16 3. Circonstances, relativité et gravité de la tentation antisémite

Aucun des antisémitismes ne nous est mieux connu que le chrétien ; les faits sont si nombreux qu’il faut les choisir à moins de se laisser submerger par eux. Mais cette masse même risque de tromper l’observateur : l’antisémitisme musulman s’estompe parce qu’on le connaît mal ; et le moindre incident local en Chrétienté s’appuie sur une bibliographie importante. De bons historiens eux-mêmes se laissent prendre à l’erreur d’optique qui consiste à juger de l’importance d’un antisémitisme par la masse des faits parvenus à leur connaissance[1].

Si donc on ne trouve ici qu’un choix parmi les faits innombrables qui établissent l’antisémitisme des Chrétiens, ce n’est que pour alléger l’exposé, et essayer de déduire les grandes directions de la passion antisémite. Sur le fond, le débat ne souffre pas de discussions : mépris, calomnies, animosité, ségrégation, baptêmes forcés, enlèvements d’enfants, procès injustes, pogromes, exils, persécutions systématiques, vols et rapines, haine larvée ou éclatante, avilissement social, autant de signes qui jalonnent la permanence, l’importance, la gravité de l’antisémitisme chrétien.

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On dira : «L’antisémitisme chrétien n’est pas chrétien.» Certes. Les plus généreux parmi les Juifs le disent. «Si des Chrétiens ont persécuté des Juifs (et ils l’ont fait hideusement et le font encore), c’est qu’ils ne possèdent ni les vertus ni les croyances chrétiennes[2]». Tout le livre ardent de Jules Isaac s’appuie sur la conviction que, plus chrétiens et mieux enseignés, les Chrétiens se refuseront à l’antisémitisme[3].

Il est bien vrai que l’enseignement de Celui qui commence par énoncer : «Heureux les pacifiques» pour prier à l’heure suprême : «Père, pardonne-leur», n’a rien de commun avec la haine contre qui que ce soit, et moins encore avec la haine à l’égard du peuple élu. Et cependant, l’antisémitisme a pénétré dans l’Église des disciples ; d’excellents Chrétiens, d’illustres docteurs, des hommes que l’on respecte à juste titre à cause d’une vie par tant d’autres côtés édifiante, ont permis à l’antisémitisme de défigurer la foi, la charité et l’espérance chrétiennes. Comment cela est-il possible ?

Que l’apologie, même chrétienne, verse trop facilement dans l’affirmation simpliste[4], la polémique, la propre justice, la violence verbale – et l’antisémitisme ; que le paganisme, ait légué aux princes des maximes, aux intellectuels des textes, aux peuples chrétiens des calomnies et des préjugés : autant d’explications vraies et fortes, qui soulignent cependant la débilité du christianisme. Il est juste et salutaire d’en appeler à un christianisme mieux vécu. Encore faut-il se persuader que la constatation désabusée de la persistante faiblesse des cœurs convertis ne sera jamais surmontée que par une repentance profonde : ni l’indulgence résignée ni l’optimisme confiant dans les œuvres de la bonne volonté ne peuvent réellement armer le Chrétien contre l’antisémitisme. On ne mène le combat contre les tentations que par des armes spirituelles.

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Les traits particuliers de l’antisémitisme chrétien ont été façonnés dans le conflit entre l’Église et la Synagogue. Un conflit, un combat, si l’un des adversaires ne succombe pas aussitôt, supposent des coups portés et reçus, des résistances, des alternatives de fortune ; ils sous-entendent les moyens trop prévisibles d’une lutte d’influence : la polémique spectaculaire, l’apologie massive, la propagande inconsciemment partiale, les initiatives particulières que l’on désapprouve à moitié mais que l’on soutient par esprit de parti, les violences de langage qui engendrent tôt ou tard les violences actives. Il n’est pas possible d’admettre que les Chrétiens ou les Juifs aient été exempts de ces torts. Il n’est pas  possible non plus, à moins de s’enliser dans de fétides discussions, de rechercher dans quelle mesure les uns ou les autres ont été plus modérés ou plus acharnés dans ce conflit. C’est un souci qui n’a pas animé la rédaction de ces pages, qui ne voudraient devenir ni un réquisitoire ni un plaidoyer. Rien de plus facile que de passionner le récit : quelques adjectifs y suffisent. Il est plus difficile, mais plus équitable,  – et plus utile – de faire un effort historique en songeant que les époques sont différentes les unes des autres, et que l’homme actuel, un jour, sera jugé avec la sévérité qu’il manifeste envers ses prédécesseurs quand il se refuse à les comprendre. Il y faut un effort de l’imagination et de l’humilité.

Ce n’est pas à la complaisance des papes, dit l’historien des rapports du Saint-Siège et des Juifs, que les Juifs devaient leur autonomie, mais ils n’en jouissaient pas moins, et c’est ce qui leur importait. Elle ne choquait personne. Les Romains ne trouvaient pas étrange que ces parias, auxquels on croyait généreux de laisser le droit de vivre, eussent, au milieu de Rome, une organisation indépendante, pussent s’organiser à leur guise. L’intolérance d’alors s’accommodait fort bien d’une chose que les plus tolérants trouveraient à présent exorbitante, tant il est vrai que chaque époque a ses façons de voir… et qu’en histoire rien n’est plus téméraire que de vouloir apprécier un fait ou juger un homme selon ces principes immuables dont on a tant raisonné et qui ne sont peut-être que la résultante des nécessités et des préférences d’une époque[5].

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On n’a pas le droit de reprocher aux seuls Chrétiens d’autrefois l’interdiction du mariage mixte entre les Chrétiens et les Juifs, car ils le proscrivaient – les uns et les autres – dans le cas de tous les hérétiques. Ni le «dogme capital» ni la haine ecclésiastique n’y sont pour rien ; durant des siècles, ce fut le commandement instinctif et logique de toutes les orthodoxies : chrétienne, musulmane, ou juive. En 1860, les mariages mixtes entre Juifs «réformés» et «orthodoxes» étaient prohibés par ces derniers en Grande-Bretagne[6]. Faut-il incriminer les seules orthodoxies religieuses ? Les mariages entre Juifs et non-Juifs ne sont pas possibles dans le nouvel Etat d’Israël, selon la loi votée le 28 août 1953[7].

Il n’est pas équitable non plus de reprocher vertueusement, et sans nuances, aux clercs du passé, leur recours au bras séculier : c’était un principe parfaitement légitime au jugement des Chrétiens et des Juifs d’alors, et qu’il faut comprendre avant de condamner. On se rappelle que ce fut un appel juif à la force civile – mais non pas juive – qui permit à Justinien d’intervenir indiscrètement dans les affaires de la Synagogue ; quelques siècles plus tard, les adversaires de Maïmonide pensaient qu’ils étaient en droit de solliciter le secours du bras séculier chrétien ; et Maïmonide lui-même envisageait dans les Lois royales qu’un prosélyte devenu Juif ne pût abandonner sa foi nouvelle sans être mis à mort par un pouvoir temporel évidemment tout théorique[8]. Aboulafia se plaignit à son tour des dénonciations adressées, contre lui, à la puissance politique chrétienne[9]. Du XVIe au XIXe on signale de nombreux conflits, où les communautés juives n’hésitent pas à recourir à la justice – et au glaive – du pouvoir temporel non-juif[10].

Les Caraïtes, «hérésie» juive et minorité judaïque au sein de l’exception juive, éprouvèrent toutes les duretés de cette raideur d’orthodoxie, et parfois d’anti-orthodoxie, qui appartient à tous les milieux et à tous les temps. Maïmonide conseillait aux Juifs de ne pas refuser d’enterrer les Caraïtes morts ; à Constantinople, au XVI e siècle, les rabbins prétendaient interdire aux Caraïtes d’employer des domestiques non-Caraïtes[11]. En 1866, la poignée de Caraïtes de Constantinople était «parquée pour ainsi dire dans un endroit muré de toutes parts pour échapper à l’intolérance de la population juive. Le soir, les portes du ghetto [caraïte] étaient soigneusement fermées par les Caraïtes. Le jour, ils n’osaient pas se présenter dans les endroits fréquentés par les Juifs orthodoxes, ils eussent été infailliblement lapidés[12]».

On est souvent un Pharisien inconscient par rapport à autrui. Les Chrétiens l’ont été à l’endroit des Juifs, hélas ; mais faut-il que nous le devenions à notre tour à l’égard de ces Chrétiens d’autrefois ?

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A notre sens, trois situations dont les limites chronologiques se chevauchent parfois, en mêlant leurs thèmes majeurs, se dessinent dans l’histoire presque vingt fois séculaire de l’antisémitisme chrétien. Ce sont – au prix d’une simplification évidente, et par ordre d’apparition – un antisémitisme de différenciation entre la Synagogue et l’Église ; un antisémitisme d’installation chrétienne dans une cité temporelle ; et enfin, avec les défaites et même la décomposition de la Chrétienté, un antisémitisme du ressentiment chrétien.


  1. «On sera stupéfait à la lecture de tous les édits restrictifs qui ont pesé sur les Juifs. Ils étaient trop terribles, trop fréquents, ils sont restés le plus souvent lettre morte.» Armand Lunel, Du temps des ghettos comtadins, Les Œuvres libres, n° 130, 1932, p. 356. [[Sur l’histoire de l’antisémitisme tant chrétien que musulman, voir : les deux tomes de l’Histoire de l’antisémitisme,  de Léon Poliakov, éd. du Seuil 1981, ainsi que le tome 3, sous la direction de Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme de 1945 à 1993, éd. du Seuil, 1994 ; Carol Lancu, Les mythes fondateurs de l’antisémitisme, de l’Antiquité à nos jours, éd. Privat 2003 ; Claude Berger, Pourquoi l’antisémitisme?, éd. de Paris, 2013; Alexis Rosenbaum, L’antisémitisme, éd. Bréal, 2006; Bernard Lewis, Sémites et antisémites, éd. Fayard 1987; Philippe Simonnot, Enquête sur l’antisémitisme musulman – de ses origines à nos jours, éd. Michalon 2010; à quoi on peut ajouter les deux revues suivantes: L’Histoire (numéro spécial) n° 269, L’antisémitisme – Du Judaïsme antique au conflit israélo-arabe, octobre 2002; Historia thématique n° 87, Les Juifs reconnus ou persécutés depuis 2000 ans, janvier-février 2004.(O.Peel]]).
  2. Edmond Fleg, Pourquoi je suis Juif, p. 80.
  3. Voir encore Jules Isaac, Résonance de «Jésus et Israël» (Aspects du génie d’Israël), p. 208.
  4. Henri Marrou en cite, à propos des Juifs, deux exemples évidents : le chapitre IV de l’Epître à Diognète et la polémique contre la Loi de Maxime le Confesseur. (Epître à Diognète, Sources chrétiennes, n° 33, p. 116-117.)
  5. Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs, p. 77 - On lira les réflexions, qu’une plume chrétienne n’a pas le droit de transformer en argument, de W. Rabinovitch sur le ghetto. (Esprit, n° 8,  Ier mai 1933, p. 159.)
  6. S. Doubnov, II, p. 190. - Sur l’orthodoxie talmudique, cf. Marcel Simon, Verus Israel, p. 340, n. 2; Graetz, éd. française, IV, p. 107 ; V, p. 254.
  7. Bulletin d’Information sioniste, La Loi du mariage et du divorce en Israël, Jérusalem, numéro du 21 septembre 1953, p. 10. - On appréciera la saveur de la remarque suivante : «Pour un conjoint non Juif, il y a la possibilité de se faire Juif et de se marier ensuite selon la loi de Moïse et d’Israël.»
  8. S. Schwarzfuchs, Les lois royales de Maïmonide, Revue des Etudes juives, XI (CXI), 1952, p. 77.
  9. G. Scholem, Les Grands Courants de la mystique juive, p. 144.
  10. C’est le cas des Juifs tunisiens (André Chouraqui, Les Juifs d’Afrique du Nord, p. 272) ; en 1753, de la communauté d’Altona (Graetz, éd. française, V, p. 250) ; un peu plus tard, des Juifs polonais qui dénonçaient aux Catholiques les hérétiques «frankistes» (Graetz, V, p. 254) ; en 1789, le délégué des rabbins lithuaniens venu combattre l’influence des Hassidim en Galicie s’adressait à l’empereur (S. Doubnov, I, p. 316). En 1789 à Vilna, en1823 à Berlin, vers la même époque en Hongrie, en 1852 en Turquie, c’étaient les «libéraux» qu’on dénonçait aux gouvernements chrétiens ou musulmans. (S. Doubnov, I, p. 396, 447 ; II, p. 78, 215-216.)
  11.  Graetz, IV, p. 453.
  12. M. Franco, Histoire des Israélites de l’Empire ottoman, Paris, Durlacher, 1897, p. 171, 172. - Hier encore, les Caraïtes d’Egypte ne pouvaient ni se marier ni cohabiter avec les Juifs. (Evidences, mai 1955, p. 43.)