38 2. L’antisémitisme social de l’école de Toussenel

L’antisémitisme rationaliste, au cours du XIXe siècle, se colore d’abord d’une nuance économique et sociale de plus en plus vive, avant de se dégrader, pour des raisons «scientifiques», en racisme.

Toussenel vient au premier rang, par la chronologie et l’influence, de cette lignée antisémite, voltairienne et jacobine. Né en 1803, mort en 1885, le fouriériste Toussenel publia en 1840 les Juifs, rois de l’époque, et fit partie en 1848 de la Commission du Luxembourg. Il se réclamait de Tacite, de Bossuet, de Voltaire et de Fourier, auquel il prêtait des sentiments antisémites : «Les Juifs qui s’arrogent le titre de peuple de Dieu sont le véritable peuple de l’enfer… sans qu’il soit resté d’eux aucun monument dans les sciences ou les arts, aucun acte qui puisse excuser le tort d’avoir tendu continuellement à la barbarie quand ils étaient libres[1].» Toussenel prenait à partie ceux des disciples du maître qui ne le suivaient pas dans son antisémitisme, et reprochait vivement aux Saint-Simoniens leur collaboration avec les Juifs : ce fut l’une des raisons de l’opposition entre les deux écoles socialistes[2].

L’antisémitisme de Toussenel était virulent : « Je n’ai pu trouver dans ma langue nationale de meilleur nom que celui de Juif pour désigner ceux que j’ai voulu flétrir », dit-il dans sa préface[3] : le procédé sera repris par d’autres. «Un Juif citoyen français ! s’écriait-il ailleurs: l’accouplement de ces deux noms me paraît monstrueux[4].» Il reprenait les arguments voltairiens sur l’immoralité de la Bible, et donc du peuple juif, flétrissait «la horde d’usuriers et de lépreux à charge à toute l’humanité depuis le commencement des siècles», affirmait, une fois de plus, que les Juifs nourrissent la haine de tous les peuples, refusait aux Juifs le titre de peuple de Dieu, pour ne lui accorder que celui de « peuple de Satan[5] ». Il proposait d’astreindre les familles juives à un travail productif, le commerce n’étant autorisé aux Juifs que dans la proportion de 1 % ; il accusait le Talmud de forcer le Juif à brocanter et à pratiquer l’usure, et approuvait les mesures du tsar Nicolas contre les Juifs[6]. On voit Toussenel enjoindre aux prêtres de chasser le Dieu des Juifs des églises s’ils désirent que le peuple y revienne[7] et développer longuement les arguments anticapitalistes et économiques de sa thèse, qui utilise constamment la réussite des Rothschild, (c’est l’un des leitmotive de l’antisémitisme du XIXe siècle) en feignant de croire que le capitalisme ne puisse être que juif (ou protestant) : «Juifs, qui avez voué l’homme du peuple à l’abrutissement et à la misère, et sa fille à la prostitution […][8]»

Quand on parcourt la monotone littérature antisémite du XIXe siècle, on constate que Toussenel est l’un des très rares auteurs qui aient fait une enquête personnelle, et pensé avec originalité, bien que si partialement, son sujet. Gougenot des Mousseaux s’en inspirera pour toutes les considérations sociologiques de son grand ouvrage ; et Drumont, qui confessera publiquement son admiration pour Toussenel[9], le pillera plus qu’il ne le dit. La Tour du Pin, dont la pensée n’a rien qui ne vienne d’ailleurs, conseillera Toussenel comme « un ouvrage de fonds[10]». On attribue à Toussenel, qui fut quelque temps le secrétaire de Michelet, l’évolution antijuive de celui-ci[11]. Trente ou quarante ans après la publication de son livre, Toussenel a exercé une influence considérable ; et sans doute plus d’une inexplicable participation de socialistes ou de libre-penseurs aux campagnes antisémites de la fin du siècle ne s’éclairent que grâce à l’influence de Toussenel. Le mythe économique des Rothschild que Toussenel a savamment propagé, frappait évidemment tous les esprits : Hugo orchestrait la spéculation de Waterloo[12], sans d’ailleurs en déduire les conclusions antisémites de trop de journalistes ; et Marx, dont il serait ridicule de confondre l’antijudaïsme économique avec un antisémitisme quelconque, puisqu’il dénonçait l’argent chrétien aussi bien que juif, est cependant un bon témoin de la vogue des arguments économiques et sociaux déferlant sur l’émancipation juive[13]. Proudhon et Bakounine, à la différence de Marx, semblent avoir montré moins de prudence devait l’essor des idées antisémites[14].

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Robert Byrnes pense qu’entre 1840 et 1870 l’antisémitisme français provenait surtout des milieux de gauche, sous l’influence  des socialistes et de leur propagande, qui dénonçait dans le judaïsme la source du christianisme et s’emparait du cas des Rothschild pour obtenir l’adhésion du public. Entre 1870 et 1880 ou 1885, Byrnes discerne une certaine atténuation de l’antisémitisme en France, sans préciser s‘il pense que le recueillement des socialistes décimés par la Commune en soit la cause ; mais il maintient le rôle déterminant de la  «Gauche» dans l’antisémitisme français[15]. C’est une conclusion excessive. S’il est vrai que Gougenot des Mousseaux n’eut guère de lecteurs, et que jusqu’à Drumont les théoriciens de l’antisémitisme furent, au milieu du XIXe siècle, tous rationalistes et anticléricaux, Byrnes se laisse néanmoins influencer par la bibliographie : les masses antisémites – et la démagogie rationaliste en est la meilleure preuve – demeurent traditionalistes. Si la nouveauté de l’antisémitisme, en France, est alors de «gauche», ses forces demeurent de «droite».


  1. Cité par Toussenel, Les Juifs, rois de l’époque, 3e éd., I, 1886, p. XXXV et XL. (Cf. R. F. Byrnes, Antisemitism in Modern France, I, p. 118 et 119.) On se reportera à la 3e édition de Toussenel pour les textes cités ici. (Ire éd., 1845, rééditions en1847, 1886, 1887.)
  2. Georges Weill, Les Juifs et les Saint-Simoniens, Revue des Etudes juives, XXXI, 1895, p. 261.
  3. Toussenel, I, p. XXV
  4. Toussenel, I, p. XLI.
  5. Toussenel, I, p. XXV, XXVII, XXVIII, etc.
  6. Toussenel, I, p. XXXVIII, XXXIX, XLIII.
  7. Toussenel, II, p. 286.
  8. Toussenel, II, p. 118.
  9. Drumont, France juive, 115e éd., p.340.
  10. La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, 5e éd. p. 345. Autre antisémite chrétien s’appuyant sur Toussenel : A. Puig, La race de vipères, 1897, p. 295.
  11. Gabriel Monod, Michelet et les Juifs, Revue des Etudes juives, LIII, 1907, p. XVII ; Henri Hauser, même Revue, LXXVII, 1923, p. 94.
  12. V. Hugo, Melancholia, (Contemplations, III.) Cf. le sens du mot «juif» chez Victor Hugo, signalé par J. Ullmo, Revue de la Pensée juive, n° 2, 1950 p.121.
  13. Texte dans l’Anthologie juive d’Edmond Fleg, p. 350. Voir André Dumas, Marx et Sartre devant les Juifs, Foi et Vie, avril 1947, p. 246.
  14. Léon Pierre-Quint, La Grande Nostalgie. (L’Observateur, n° 24, 21 septembre 1950, p. 18.) R. Byrnes attribue à Proudhon une grande influence sur Drumont et le belge Edmond Picard (I, p. 124).
  15. R. F. Byrnes, Antisemitism in Modern France, I, The Prologue to the Dreyfus Affair, New Brunswick, U. S. A., 1950, p. 115, 125, 134, 135.

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