres» : le voilà rassuré. (D’une manière générale, minces pamphlets et gros ouvrages antisémites noircissent les Juifs aussi impudemment qu’ils blanchissent les «siècles chrétiens» ; quand on professe le manichéisme historique, on croit aussi à un Père Noël qui a dû s’endormir il y a quelques siècles. Quant à la vérité, même historique, il ne lui reste plus qu’à se voiler la face.)

Un ancien Dominicain, député catholique et républicain (entre 1897 et 1906) s’efforçait de faire accepter par la démocratie chrétienne un programme antisémite calqué sur les institutions du XIIIe siècle. Il ne se demandait pas une minute, dans son apologie du passé, si saint Thomas eût raisonné de la même manière dans une société laïcisée comme dans un Etat chrétien[20].

Un autre auteur exposait longuement la législation médiévale sur (et contre) les Juifs en précisant qu’«il y a une solution de l’énigme juive, une solution venue de haut, mise en oubli par nos générations à courte  mémoire, mais dont dix siècles ont vérifié la justesse et qui a été, tout ce temps, le salut de la société chrétienne[21]». L’antisémitisme nostalgique du passé épousait une forme politique, et se nourrissait de l’illusion qu’il suffirait d’en rétablir la législation pour le ressusciter par lui-même. L’antisémitisme devenait ainsi la plus dangereuse des mystifications idéalistes, car elle éloignait ses partisans d’une appréciation virile de la réalité, – ainsi que de la charité, «venue de haut» mais «mise en oubli» par un ressentiment, hélas «chrétien».

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Dès qu’on s’éloignait de l’Occident, la géographie permettait de se retrouver plus ou moins dans l’histoire des siècles précédents : en Europe orientale, si de bons observateurs prévoyaient les cheminements d’une évolution sécularisatrice, les apparences semblaient maintenir les Etats chrétiens, raidis dans la volonté de réduire les Juifs à leur condition d’autrefois. Tout au long du XIXe siècle, la Russie et la Roumanie mirent constamment en œuvre une législation inspirée de l’antisémitisme de l’installation chrétienne : c’est à elle qu’il est équitable d’attribuer, beaucoup plus qu’à des idées modernes, l’interdiction renouvelée en 1882 par le pouvoir impérial, de laisser la terre entre des mains juives. (Par contre, on peut interpréter le numerus clausus comme une concession aux idées occidentales.)

La Roumanie, en décidant malgré la pression diplomatique de plusieurs gouvernements, que ses deux cent mille Juifs seraient des «étrangers-autochtones» (bien que soumis à tous les devoirs des citoyens ordinaires), perpétuait jusqu’en 1919 les réflexes de l’antisémitisme d’installation. Aussi n’est-il pas étonnant que les mouvements antisémites roumains, nés dans une atmosphère d’installation chrétienne menacée et, par là, de vif ressentiment,  aient eu les mêmes caractères que l’explosion antisémite des vingt premières années du siècle en Russie ; l’idéologie raciste ne semble pas prépondérante en Roumanie, entre les deux guerres, malgré l’emprise de l’Allemagne sur les chefs antisémites : Codréanu fonde une «Ligue nationale de défense chrétienne», que le haut clergé soutient ; puis une «Légion de l’archange Michel» ; un autre agitateur conduit les «Frères de la croix» ; Goga et Cuza créent un parti «national-chrétien» fortement antisémite[22].


  1. Brunetière, Revue des Deux Mondes, 1er juin 1886.
  2. Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants, p. 313.
  3. I. Loeb, Réflexions sur les Juifs, Revue des Etudes juives, XXVII, 1893, p. 2
  4. Jacques Maritain, Raison et Raisons, p. 222.
  5. Doubnov, I, p. 182.
  6. Doubnov, I, p. 415.
  7. Il faut même noter que Louis XVIII ne renouvelle pas, en 1818, les restrictions du décret napoléonien de 1808.
  8. J. Leflon, Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin, XX, p. 391.
  9. Doubnov, II, p. 358 ss., 372.
  10. Victor Hugo, Odes et Ballades, ode IV.
  11. Cité par M. Sulzberger, L’Antisémitisme en Allemagne, Bruxelles, 1880, p. 5.
  12. A. Kannengieser, Juifs et Catholiques en Autriche-Hongrie, Paris, 1896, p. 328.
  13. Kannengieser, p. 156.
  14. Mgr Jouin, La Judéo-maçonnerie et l’Eglise catholique, 1921, I, p. 23.
  15. La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, 5e éd. 1929, p. 330 ss.
  16. Kannengieser, Préface.
  17. La Tour du Pin, p. 330 ss.
  18. Dostoïevski, Journal d’un écrivain, trad. Chuzeville, III, p. 148. - Voir, depuis la page 126, les considérations sur «la question juive», à chaque page altérées par le fiel du ressentiment.
  19. Germania, 10 septembre 1879, cité par Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, p. 55. C’est nous qui soulignons.
  20. H. Gayraud, L’Antisémitisme de saint Thomas d’Aquin, Paris, 1896. Cf. Byrnes, Antisemitism in Modern France, I, p. 208-209. - C’est au Congrès de Lyon de la Démocratie chrétienne, en 1896, que Gayraud et Drumont essayèrent d’obtenir son adhésion à l’antisémitisme. (Byrnes, I, p. 215 ss.)
  21. R. P. Constant, Les Juifs devant l’Eglise, Préface, p. II.
  22. Henri Prost, Destin de la Roumanie, p. 36, 38, 63, 64, 79, 85, 86.