27 2. L’antisémitisme chrétien accueille les accusations païennes

La Chrétienté s’est installée dans l’aire gréco-latine. Elle a assumé, avec beaucoup d’autres sentiments, jusqu’à l’antisémitisme païen. Juster a remarqué combien la polémique antijuive des Chrétiens se contamine peu à peu d’éléments païens que l’on triait beaucoup plus soigneusement jusqu’à Constantin[1]. On retrouve chez Chrysostome des affirmations en tous points semblables à celles de l’antisémitisme vulgaire[2]. Mais plus extraordinaire paraît la résurgence de certaines accusations préchrétiennes, qui n’avaient jamais été invoquées au cours de la polémique de différenciation. La plus odieuse d’entre elles est la calomnie de meurtre rituel.

Exigée par le culte synagogal lui-même, selon les antisémites, elle est née avant l’ère chrétienne, et on a vu plus haut qu’Apion l’attestait hautement[3]. Mais jamais l’antisémitisme de différenciation n’avait eu recours à un argument dont l’Église elle-même avait souffert. A quelle époque, sous quelles influences la calomnie s’est-elle introduite dans la Chrétienté ? Suffit-il de faire appel aux superstitions générales de l’humanité, et aux survivances universelles du souvenir des rites sanguinaires ? L’immense littérature née du sujet n’éclaire pas le problème. Un savant hollandais voyait dans un texte chrétien du Ve siècle, peut-être mal compris, la faille par laquelle la calomnie s‘est réintroduite dans la pensée ecclésiastique[4] ; mais plusieurs siècles se passent encore avant que le grief n’engendre d’affreuses conséquences, au point que l’accusation de meurtre rituel finira par devenir l’une des constantes du tardif antisémitisme d’installation. Au XIe siècle encore, Guibert de Nogent, s’il décrit des pratiques où le meurtre d’un enfant est lié à une parodie de communion, prête ces usages aux seuls Manichéens. C’est en 1171, à Blois, qu’on voit la dangereuse accusation pour la première fois portée contre les Juifs[5]. Dès le XIVe siècle les persécutions sont étroitement liées à chaque rebondissement de l’accusation de meurtre rituel – la découverte d’une affaire de cet ordre à la Guardia sera l’origine immédiate de la catastrophe où va sombrer le judaïsme espagnol – tandis que le port de la rouelle rappelle les maléfices supposés des Juifs contre l’hostie[6].

La calomnie égyptienne sur l’origine lépreuse des Juifs n’avait pas davantage rencontré de crédit parmi les Chrétiens des premiers  siècles. Théophile d’Antioche reprenait vertement Manéthon : «Ils étaient bel et bien pasteurs, nos ancêtres fixés en Egypte, mais pas du tout lépreux[7] !» Mais Tacite avait relayé la calomnie, et l’on sait avec quel respect on le lisait au Moyen âge. Faut-il accuser quelque clerc malveillant d’avoir répandu le renseignement de Tacite, ou encore uns fois, incriminer les ressorts mal connus de la haine collective, qui redécouvre de siècle en siècle, les mêmes griefs contre les hommes les plus différents ?

Si l’on ne connaît pas les cheminements du reproche, on constate qu’il était assez généralement répandu au XIVe siècle pour qu’en France le peuple et les grands ajoutassent une foi entière à la découverte d’un complot de Juifs et de Lépreux, empoisonneurs des puits des Chrétiens. Les massacres perpétrés par les Pastoureaux et les mesures radicalement antisémites de Philippe V, en 1321, donnèrent tardivement raison à Manéthon et à Tacite[8].

La lèpre et la peste sont parentes par l’horreur qu’elles inspirent. On prêtait aux Juifs un mystérieux pouvoir sur la peste. En 1337, les Juifs ayant été obligés à porter la rouelle, on les accusa de vengeance lorsque, l’année suivante, la peste éclata dans le pays[9]. La peste noire qui ravagea l’Europe au milieu du XIVe siècle fut attribuée à une conspiration juive ; malgré les avertissements du pape, des massacres éclatèrent en France, en Espagne, en Savoie, en Suisse, dans l’Empire[10]. A la fin du XVe siècle, les ennemis des Juifs de Marseille fomentèrent des violences populaires, et l’expulsion de la communauté juive, en l’accusant d’avoir provoqué la peste et la famine[11]. A la même époque, à Forcalquier, dès les premiers symptômes de peste, on expulsa les Juifs, qui durent vivre (ou mourir) dans les champs[12]. Dans les Pays-Bas, on les avait au XIVe siècle massacrés ou exécutés légalement pour le même motif[13].

S’il nous fallait désigner le moment où, dans la Chrétienté, l’antisémitisme d’installation succède définitivement à la passion née d’une différenciation outrancière, nous choisirions pour indice historique l’accueil des calomnie préchrétiennes ou non chrétiennes par les foules et le clergé.

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Les Chrétiens des premiers siècles divisaient ordinairement la population du monde en trois groupes : les Gentils, les Juifs et les Chrétiens, ces derniers provenant de l’une ou l’autre des deux premières catégories[14]. L’ancienne notion du tertium genus a pu jouer un rôle considérable dans le développement de l’antisémitisme d’installation, car, du jour où la conversion des Païens a pratiquement réduit la Gentilité à néant, deux groupes seulement sont demeurés face à face : la Chrétienté et les Juifs. Or, la conversion des Païens n’a pas entraîné d’un seul coup de baguette l’élimination de toutes les valeurs païennes ; bien souvent il ne s’est agi que d’une christianisation hâtive, cependant que les Chrétiens assumaient l’héritage de la romanité païenne. C’est ainsi qu’à tous les griefs proprement religieux s’ajouta un reproche d’allure politique (bien que d’origine religieuse aussi, mais plus lointaine) – à savoir que les Juifs étaient l’autre catégorie, étrangère à la foi et à la société, hostile à la conversion et à la romanité. Par là, nécessairement, les Juifs risquaient d’être vus désormais non plus sous un angle proprement chrétien, mais d’un point de vue essentiellement romain : les Juifs n’étaient comparables, à l’intérieur des frontières, qu’à ceux-la qui vivaient tout autrement que les Romano-Chrétiens, hors des limites de la romanité : les barbares, Germains ou Perses. Les accusations de trahison qui jailliront constamment contre les Juifs (parfois avec quelque apparence de vérité et souvent sans aucune preuve) ont leur source principale dans l’absorption de la Gentilité païenne par une Chrétienté qui se considérait désormais comme l’héritière de la romanité. La haine des Juifs contre les Chrétiens,  – et on en a vu les raisons et l’ampleur plus haut,  – purement religieuse tant qu’il y avait trois groupes, devint nécessairement une haine contre le «genre humain» dès que se confondirent Gentils et Chrétiens. Si bien que ceux-ci prêtaient désormais beaucoup  plus d’attention aux reproches païens, transmis par la tradition ou les pamphlets, et dont l’un des thèmes majeurs, on l’a vu, dénonçait la misanthropie et la haine des Juifs envers les nations. Les antisémitismes romain et alexandrin recevaient leurs lettres de naturalisation au fur et à mesure que la Chrétienté se considérait toujours davantage comme l’héritière de l’hellénisme et de la romanité.

Car il faut observer, à l’appui des thèses que nous avançons, que les Théodose et les Justinien n’étaient pas les seuls à se sentir profondément Romains. Les Pères eux-mêmes souffraient, particulièrement à l’époque des grandes invasions, quand les circonstances infligeaient de sévères humiliations au patriotisme romain. Saint Jérôme commentant Isaïe ne s’en prenait-il pas soudain à l’exégèse antiromaine des Juifs, et ne souhaitait-il pas, dans son irritation civique, que Jérusalem fût traitée selon les souhaits juifs envers Rome ?[15] On saisit par quels cheminements l’antisémitisme païen a pu retrouver l’audience d’une Chrétienté attachée à la Romania, et comment Tacite et tant d’autres n’ont plus, dès lors, suscité la méfiance qu’ils méritaient encore au jugement de Tertullien.


  1. Juster, I, p. 44-48.
  2. M. Simon, Verus Israël, p. 249.
  3. Josèphe, Contre Apion  II, 295. [[Sur le soi-disant meurtre rituel des juifs, voir l’article de Giovanni Miccoli, « Contre-enquête sur les meurtres rituels des Juifs », L’Histoire no 334, septembre 2008, p. 14, voir aussi l’article de Wikipedia : « Accusation de meurtre rituel contre les Juifs » (O. Peel)]].
  4. Voir la brochure où se trouve le discours de H. Oort : Der Ursprung der Blutbeschuldigung gegen die Juden, Leyde-Leipzig, 1883. Oort s’appuie sur l’Altercatio Simonis Judaei et Theophilii Christiani (P. L., XX, 1179 ; Gebhardt-Harnack, Texte und untersuchungen..., 1882, I, 3, p. 40) au chap. VII, 28 ss. Les déductions d’Oort, à partir du texte, n’emportent vraiment pas la conviction ; acceptée de confiance par les historiens (ainsi, en dernier lieu, M. Simon, Verus Israël, p. 261), l’explication du savant hollandais mériterait un examen critique. Le texte de l’Altercatio est du Ve siècle ; la catastrophe de Blois du XIIe ; dans  l’intervalle, on ne signale aucun texte se rattachant au meurtre rituel ; et l’Altercatio elle-même, après avoir été fort répandue, semble être tombée dans l’oubli. (Histoire littéraire de la France, 1735, II, p. 119.) B. Blumenkranz, Revue des études juives, IX (CIX), 1949, p. 18-21) semble admettre que l’Altercatio n’a rien à voir avec le crime rituel ; il ne mentionne même pas l’interprétation d’Oort. Par contre, il cite page 44 un passage de l’Histoire tripartite de Cassiodore où il veut voir «la première accusation s’apparentant au genre meurtre rituel». Après quoi, il expose qu’il s’agit d’un crime qui «ne se passe pas à Pâques, mais lors de la fête de Pourim. Des Juifs, en état d’ébriété, auraient attrapé un garçon chrétien et l’auraient attaché à une croix ; là ils l’auraient d’abord ridiculisé, ensuite flagellé jusqu’à la mort. Il en résulta une rude bagarre entre Juifs et Chrétiens. Les autorités, mises au courant de l’affaire, ordonnèrent aux juges de découvrir et de punir les auteurs de ce crime». Faut-il insister ? Va-t-on voir dans tous les récits, vrais ou faux, de rixes occasionnelles entre Juifs et Chrétiens du haut Moyen âge, une «accusation s’apparentant au genre meurtre rituel»? La méthode historique subit parfois, chez ses serviteurs les plus zélés, de curieuses avanies. On nous pardonnera de dénoncer, sans acrimonie, l’insistance avec laquelle un savant aussi remarquable que M. Blumenkranz veut à toute force charger un texte aussi secondaire et aussi discutable, et décharger, quant à l’antisémitisme, des pages aussi importantes et aussi explicites que celles de Tacite.
  5. Graetz, éd. française, IV, p. 115. Léon Poliakov a corrigé en situant la première affaire rituelle à Norwich, en 1144 (I, p. 74 ss.).
  6. Israël Lévi, Notes sur l’histoire des Juifs, Revue des Etudes juives, XXIV, 1892, p. 152, 155. [[Voir l'article "Signe discriminatoire au Moyen-Âge: la rouelle" (O. Peel)]]
  7. Théophile d’Antioche, Trois livres à Autolycus, (Sources chrétiennes), III, 21 ; et Tertullien s‘en prenait à Tacite, calomniateur des Juifs. (Apologétique, XVI, 1-3.)
  8. Voir le détail de cet épisode dans R. Anchel, Les Juifs de France, p. 79-91.
  9. Jules Bauer, La Peste chez les Juifs d’Avignon, Revue des Etudes juives, XXXIV, 1897, p. 252.
  10. Graetz, éd. française, IV, p. 227 ss. L. Poliakov, p. 130 ss
  11. A. Crémieux, Les Juifs de Marseille au Moyen âge, Revue des Etudes juives, XLVI, 1903, p.262. Voir la mise au point de S. Guerchberg, La Controverse sur les prétendus semeurs de la «peste noire», Revue des Etudes juives, VIII (CVIII), 1948. - Salomon Kahn montre à Tarascon, et en Provence, des peines d’amende infligées aux calomniateurs des Juifs au moment de la peste noire. (Revue des Etudes juives, XXXIX, 1899, p. 99.) Pour la vallée du Rhin, voir M. Ephraïm (même Revue, LXXVIII, 1924, p. 48 ss. ; et M. Ginsburger, même Revue, LXXXIV, 1927, p. 34).
  12. I. Lévi, Le Livre-journal de Maître Ugo Teralh, même Revue XXXVII1898, p.263.
  13. Jean Stengers, Les Juifs des Pays-Bas au Moyen âge (Bruxelles, 1950), p. 22, 23, 120 ss.
  14. Clément d’Alexandrie, Stromates, V, 5, 4 ; Aristide, Apologie, II. (Cités par A. Causse, Le Conflit du christianisme primitif et de la civilisation, Revue de l’Histoire des religions, LXXVIII, 1918, p. 135 ) Voir les développements de Marcel Simon, Verus Israël, p. 135 ss. et 248 ss. ; et d’Henri Marrou, Epître à Diognète, Sources chrétiennes, p. 131 ss., 202, n. 2.
  15. Nous nous garderons bien d’écrire que saint Jérôme fût, pour autant, dans ce passage, xénophobe et non pas antisémite. Voir F.-P. Abel, Le Commentaire de saint Jérôme sur Isaïe, Revue biblique, XIII, 1916, p. 212 ; Pierre de Labriolle, Histoire de l’Eglise (Fliche et Martin), IV, p. 355 ; Marcel Simon, p. 443. - L’art lui-même permet de mesurer, encore aux siècles carolingiens, le respect chrétien à l’égard de Rome. (Marcel Bulard, Le Scorpion, symbole du peuple juif, 1935, p. 31 ss.)