4 2. Le prosélytisme juif dans le monde non chrétien

L’Ancien Testament évoque volontiers l’attirance du culte hébraïque sur les Gentils ; Psaumes et Prophètes abondent en textes saisissants [1] ; on se rappelle la prière de Salomon lors de la dédicace du Temple : « Quand l’étranger lui-même, celui qui n’appartient pas à ton peuple d’Israël, mais qui sera venu de loin, attiré par ton nom, – car on entendra parler de ton grand nom, de ta main forte et de ton bras étendu, – quand il viendra prier dans cette maison, toi, exauce-le du haut des cieux…[2] » Le Livre d’Esther rapporte que beaucoup de gens – peu importe ici le sens de l’adverbe beaucoup –, « beaucoup de gens d’entre les peuples du pays se firent Juifs, car la crainte des juifs les avait saisis [3] ». Les deux derniers textes inscrivent le prosélytisme juif entre les motifs extrêmes de toute conversion religieuse : la crainte intéressée et la pure soif de vérité. On est en droit de tenir le Livre de Ruth tout entier pour  la preuve qu’un parti antirigoriste n’avait pas renoncé au prosélytisme par le moyen des mariages mixtes, dont les papyrus d’Eléphantine mentionnent un cas précis [4]. Et le Livre de Jonas pose le problème dans toute son ampleur théologique et ses exigences spirituelles.

C’est sans doute par la force que les Iduméens (les anciens Edomites) qui habitaient le Sud de la Palestine, furent si bien judaïsés au temps de Jean Hyrcan que, durant la Guerre juive, les Zélotes allaient chercher leurs renforts en Idumée. La Galilée fut un autre champ de vif prosélytisme religieux. Au Sud du Liban, les Ituréens acceptèrent la foi monothéiste sous Aristobule. Un certain nombre d’historiens va même jusqu’à se demander si la disparition des Phéniciens ne s’expliquerait point par leur conversion au judaïsme.

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Si l’on ne peut tenter la moindre évaluation numérique des succès du prosélytisme dans le monde gréco-romain, au moins est-il possible de supposer qu’ils étaient grands. Dès le IIe siècle avant Jésus-Christ, certains cercles juifs expliquaient la Diaspora elle-même par la nécessité de la conversion des nations au judaïsme :

Car Il vous a dispersés parmi les nations qui l’ignorent, afin que vous racontiez Ses merveilles et que vous leur fassiez connaître qu’il n’y a pas d’autre Dieu tout-puissant que lui [5].

A la fin du IIIe siècle après Jésus-Christ, l’auteur du livre talmudique de Pesahim explique encore l’exil parmi les nations par les commodités du prosélytisme [6]. Entre ces deux dates, vers la fin du 1er siècle après Jésus-Christ, Josèphe rappelait fièrement aux Païens l’ampleur d’un phénomène alors à son apogée [7] dans le monde hellénistique :

Si nous ne croyons pas devoir imiter les coutumes des autres, du moins accueillons-nous avec plaisir ceux qui veulent participer aux nôtres… La multitude aussi est prise depuis longtemps d’un grand zèle pour nos pratiques pieuses, et il n’est pas une cité grecque ni un peuple barbare où ne soit répandue notre coutume du repos hebdomadaire, et où les jeûnes, l’allumage des lampes, et beaucoup de nos lois relatives à la nourriture ne soient observées. Ils s’efforcent aussi d’imiter notre concorde… et notre constance dans les tortures subies pour nos lois. Car ce qui est le plus étonnant, c’est que, sans le charme ni l’attrait du plaisir, la loi a trouvé sa force en elle-même et, de même que Dieu s’est répandu dans le monde entier, de même la loi a cheminé parmi tous les hommes. Que chacun examine lui-même sa patrie et sa famille, il ne mettra pas en doute nos paroles… Quant aux Grecs, il est arrivé que beaucoup d’entre eux ont adopté nos lois ; quelques-uns y ont persévéré, d’autres n’ont pas eu l’endurance nécessaire et se sont détachés [8].

La traduction des Écritures en grec, à Alexandrie (dont les intentions prosélytiques paraissent certaines) [9] ; les catacombes juives de Rome ; la XIIIe prière des dix-huit bénédictions palestiniennes du Ier siècle (« Que tes miséricordes s’échauffent sur les prosélytes de la justice ») ; le caractère de certains Oracles sibyllins [10] composés par des Juifs ; les personnalités juives dont on connaît l’origine païenne : Simon Bar Gioza, fils d’un prosélyte et chef du parti ultra-zélote durant la Guerre juive, – Aquila du Pont, prosélyte, élève de Rabbi Akiba et traducteur de l’Ancien Testament en grec,  – peut-être même Théodotion, autre traducteur des livres saints ; le choix du Déluge et de l’alliance de Dieu avec Noé dans la décoration de certaines synagogues [11] ; les ouvrages des auteurs grecs et romains : tout concourt à suggérer le succès du prosélytisme juif. Horace y fait allusion [12] ; Tacite en parle avec animosité : « Leurs prosélytes pratiquent [la circoncision] comme eux, et les premiers principes qu’on leur inculque sont le mépris des dieux, le renoncement à sa patrie, l’oubli de ses parents, de ses enfants, de ses frères [13] » ; Juvénal, dans un texte mémorable, montre les étapes et les succès du prosélytisme [14] ; Sénèque s’en effraie : « Les coutumes de cette nation scélérate ont pris une telle extension…que les vaincus ont imposé leurs lois aux vainqueurs [15] » ; Celse critique les convertis [16]. C’était en vain que l’empereur Hadrien prétendait interdire la circoncision en 135, que la défense était renouvelée aux non-juifs en 138 et 202 [17] ; en traitant de la Palestine, Dion Cassius pouvait écrire vers 225 : « Le pays s’appelle Judée, et les habitants, Juifs. Quelle est l’origine de cette dénomination ? Je l’ignore, toujours est-il qu’on l’étend à tous les hommes, même de races différentes, qui suivent les lois des Juifs. Cette espèce se rencontre même parmi les Romains ; bien des fois réprimés, ils ont toujours repris des forces [18]

Aux confins de l’empire romain, sur le Tigre, la famille royale d’Adiabène fut judaïsée, probablement sous l’influence de Juifs babyloniens. S’il est moins sûr que Zénobie de Palmyre ait vraiment subi de semblables influences, il y eut des tentatives de prosélytisme dans son entourage [19].

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C’est seulement après la chute de Jérusalem, en 135 après Jésus-Christ, que des tendances opposées au prosélytisme (qui ne sont pas dominantes et dont il ne faut pas exagérer l’importance) se manifestent parmi les Juifs [20]. Un docteur aurait prononcé à la fin du IIIe siècle une sentence très dure pour les prosélytes « aussi pénibles pour Israël que la lèpre pour l’épiderme [21]« . Quelques passages du Talmud font écho à cette opinion. Mais ce n’est qu’une tendance, qui reflète probablement certaines désillusions éprouvées par les Juifs après les catastrophes palestiniennes. Il ne faut d’ailleurs pas confondre les exigences talmudiques, nées de la prudence alors que le prosélytisme était interdit, avec un refus de principe opposé à celui-ci. On décèle la propagande en Babylonie [22] ; on entrevoit en Arabie un prosélytisme dont profitera l’Église [23] ; des judaïsations de tribus sont affichées au nord, tandis que le roi du Yémen au sud, adopte le judaïsme, qui sera jusqu’en 523 la religion officielle du royaume, sans disparaître totalement ensuite.

En Afrique, le judaïsme a conquis les Fallachas, que l’on tient généralement pour une tribu noire ; mais la preuve n’a pas été apportée qu’avant de se convertir au christianisme les Ethiopiens se soient faits Juifs [24]. En Afrique du Nord, plusieurs tribus berbères, judaïsées on ne sait exactement quand, peut-être le Ier siècle, étaient encore fidèles à la Synagogue au moment de la conquête musulmane : les souvenirs puniques préparaient la propagande juive. On connaît même un tout petit Etat indépendant « juif » indépendant dans le Touat saharien jusqu’au XVe siècle [25]. En Orient, les Réponses des Gaons babyloniens mentionnent, du IIIe au IXe siècle, des conversions d’esclaves provoquées par l’intérêt matériel aussi bien que par le prestige du judaïsme [26].

On sait, en Russie méridionale, la conversion des Khazars (ou tout au moins de leur aristocratie) ; cet Etat judaïsé dura depuis le VIIIe siècle jusqu’au XIe. Il semble bien qu’un prosélytisme important se soit exercé parmi les Païens des rives nord de la mer Noire ; et de récents travaux permettent de supposer que l’Etat khazar fut judaïsé par des rebelles judaïsants du Kharezm qui venait d’être conquis par les Arabes [27].

En un siècle indéterminé, des Chinois se convertirent au culte mosaïque que leurs descendants pratiquèrent jusqu’au XIXe siècle [28]. Dans le Sud de l’Inde, certains Juifs de Cochin seraient les témoins du prosélytisme passé [29]. Au Etats-Unis, on signale plusieurs milliers de Juifs nègres [30].


  1. Exode, 8, 49-50, qui impose la circoncision à l’étranger qui « veut faire la Pâque ». Psaumes, 2, 8 ; 22, 28 ; 67; 72, 8 s. ; 86, 9 ; 96 ; 98, 4. Isaïe 11, 9 ; 14, 1 et 2 ; 19, 19 à 25 (l’Égypte et l’Assyrie); 49, 22-23 ; 56, 3 s. ; 66, 18 à 21. Zacharie, 2, 11 ; 14, 16 à 19. Malachie, 1, 11.
  2. 1 Rois, 8, 41.
  3. Esther, 8, 17. Voir 9, 27. Voir aussi Zacharie, 8, 23. Certains commentateurs pensent que « ceux qui ne purent prouver qu’ils étaient d’Israël » étaient des prosélytes (Esdras, 2, 59 et 60 ; Néhémie 7, 61-62).
  4. Albert Vincent, Introduction au Livre de Ruth («Bible de Jérusalem »), p. 145. Ad. Lods, Les Prophètes d’Israël…, p. 348.
  5. Livre de Tobie, 13, 4 (trad. Crampon). –  On sait que les traductions de ce livre perdu sont très divergentes. Certains atténuent le sens de ce passage. (Cf. R. Pautrel, Tobie, « Bible de Jérusalem », 1951.)
  6. Juster, I, p. 254. Cf. G. Vermès dans Moïse, Desclée 1955, p. 70, n. 29.
  7. J. Bonsirven, Le Judaïsme palestinien, I, p. 23.
  8. Flavius Josèphe, Contre Apion (éd. Th. Reinach et L. Blum, Les Belles-Lettres, 1930), II, §. 261, 282-284 ; II, §. 123. Voir aussi II, §.286, 293. Il cite l’attrait [qu’exerçait le] judaïsme sur les Païennes de Damas et les Païens d’Antioche. (Guerre des Juifs, éd. Th. Reinach, Leroux, II, XX, § 560, et VII, III, § 45.)
  9. A. Causse, Israël et la vision de l’humanité, p. 134.
  10. Marcel Simon, Verus Israël, p. 64. Voir l’étude de M. Friedlaender, La propagande religieuse des Juifs grecs avant l’ère chrétienne, Revue des Etudes juives, XXX, 1895, p. 161.
  11. Marcel Simon, p. 38.
  12. Horace, Satires, I, 4, 142 ; I, 9, 67. Voir aussi Tibulle, Elégie, I, 3, 18.
  13. Tacite, Histoires, V, 5.
  14. Juvénal, Satires, XIV, 96. Voir plus bas, p. 75.
  15. Cité par saint Augustin, Cité de Dieu, VI, XI.
  16. Origène, Contre Celse, V, 43.
  17. Marcel Simon a montré l’inefficacité de ces défenses : Verus Israël, p. 131 ss., 316 ss. Les défaites militaires des Juifs n’eurent qu’un faible retentissement sur leur prosélytisme (p. 371, n. 1.
  18. Dion Cassius, Histoire romaine, XXXVII, 17. Références dans M. Simon, p. 328-332 [[La situation n'a guère changé de nos jours. Voir M. Macina "Judée ou Palestine ? La preuve par les écrits chrétiens" (O. Peel).]]/footnote]". Justin, Tertullien, Origène mentionnent également ce prosélytisme.
  19. Marcel Simon, Le Judaïsme berbère dans l’Afrique ancienne, dans la Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 1946, p. 144, et Verus Israël, p. 322 ; G. Ricciotti, Histoire d’Israël, II, p. 265 ; René Dussaud, Les Religions ... des Syriens, Mana, I/II, P. U. F., p. 413.
  20. M. Simon, Verus Israël, p. 13, 48, et les textes p. 318 ; G. Bardy (La Conversion au christianisme durant les premiers siècles, p. 105 ss.) insiste sur les difficultés qui attendaient le prosélyte. Voir le texte cité par Edmond Fleg, Anthologie juive, Flammarion, 1951, p. 195.
  21. Israël Lévi, Le Prosélytisme juif, Revue des Etudes juives, 1906, t. LI, p. 1, et 1907, t. LIII, p. 56.
  22. M. Simon, Verus Israël, p. 325.
  23. Louis Bréhier et G. Bardy, Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin IV, 523.
  24. Wolf Leslau, (Les Fallachas, Evidences, novembre 1954) estime que les Juifs noirs d’Ethiopie comptent de quinze à vingt mille personnes. Il semble qu’il s’agisse d’une population noire très anciennement judaïsée. Cf. Cahiers sioniens, décembre 1953, p. 380.
  25. M. Simon, art. cités, Le Judaïsme berbère dans l’Afrique ancienne ; Verus Israël, p. 352 ; André Chouraqui, Les Juifs dans l’Afrique du Nord, P. U. F., I, ch. I, II et IV.
  26. Ch. Lehrmann, Evidences, octobre 1950, p. 23.
  27. D’après un résumé établi par l’historien Tolstov. (Journal des Communautés, Paris, 17, rue Saint-Georges, 11 et 25 juin 1954.)
  28. Robert Anchel, Les Juifs de France, p. 22. Voir les photographies de Juives chinoises dans G. Lakhovsky, La Civilisation et la folie raciste, et Le Racisme et l‘orchestre universel.
  29. S. Lévi, Quelques documents nouveaux sur les Juifs au sud de l’Inde, Revue des Etudes juives, LXXXXIX, 1930, p. 26 ; A. Marx, Contribution à l’Histoire des Juifs de Cochin, même numéro de la Revue, p. 293.
  30. Voir les photographies dans les deux ouvrages cités de G. Lakhovsky.