15 2. Y eut-il un philosémitisme arien ?

«Par la nature du dogme capital, les Juifs ne devaient pas avoir un si grand éloignement pour les Ariens que pour les Catholiques et, de même, les Ariens pouvoient mieux tolérer les Juifs que les Catholiques», écrivait Montesquieu il y a deux siècles[1]. La thèse a été souvent reprise et déformée jusque dans la vulgarisation : l’antisémitisme chrétien, en définitive, résiderait en quelque sorte dans le dogme de la Trinité.

On oublie que l’antijudaïsme chrétien et l’antichristianisme juif ne s’affrontent pas seulement sur la divinité de Jésus-Christ. Quand des Chrétiens ont dit aux Juifs : «Nous ne croyons pas, avec les trinitaires, que Jésus soit le Fils de Dieu ; mais Il était le Messie des hommes» a-t-on vu pour autant les Juifs se rallier à eux ? Ont-ils reconnu en Jésus le Messie d’Israël ? Aussi grave que fût l’opposition entre les Trinitaires et les Ariens, la distance entre ces mêmes Ariens et les Juifs demeurait immense, – assez large pour que la polémique, les mesquineries et les fruits amers de la concurrence pussent opposer la Synagogue rabbinique et l’Église arienne.

Le jugement de Montesquieu (et de tant d’autres) repose sur un postulat. On s’imagine que l’antisémitisme est proportionnel à la distance théologique entre telle doctrine religieuse et le judaïsme. C’est fermer les yeux aux leçons de l’histoire, qui constate souvent combien les doctrines les plus proches les unes des autres sont aussi, parfois, les plus âpres à se combattre[2]. La logique n’y peut rien. C’est à l’histoire qu’il faut demander si les déductions défavorables à l’orthodoxie chrétienne sont exactes ; à moins qu’on ne tienne pour démontré, une fois pour toutes, le postulat qui s’énonce en définitive : «L’antisémitisme chrétien est d’essence purement dogmatique.» Car, – autre naïveté – l’arianisme et le «libéralisme» théologique ne reposeraient nullement sur des présuppositions dogmatiques…

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L’histoire réserve une large part à l’imprévu et aux idées personnelles des hommes. Elle nous informe que l’empereur Frédéric II – l’esprit fort du XIIIe siècle, qui n’a peut-être pas dit que Moïse, Jésus et Mahomet fussent des imposteurs, mais qui ne croyait ni à la divinité ni à la messianité de Jésus, – introduisit pourtant la rouelle à Naples, se montra plus dur envers les Juifs que le pape Grégoire IX, et condamna le Règlement de 1244 par lequel le duc d’Autriche accordait aux Juifs quelques garanties d’existence[3]. Dira-t-on que de ce seul exemple on ne puisse rien conclure ? C’est l’évidence même ; on se gardera d’en déduire que la foi trinitaire du pape le rendît moins antisémite que Frédéric, ni que l’incrédulité dogmatique de l’empereur en fît, par cela même, un antisémite : un seul exemple exige nécessairement la prudence. Mais, si l’on excepte la coalition momentanée des Juifs et des Ariens d’Alexandrie, qui n’aurait pas eu de causes religieuses[4], c’est à peu près exclusivement sur la seule attitude de Théodoric que s’appuie la thèse si répandue d’un philosémitisme des Ariens. On ne s’est pas demandé, on n’a pas voulu examiner s’il y eut une réelle différence entre le comportement de Théodoric et celui du pape Grégoire le Grand[5]. Théodoric blâmait les émeutes antisémites de Rome ; était-ce par philosémitisme ou par amour de l’ordre ? Grégoire rappelait à l’ordre des évêques qui avaient chassé les Juifs de leur synagogue ; il leur prescrivait d’offrir une réparation ; mieux encore, le seul exemple connu d’un arbitrage dont les arbitres fussent nommés par les Juifs et par les Chrétiens se trouve dans une lettre de Grégoire[6]. Un jour, Nicolas IV, qui ne sera pas un pape favorable aux Juifs, ordonnera à son vicaire romain de veiller à ce que ni les biens juifs ni les synagogues ne subissent de dommage[7]. Faut-il l’inscrire, auprès de Théodoric parmi les princes philosémites ?

La puissance de l’explication toute faite est considérable. Les historiens n’échappent, pas plus que d’autres, à ses attraits. Le seul exemple de Théodoric – peut-être bienveillant envers les Juifs si l’on y tient expressément – suffit à établir un jugement universel : «Les Ariens n’étaient pas antisémites.» Tel historien (il ne s’agit nullement d’un exemple exceptionnel) explique l’attitude probable des Juifs de Septimanie par la prétendue tolérance arienne et l’évidente intolérance catholique. Si l’on revient cependant à la page où commence le chapitre, on en découvre le titre : «Souverains judéophiles : Pépin le Bref, Carloman, Charlemagne, Louis le Pieux[8].» Faut-il vraiment croire que ces princes aient été ariens ? Et si trois ou quatre souverains «trinitaires» n’autorisent personne à prétendre que l’Église fût alors judéophile, en vertu de quel principe tout l’arianisme sera-t-il jugé sur l’exemple du seul Théodoric ? Singulière méthode historique.

Quels furent, dans tous les pays où ils se rencontrèrent durablement, les rapports des ariens et des Juifs ? L’histoire n’en sait presque rien. Or, dès qu’elle veut confronter toute une doctrine avec l’antisémitisme, que de prudence il nous faut ! Durant deux siècles, en Espagne, les relations des Juifs et des Catholiques furent excellentes, qui plus tard… La condition juive au Maroc musulman connut quelques centaines d’années de paix, puis ce fut le réveil almohade. Les Juifs de Pologne profitèrent pendant plusieurs générations d’une condition certes meilleure que sous Théodoric – mais soudain… Tant qu’une enquête n’aura pas réuni une densité suffisante de faits sur l’attitude des Ariens, partout où ils exercèrent le pouvoir, la sympathie relative de Théodoric envers les Juifs n’est pas plus décisive, en ce qui concerne l’arianisme, que celle d’Alphonse VI ou du pape Alexandre III quant au catholicisme, ou de Soliman le Magnifique à propos de l’Islam en général.

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A la vérité, l’histoire apporte quelques précisions certes fragmentaires, bien que suffisantes cependant pour discerner combien le prétendu philosémitisme arien appartient à l’apologie (négative, en l’occurrence. Est-ce une raison pour l’accepter sans examen ?).

Et d’abord, les Ariens n’étaient tous ni Goths, ni d’origine germanique. L’évêque arien Maximin, qui polémiqua avec saint Augustin, ne pratiquait pas une exégèse de l’Ancien Testament différente des Catholiques[9] ; et s’il ne nous reste rien de l’Arien Eusèbe d’Emèse, on sait qu’il écrivit Contre les Juifs et les Novatiens. On ne voit pas les empereurs ariens changer quoi que ce soit à la législation impériale sur les Juifs[10], et un auteur peu suspect d’intentions apologétiques note à ce propos : «C’est de façon très relative que les Ariens sont plus tolérants que les orthodoxes[11].» L’arianisant Constance, l’ennemi du pape et de saint Athanase, décréta la peine de mort contre le Juif qui épouserait une Chrétienne[12] et aggrava la législation en vigueur, puisque désormais la mort devait punir le Juif qui circoncirait son esclave. Graetz date précisément de Constance une «nouvelle ère de persécutions contre les Judéens», et la fin de l’école de Tibériade[13].

Le roi arien Alaric II d’Espagne, – il était de race germanique -, introduisit le code théodosien dans le droit wisigoth. C’était donc un Arien qui décidait, à son tour, qu’un homme libre non juif, s’il se faisait circoncire, serait puni d’exil et de la confiscation de ses biens ; qu’un esclave circoncis par son maître serait libéré ; que le Juif qui circoncirait un non-juif, libre ou esclave, consentant ou non, serait puni d’exil ou de mort. Le même Alaric aggravait le code Théodosien en assimilant le Juif baptisé, revenu au judaïsme, à un prosélyte non-juif ; c’était un souverain arien qui soumettait, dans son royaume, la construction des synagogues aux mêmes difficultés que dans l’Empire «catholique», et décidait que les bâtiments élevés malgré ses prescriptions seraient transformés en églises – antitrinitaires, il est vrai. L’Église arienne adoptait à son tour la politique d’abaissement imposée à la Synagogue : Alaric soumettait les Juifs à un statut juridique qui ne différait des lois de l’Empire que par la substitution de l’arianisme aux privilèges de l’orthodoxie. En terre arienne aussi bien que catholique, le mariage d’un Juif et d’une Chrétienne était nul et adultère ; dans ce royaume arien les Juifs ne pouvaient pas non plus posséder d’esclave chrétien (on verra même le IIIe concile – catholique – de Tolède établir des pénalités plus douces à cet égard que le Breviarium Alaricianum). Alaric décidait formellement que nul Juif ne pourrait se voir conférer une charge ou un honneur publics[14]. La Lex Romana Burgondionum introduisit également ces mesures chez  les Burgondes ariens[15].

A la même époque, la situation des Juifs d’Italie, avant l’invasion des Ostrogoths, était assez favorable : «Les premiers papes de qui l’autorité fut reconnue à Rome les couvrirent de leur protection indulgente[16].» Les manifestations antisémites de Rome, c’étaient aussi des remous dirigés contre Théodoric[17] et le roi arien se borna dans sa tolérance à rétablir le statu quo ante et à faire réparer les synagogues. Mais il ne permit ni la construction de nouveaux immeubles ni l’embellissement des synagogues anciennes. En quoi cette attitude diffère-t-elle de la politique de certains princes «trinitaires ?» On sait que Théodoric fit écrire aux Juifs de Milan : «Tu cherches, ô Judée, le repos sur cette terre, et dans ton aveuglement tu ne te préoccupes pas de t’assurer le repos de l’éternité ;» et en permettant aux Juifs de Gênes de restaurer leur synagogue, il leur déclarait : «Nous blâmons le vœu que vous avez formé dans votre folie[18]

Grégoire le Grand n’agira, n’écrira pas autrement ; son attitude sera plus respectueuse des Juifs encore que celle de Théodoric[19]. Mais, n’étant pas Arien, Grégoire n’a pas la sympathie des historiens.

Si les Juifs de Naples se défendirent avec les Napolitains contre Bélisaire, c’est probablement qu’ils préféraient le régime ostrogoth à celui des Byzantins ; mais ils choisissaient moins entre l’arianisme et l’orthodoxie, qu’entre l’intolérance byzantine et la très relative, mais indéniable tolérance italienne, pontificale aussi bien que gothique[20]. Qui sait ? Peut-être est-ce sur le sol italien que Théodoric avait appris momentanément la tolérance : à l’extrême fin de son règne, le roi arien n’allait-il pas exiger la conversion de tous les catholiques ? Il est en tout cas, au moins périlleux de mettre l’attitude de Théodoric en rapport avec son arianisme, et celle des papes d’alors avec la «souplesse romaine». C’est pourtant le raisonnement d’un historien qui, visiblement, envisage toutes les hypothèses, une seule exceptée. Ô Psychologie des peuples, que d’erreurs historiques ou de partis pris se dissimulent sous ton drapeau !

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L’arianisme n’appartient qu’aux IVe, Ve et VIe siècles. Il s’est manifesté depuis lors sous d’autres noms ; et les Protestants lui ont accordé quelque crédit. Ont-ils, pour autant, abdiqué tout antisémitisme ? Jacob Gordin a fort bien vu comment les convictions antitrinitaires des Sociniens les avaient conduits, d’abord, à un refus de l’Ancien Testament, et ensuite à une hostilité évidente envers les Juifs. Spinoza, en rompant avec la Synagogue pour se rapprocher des milieux sociniens et antitrinitaires hollandais, manifestait un antijudaïsme radical ; certaines de ses opinions sur la morale de l’Ancien Testament sont curieusement semblables à celles des antisémites : «Les autres nations ne peuvent manquer de les haïr [les Juifs] aussi de la haine la plus violente» écrivait Spinoza pour les approuver. Et Gordin remarquait mélancoliquement que la philosophie allemande s’était nourrie des affirmations de l’excommunié d’Amsterdam[21].  L’école théologique radicale allemande du XIXe siècle en tout cas, n’a pas laissé de fournir des armes antisémites aux plus virulents pamphlétaires, et certains de ses représentants refusaient aux Juifs les droits civils dans une société «chrétienne» mais antitrinitaire[22]. Pour avoir combattu le dogme trinitaire et toutes les orthodoxies, Paul de Lagarde n’en proposait pas moins de chasser les Juifs d’Allemagne[23]. La plus récente histoire n’a pas prouvé que les Ariens, parmi les Protestants, aient par cela même mieux résisté à l’antisémitisme que les autres. Les voies de l’antisémitisme ne sont pas purement logiques, et n’empruntent pas nécessairement les divergences ou les contiguïtés doctrinales.. Il y a cinquante ans, un critique juif observait avec perspicacité que des raisons dogmatiques souvent informulées conduisaient les néo-ariens à une évidente hostilité envers le judaïsme : «En général, les critiques protestants [de l’école allemande] du Nouveau Testament pèchent par erreur de méthode… les Protestants libéraux surtout, qui ne tiennent plus au christianisme que par la personnalité de Jésus, sont victimes de préjugés théologiques… Dans leur désir d’exalter encore le Nouveau Testament, ils l’isolent de ce qui l’a préparé ;… le judaïsme des environs de l’ère chrétienne… n’est présenté par eux que comme antithèse et comme repoussoir[24]

Le philosémitisme arien n’a de place qu’au musée des lieux-communs mensongers de l’Histoire.


  1. Montesquieu, Cahiers (textes réunis par Bernard Grasset), p. 178. - Sans partager ce point de vue un peu simpliste, M. Marcel Simon pense que les Ariens ont pu, à Antioche, préparer ces victoires des Juifs qui inquiétaient Jean Chrysostome (mais cela ne suppose nullement quelque philosémitisme des Ariens d’Antioche ; les textes, en tout cas, sont muets). Voir l’Annuaire de l’Institut de Philologie et d’histoire orientales..., Bruxelles, 1936, IV, p. 410.
  2. C’est ce que dit, ailleurs il est vrai, le même Montesquieu : «En fait de religion, les plus proches sont les plus ennemies.» (Lettres persanes, LX.)
  3. Graetz, éd. française, IV, p.192 ; U. Robert, Recherches sur la Rome des Juifs, Revue des Etudes juives, VI, 1882 ; U. Robert, Les Signes d’infamie au moyen âge, p. 72. [[Pour une information complémentaire sur le sujet, voir Riccardo Calimani, Le préjugé antijuif, éd. Tallandier, 2009, chapitre VII, "Juifs et chrétiens des croisades à l’Inquisition", p. 71 à 89. (O. Peel]]
  4. M. Simon, Verus Israel, p. 264, note 1.
  5. Juster, II, p. 25-26. - Si l’on compare les textes cités par B. Blumenkranz (Les Auteurs chrétiens latins sur les Juifs, Revue des Etudes juives, IX (CIX), p. 9 ss. et 55 ss.), on ne peut douter que Grégoire fût encore plus doux envers les Juifs. [[Sur les relations entre les Juifs et les papes voir le livre de René Moulinas, Les Juifs du Pape, Éd. Albin Michel, Coll. Présence du Judaïsme, Paris, 1992. (O. Peel]]
  6. B. Blumenkranz, p. 42, 56, 58, 62.
  7. Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs,  p. 132.
  8. J. Régné, Les Juifs de Narbonne, Revue des Etudes juives, LV, 1908. - Le mythe de l’indulgence arienne est si enraciné qu’à propos des Vandales, André Chouraqui suppose, avec une certaine prudence, que les Juifs furent laissés en paix. (Les Juifs d’Afrique du Nord, p. 41.) Mais on n’en a aucun indice. [[Sur la situation des Juifs à l’époque du Haut Moyen-âge, voir le livre de Riccardo Calimani, Le préjugé antijuif, éd. Tallandier, 2009, chapitre VI "Juifs et chrétiens pendant le Haut Moyen-âge", p. 61-69; Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, tome 1, 1981, éd. du Seuil, collection Point Histoire, p. 231-240. (O. Peel)]]
  9. D. B. Capelle, Un Homiliaire de l’évêque arien Maximin, Revue bénédictine, XXXIV, 1922, p. 81 ss. - B. Blumenkranz (art. cité, p. 9 ss.) écrit à propos de ce texte : «Il est une des rares polémiques des Ariens contre les Juifs.» C’est encore céder à un jugement sommaire. La littérature arienne de langue latine est-elle si abondante ?
  10. Juster, I, p. 229.
  11. M. Simon, p. 264, n. 1.
  12. M. Simon, p. 339.
  13. Graetz, éd. française, III, p. 202. - La traduction française de cet ouvrage indique froidement que Constance était «orthodoxe». Cela résout évidemment le problème.
  14. Solomon Katz, The Jews in the Visigothic and Frankish Kingdoms of Spain and Gaul, p. 10, P; 10, 47, 48, 50, 75, 82-84, 89, 98, 103, 118.
  15. Max Haller, La Question juive au premier millénaire Chrétien, Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 1936, p. 312. - L’article est établi sur le mythe de l’antisémitisme trinitaire. Sa valeur historique en subit quelques dommages.
  16. Rodocanachi, p. 125. Voir Graetz, éd. française, III, p. 264-265.
  17. Voir Blumenkranz, p. 42. - Manifestations antisémites, mais aussi nationales. (Comme à Alexandrie contre les Romains, plusieurs siècles plus tôt.) Encore une fois, l’antisémitisme n’est jamais un phénomène nu. C’est pourquoi il oblige à un jugement. Ou bien on met l’accent sur le phénomène national et politique ; et les Romains catholiques, ennemis de Théodoric, ne sont plus de véritables antisémites ; tout au plus profitent-ils de la présence des Juifs pour manifester leurs sentiments. On bien, - et c’est notre avis, - aussi justifiés que soient les mobiles des Romains, ils demeurent effectivement antisémites. Mais le diagnostic, qu’on y prenne garde, est valable pour toutes les époques, pour tous les pays. Avant, pendant, après la chrétienté.
  18. Graetz, éd. française, III, p. 265 ; B. Blumenkranz, p. 41. - Au reste, rappelons-le, les termes exacts des lettres de Théodoric sont en réalité dus à Cassiodore, ministre catholique du roi arien.
  19. Voir plus loin, p. 203 ss.
  20. On assiste, à propos de l’attitude des Juifs de Naples, à un raisonnement curieux. Du moment que les Ariens étaient favorables aux Juifs (premier postulat), ces derniers devaient se joindre aux défenseurs de la ville. Car ils devaient (deuxième postulat) les trahir, si les Grecs leur eussent été plus propices. Image bien convenue, bien antisémite des Juifs, si l’on va au fond des choses. On s’appuie inconsciemment sur l’attitude des Juifs espagnols espérant le secours musulman, l’appelant peut-être ; mais précisément à Naples, la situation n’était pas la même. C’est l’assaillant qui passe pour le plus rigoureux. Alors, les Juifs défendent leur ville, leurs biens, leur patrie. Car ils se sentent, à Naples, chez eux (troisième postulat) : le «Juif, éternel déraciné». Au reste, en 1794, les Juifs de Varsovie défendaient leur ville, avec les Polonais, contre les troupes russo-prussiennes. Quatre ans auparavant, des émeutes antisémites avaient secoué Varsovie. Qu’en conclure ? Rien, sans doute ; ni dans l’un ni dans l’autre cas, les Juifs ne s’alliaient pas plus au catholicisme qu’à l’arianisme. Ils défendaient leurs maisons, et leur cité.
  21. Jacob Gordin, Le cas Spinoza, texte publié par Léon Poliakov, Evidences, septembre-octobre 1954, p. 25 ss. ; [[Sur l’influence de Spinoza sur les Lumières et la pensée allemande, voir le livre de Jonathan Israël, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), Paris, Éditions Amsterdam, 2005. (O. Peel)]]
  22. S. Doubnov, Histoire moderne du peuple juif, I, p. 541, 450, 474. Voir Gustave Tridon, Du molochisme juif, p. 48.
  23. Charles Andler, Les Origines du pangermanisme, 3e éd., 1915, p. 257 ; The Jewish Encyclopedia, I, 643.
  24. M. L., L’Esprit du judaïsme et du christianisme, Revue des Etudes juives, LII, 1906, p. 1-2. Voir les remarques perspicaces de Joseph Leclerc, Littéralisme biblique et typologie au XVI e siècle, Recherches de Sciences religieuses, XLI, n° 1, janvier-mars 1953, p. 76 ss. Voir aussi Karl Barth, Dogmatique (trad. française, I/II/I, p. 75). - Dès 1926, M. Goguel se demandait si l’apologie de Marcion par Harnack n’était pas un contrecoup de l’antisémitisme. (Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 1926, p. 375.) On fera quelque jour le bilan de ce que les «Chrétiens allemands» doivent à Harnack. (Voir plus haut, p. 84.)

5 Responses to 2. Y eut-il un philosémitisme arien ?

  1. Peel Olivier sur décembre 20, 2013 à 4:57 says:

    Elle nous informe que l’empereur Frédéric II – l’esprit fort du XIIIe siècle, qui n’a peut-être pas dit que Moïse, Jésus et Mahomet fussent des imposteurs, mais qui ne croyait ni à la divinité ni à la messianité de Jésus, – introduisit pourtant la rouelle à Naples, se montra plus dur envers les Juifs que le pape Grégoire IX, et condamna le Règlement de 1244 par lequel le duc d’Autriche accordait aux Juifs quelques garanties d’existence[3]

    Pour une information complémentaire sur le sujet, Riccardo Calimani, Le préjugé Antijuif, éd. Tallandier, 2009, chapitre VII, Juifs et chrétiens des croisades à l’inquisition, pp.71 à 89.

  2. Peel Olivier sur décembre 20, 2013 à 5:05 says:

    On ne s’est pas demandé, on n’a pas voulu examiner s’il y eut une réelle différence entre le comportement de Théodoric et celui du pape Grégoire le Grand[5]

    Sur les relations entre les Juifs et les papes voir le livre de René Moulinas, Les Juifs du Pape, Éd. Albin Michel, Coll. Présence du Judaïsme, Paris, 1992.

  3. Peel Olivier sur décembre 20, 2013 à 5:15 says:

    «Souverains judéopohiles : Pépin le Bref, Carloman, Charlemagne, Louis le Pieux[8].»

    Sur la situation des Juifs à l’époque du Haut Moyen-âge, voir le livre de Riccardo Calimani, Le préjugé Antijuif, éd. Tallandier, 2009, chapitre VI Juifs et chrétiens pendant le Haut Moyen âge, pp.61-69.
    Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, tome 1, éd. du Seuil, collection Point Histoire, pp.231-240.

  4. Peel Olivier sur décembre 20, 2013 à 5:19 says:

    Le livre de Poliakov date de 1981.

  5. Peel Olivier sur décembre 20, 2013 à 5:50 says:

    Et Gordin remarquait mélancoliquement que la philosophie allemande s’était nourrie des affirmations de l’excommunié d’Amsterdam[21].

    Sur l’influence de Spinoza sur les Lumières et la pensée allemande, voir le livre de Jonathan Israël, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), Paris, Éditions Amsterdam, 2005.

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