45 3. Ampleur de l’antisémitisme du ressentiment. Gougenot et Drumont

L’extraordinaire foisonnement de partis et de mouvements antisémites chrétiens à la fin du XIXe siècle et au début du XX° siècle a donc sa racine dans l’évolution du monde, la décomposition des Chrétientés, l’étonnement et l’inquiétude des Chrétiens. Une aspiration religieuse erronée, mais inévitable, explique l’audience des mouvements antisémites dans les foules chrétiennes, fascinées par l’un des signes les plus voyants de la laïcisation générale – l’«assimilation» juive. On comprend, les propagandes aidant, qu’un pareil «symbole» ait fini par devenir dans l’esprit de beaucoup, la cause même des événements.

En Allemagne, le pasteur luthérien Stöcker, chapelain de la cour et député au Reichstag, fondait en 1878 une Union des Travailleurs socialistes chrétiens, qui mêlait aux aspirations chrétiennes des considérations économiques beaucoup plus modernes. Le chanoine Röhling provoquait une intense agitation dans toute l’Europe centrale ; l’abbé Frank, député à la diète bavaroise, se signalait par son antisémitisme. Mais les Allemands d’Autriche avaient peut-être devancé les sujets de Guillaume Ier. L’abbé Brunner[1] avait été le précurseur ; l’avocat Lueger, qui parvint à demeurer bourgmestre de Vienne quatorze ans durant, fut le chef d’un puissant mouvement antisémite catholique. En Russie le journal d’Aksakov, la Russie, et celui du prince Mestchersky, le Citoyen, exprimaient les tendances antisémites de l’opinion.

*

*   *

En France, Drumont…

Pourtant, avant La France juive, il y avait eu Bonald, et Gougenot des Mousseaux. Ce que Toussenel avait été à l’antisémitisme rationaliste du XIXe siècle, Gougenot le fut à l’antisémitisme chrétien du ressentiment chrétien en France[2] – initiateurs l’un et l’autre, généreusement pillés par des successeur sans scrupules.

Gougenot des Mousseaux lui-même n’était naturellement pas sans inspirateurs ; il connaissait les classiques de l’antisémitisme théologique ; il était sensible à l’accent politique des théoriciens de  la Restauration ; il se rencontrait avec le Vicomte de Bonald.

M. Joseph Hours a attiré l’attention sur l’attitude de Bonald envers les Juifs[3]. Il a noté l’influence allemande sur le doctrinaire catholique, et ses tendances à ériger le naturalisme biologique en dogme sociologique. Le ressentiment politique de Bonald lui fait englober dans une même réprobation, «les amis des Juifs et les amis des Noirs» ; et M. Hours s’interroge sur la possibilité d’un racisme plus ou moins conscient de Bonald ; «Toute introduction d’étrangers qui par leur constitution morale ou physique peuvent détériorer le mœurs d’une nation ou même en altérer la race, doit être resserrée dans d’étroites limites, si elle ne peut être entièrement empêchée. De là viennent les difficultés que les gouvernements apportaient à l’admission des races d’une couleur différente de la couleur européenne,  ou des religions ennemies de la religion chrétienne[4].» M. Hours a raison de signaler, dans la pensée de Bonald, un nouveau durcissement de l’antisémitisme chrétien ; mais il ne semble pas que Bonald s’écarte définitivement des positions traditionnelles : «Les Juifs, écrit-il dès 1806, ne peuvent pas être et même quoi qu’on fasse ne seront jamais citoyens sous le christianisme sans devenir chrétiens[5]» Si Bonald s’inquiétait des conséquences politiques de ce que Gougenot appellera la «judaïsation des peuples chrétiens», le doctrinaire de la restauration catholique ne perdait pas de vue la solution traditionnelle mais chrétienne du problème : la conversion religieuse des Juifs.

L’ouvrage de Gougenot, publié à la veille du [[premier]] concile du Vatican, s’alarmait avant tout de la déchristianisation des peuples européens ; le souci religieux l’emporte, dans ces pages inégales, sur les préoccupations politiques ; mais l’auteur, devant la sécularisation européenne, n’en attribuait la responsabilité qu’aux Juifs, ou, plus exactement qu’au judaïsme, car le fond de sa théorie n’est pas essentiellement raciste. Si la science et les idées de Gougenot ne paraissent ni d’une clarté, ni d’une solidité assurées, leurs perspectives se voulaient du moins chrétiennes. C’est pourquoi il se donnait beaucoup de mal pour parvenir à prouver, contrairement à Toussenel et à Tridon, que le talmudisme fut un complet reniement du mosaïsme ; il soulignait la déchéance juive qui avait accepté des règlements de la main d’un prince «chrétien» [[Napoléon]] en 1806, s’indignait qu’un «faux sanhédrin» pût copier l’organisation catholique, et protestait contre le décret de 1831 qui reconnaissait et rétribuait le culte judaïque.

Gougenot reprenait longuement les accusations traditionnelles contre le Talmud, examinait (on devine dans quel sens et avec quelle absence de prudence historique) le problème du meurtre rituel, exploitait longuement l’affaire qui éclata en 1840 à Damas, dissertait sur l’anthropophagie sacrée, tenait le gouvernement du monde par la presse et l’or juif pour un dogme assuré et en avançait pour preuve, entre autres, la puissance de la Prusse en 1869, qu’il définissait comme un état judaïsé désireux de détruire «les derniers boulevards du catholicisme». Gougenot prenait, par contre, la défense des Roumains et de leurs lois antisémites, bien qu’il pensât en définitive, que le «peuple-pape» et «arbitre-juif[6]» serait appelé à un rôle politique immense. (A vrai dire, Gougenot ne s’explique pas très clairement sur ce point.)

Livre épais, confus quant au style, d’un plan déroutant, mais longuement médité, riche de citations et de textes, sur la qualité desquels il y aurait beaucoup de réserves à faire, et qui seront le plus clair de la documentation de Mgr Delassus, et de tant d’autres qui, comme Drumont, n’avoueront pas volontiers la source de leur prétendue science antisémite. Livre sincère, et d’autant plus dangereux pour ceux qui parvenaient à se complaire en ses méandres.

*

*   *

Qu’il est difficile de parler de Drumont ! Malgré l’opinion de Bernanos, le style de La France juive[7] est prolixe et pâteuse, les rares formules heureuses s’y perdent dans une gangue épaisse et pulvérulente, le plan en est incompréhensible, qui érige en règle permanente la digression et le coq-à-l’âne. Le scandale, aujourd’hui éventé, faisait le plus clair de l’intérêt de l’ouvrage. (Le petit Index perfidement ajouté à la fin du deuxième volume transformait La France juive en Bottin de la diffamation.) Quant aux faits, aux rapprochements, aux preuves, au bric-à-brac historique, ils peuvent séduire un lecteur non averti, ils doivent nécessairement ennuyer celui qui les a lus déjà sous la plume de Toussenel, de Gougenot des Mousseaux, de Renan et de Chirac, de Röhling et de Tridon.

Les différences entre Drumont et Gougenot expliquent le succès de La France juive : Gougenot, esprit indépendant, avait écrit sa thèse sans tenir aucun compte de l’opinion publique ; Drumont, journaliste avant tout, accommode constamment son pamphlet au goût du jour, et peut-être même se laisse-t-il influencer par lui plus qu’il ne pense. Gougenot distingue d’emblée le talmudisme du mosaïsme ; Drumont, dès les premières pages de son livre, oppose le Sémite à l’Aryen : c’est une concession d’importance au siècle, et à sa science.

A partir de ce point de départ nullement chrétien, Drumont refait l’histoire de France (celle des autres pays le laisse indifférent) en intégrant les Juifs à tous les malheurs possibles. Parvenu à la fin du XIXe siècle, Drumont s’en prend longuement à Gambetta et à sa «cour», revient en arrière pour mettre en accusation Crémieux et l’Alliance Israélite Universelle, dépeint les sociétés française et parisienne comme essentiellement enjuivées, et déverse en notes ce qu’il ne sait comment caser. C’est seulement au Livre VI, appelé la Persécution juive, qu’apparaît une préoccupation chrétienne ; après tant de pages matérialistes et racistes, en voici quelques-unes, enfin inspirées par la souffrance catholique[8], devant l’offensive anticléricale. Mais tout le raisonnement de Drumont ne repose que sur le postulat d’une conspiration consciente de toutes les forces non catholiques : la franc-maçonnerie, le protestantisme, le judaïsme ne font qu’un sous sa plume. C’est au cours de ce livre VI que Drumont expose longuement les «preuves» du meurtre rituel, auquel il croit aveuglément ; dans sa passion, il s’appuie même sur le Molochisme juif de Tridon, si résolument anticatholique[9] (La France juive prend son bien antisémite où elle le trouve jusque chez les plus déterminés adversaires du catholicisme.) Après un massif développement sur les haines sacrilèges des Juifs, Drumont cite, selon les lois du genre, les passages antichrétiens du Talmud, qu’il assaisonne d’une sauce où la mauvaise foi le dispute à l’ignorance. Elargissant enfin son pamphlet, Drumont vitupère toutes les injustices commises par un anticléricalisme qu’il attribue uniformément à l’influence occulte des seuls Juifs.

Un peu étonné lui-même du succès[10] d’un pamphlet qu’il n’avait publié qu’avec l’aide d’Alphonse Daudet[11], Drumont devint du jour au lendemain le grand homme de l’antisémitisme français. Il fonda en septembre 1889 la Ligue nationale antisémitique de France, avec des collaborateurs qui n’étaient pas tous catholiques, pour défendre «les intérêts moraux, économiques, industriels et commerciaux de notre pays». La Ligue laissait «à ses membres toute liberté politique ou religieuse» : décidément Gougenot eût désavoué son mauvais élève. On sait le reste : la parution en 1892 de la Libre Parole, l’affaire Dreyfus qui renfloua le journal, les élections de 1898 qui firent de Drumont un député d’Alger, président d’un groupe parlementaire de dix-neuf membres[12], – mais l’oubli, après 1902, que les progrès de l’Action française rendaient plus cruel encore.


  1. Voir sur ce personnage le récit, sur le mode majeur, de Kannengieser.
  2. Gougenot des Mousseaux, Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, Paris, Plon, 1869.
  3. Joseph Hours, Un précurseur oublié de l’antisémitisme français, le vicomte de Bonald, Cahiers sioniens, n° 11, septembre 1950.
  4. Cité par J. Hours, d’après Bonald, Œuvres (1847), III, p. 182.
  5. Ibid. III, p. 366 ss. 
  6. Gougenot des Mousseaux, p. 508.
  7. «Chef d’œuvre d’observation, d’analyse, d’érudition.» (G. Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants, p. 185.)
  8. C’était d’abord un catholicisme fort intellectuel, d’allure surtout politique, qui n’alla pas sans relations avec les Juifs. Voir Bernanos, p. 128 ; Raphaël Viau, Vingt ans d’antisémitisme, 1910, p. 280, 373 ; Byrnes, I, p. 141, 146.
  9. Drumont, La France juive, 115e  éd., II, p. 146. -  Les disciple suivent leur chef de file et citent complaisamment Tridon ; ainsi A. Puig, La Race de vipères, 1897, p. 61, 65.
  10. Sur l’accueil paradoxal de la gauche, voir plus haut, p. 26 ss. Sur l’immense succès dans les milieux catholiques, cf. Byrnes, I, p. 181 ss., 196, 215 ss., 229 ss.
  11. Byrnes, I, p. 109, 148 ss.
  12. Drumont s’allia au franc-maçon antisémite Morinaud et ne dédaigna nullement les voix anticléricales, mais antisémites. (Michel Ansky, Les Juifs d’Algérie, p. 56 ss.)