19 2. L’importance des guerres juives

Quand bien même la différenciation entre l’Église et la Synagogue n’eût pas été pensée par les docteurs, les événements politiques se fussent chargés d’imposer à l’une et à l’autre une attitude différente, et par là même antijuive ou antichrétienne, dans des conditions qui engendrèrent la rancœur, et parfois davantage. Maurice Goguel n’hésite pas à écrire que l’année 70 marque un repli, un changement du judaïsme, en particulier par rapport au christianisme[1].

La Guerre juive de 66-70 fut pour les Chrétiens un événement dans lequel ils n’avaient aucune part, mais où il leur fallait, en Palestine, choisir nécessairement. Pourquoi eussent-ils participé à la guerre, alors que certains, parmi les Juifs, s’y opposaient eux-mêmes ? L’enseignement de Jésus, et sa Croix, n‘avaient-ils pas souligné son refus d’un royaume national juif ? Les Chrétiens de Jérusalem, probablement presque tous Juifs, se retirèrent de la ville. C’était admettre sans réticence que Juifs et Chrétiens ne comprenaient pas l’attachement à Sion de la même manière : une importante fraction de Juifs allait désormais tenir les Judéo-Chrétiens pour des déserteurs.

Si la chute du Temple (il suffit de lire l’Epître aux Hébreux pour le comprendre) contraignait le judaïsme – d’ailleurs déjà prêt, dans une large mesure – à s’adapter à la situation nouvelle, elle libérait aussi de leurs scrupules les Chrétiens qui conservaient un souci de fidélité à la Loi en confirmant la sacrificature du Christ et en soulignant l’abolition de celle des Juifs[2] : cet événement, auquel les Chrétiens n’avaient eu non plus aucune part, justifiait l’autonomie de l’Église par rapport au judaïsme. La deuxième Guerre juive (132-132) accentua d’autant plus le divorce qu’aux précédents motifs d’abstention, les Chrétiens devaient nécessairement joindre l’inacceptable prétention messianique de Bar Cochba. Le fossé entre Juifs et Judéo-Chrétiens s’en trouva encore approfondi[3], d’autant plus que si l’on soupçonnait à juste titre, jusqu’ici, des violences de Bar Cochba contre les disciples de Jésus, on en a aujourd’hui la preuve formelle grâce à un billet récemment découvert dans le désert de Juda : «De Shimon bar Koseba à Jeshua ben Gilgola et aux hommes de ta compagnie, salut. Je prends les cieux à témoin contre moi que, si tu ne cesses pas [tes relations avec] les Galiléens, que tu as tous tirés d’affaire, je vais mettre des fers à vos pieds, comme je l’ai fait à Ben Aphlul.  – Shimon be[n Koseba, Prince d’Israë]l[4]»

En défendant aux Juifs vaincus d’habiter Jérusalem, l’empereur installait pour la première fois, mais sans le savoir, un évêque d’origine païenne dans la Ville sainte : cette fois encore, les initiatives des Zélotes juifs et des conseillers impériaux conduisaient les Chrétiens, nullement désireux d’être enveloppés dans les conséquences de la défaite juive, à se désolidariser nettement des rebelles. Prudence politique, pusillanimité ? Peut-être, dans une mesure qui nous demeure à jamais inconnue. Mais au cours de la deuxième Guerre juive, le plus antiromain des Chrétiens d’origine juive – comment douter qu’il y en eût, particulièrement en Syrie et en Palestine – était dans l’impossibilité absolue de se joindre aux partisans du «Messie» salué par Akiba. C’est d’une élémentaire évidence. Quant aux Chrétiens des plus lointaines provinces, on peut imaginer qu’à la désapprobation politique, plus ou moins profonde, ils joignaient l’indignation spirituelle : non contents de refuser la messianité de Jésus, les Juifs se ralliaient à un faux Messie…

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Les révoltes obligeaient les Chrétiens à insister sur le caractère universel et non pas national de leur foi, souvent confondue avec le judaïsme[5], et les empereurs, en frappant tour à tour le judaïsme et le christianisme, poussaient les fidèles de ces deux doctrines à mieux accuser, à l’occasion de chacune de ces crises, les distances de l’une par rapport à l’autre : lorsque la persécution s’abattra à son tour sur l’Église, la propagande juive offrira aux Chrétiens la paix assurée d’une religion alors licite[6].

Est-il excessif d’affirmer que les divergences d’attitude au moment des guerres juives ont suscité des haines réciproques, qui ont à leur tour alimenté l’antisémitisme chrétien naissant ? Il faudrait y ajouter le dépit et l’irritation qu’éprouvèrent les Chrétiens lorsque après le IIIe siècle, ils virent les Païens et les Juifs, passant outre à leurs mauvais sentiments mutuels, faire front ensemble contre l’Église. Si l’ouvrage de Celse n’atteignit que des cercles chrétiens avertis, la politique philosémite de Julien l’Apostat contribua probablement à augmenter les sentiments antisémites des masses chrétiennes, et la fin misérable de l’empereur fut aussi, pour l’opinion chrétienne, une défaite juive.

Le heurt entre Rome et Israël, aussi bien que leur réconciliation politique, eurent ainsi de semblables conséquences qui, s’ajoutant les unes aux autres, alimentèrent de griefs temporels une hostilité religieuse d’une extrême vivacité.


  1. Maurice Goguel, Le Procès de Jésus, Foi et Vie, septembre 1949, p. 398. [[Voir Daniel Marguerat (dir.), Le déchirement : Juifs et chrétiens au premier siècle, éd. Labor et Fides, 1996; Marie-Françoise Baslez, Bible et Histoire, éd. Gallimard/Folio histoire, 1998. (O. Peel)]]
  2. Texte saisissant d’Origène sur la mort de Moïse et la chute du Temple dans Jean Daniélou, Origène, p. 152.
  3. A. Darmesteter, Le Talmud, réimprimé dans Aspects du génie d’Israël, p.27.
  4. Revue biblique, avril 1953, p. 277. - Cf. André Parrot, Un document sensationnel, Semeur vaudois, 20 juin 1953.
  5. Marcel Simon, Verus Israel, p. 128.
  6. Marcel Simon, p. 134.

2 Responses to 2. L’importance des guerres juives

  1. Peel Olivier sur décembre 23, 2013 à 11:43 says:

    Maurice Goguel n’hésite pas à écrire que l’année 70 marque un repli, un changement du judaïsme, en particulier par rapport au christianisme[1].

    Sur le sujet:

    Sous la direction de Daniel Marguerat, Le déchirement Juifs et chrétiens au premier siècle, éd. Labor et Fides, 1996;

    Marie-Françoise Baslez, Bible et Histoire, éd. Gallimard/Folio histoire, 1998.

  2. Peel Olivier sur décembre 23, 2013 à 11:46 says:

    Si la chute du Temple (il suffit de lire l’Epître aux Hébreux pour le comprendre) contraignait le judaïsme – d’ailleurs déjà prêt, dans une large mesure – à s’adapter à la situation nouvelle, elle libérait aussi de leurs scrupules les Chrétiens qui conservaient un souci de fidélité à la Loi en confirmant la sacrificature du Christ et en soulignant l’abolition de celle des Juifs[2]

    Voir notamment le livre de

    Ben Witherington, Histoire du Nouveau Testament et de son siècle, éd. Excelsis, 2003.

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