72 3. La question chrétienne

 

Ce n’est pas de propos délibéré que notre enquête aura signalé tous les dommages causés à l’Église par le mépris ou la haine des Juifs. Mais toute méditation sur l’antisémitisme conduit à la «question chrétienne», selon la saisissante expression de Vladimir Soloviov [[Soloviev]] dans son essai paru en 1884. Le théologien et philosophe russe observe, dès le début de ses réflexions, que si les Juifs ont tort de demeurer fidèles à une loi imparfaite, il est beaucoup plus mauvais d’être infidèle, comme le sont les Chrétiens, à un commandement parfait. La «question juive» soulève la «question chrétienne» dans la mesure où les Chrétiens considèrent qu’ils ne peuvent pas vivre, à l’égard des Juifs, selon les commandements de l’Evangile ; et dans la mesure aussi où nous cherchons à rejeter sur d’autres la responsabilité de nos carences : le monde chrétien moderne sur le Moyen Age ; le monde chrétien russe sur le catholicisme… «Les Juifs se comportent à notre égard à la judaïque, donc nous devons nous comporter envers eux comme des Païens ; ils ne veulent pas nous aimer, donc nous devons les haïr…» Mais Soloviov [[Soloviev]] maintient qu’il n’y a qu’une seule manière de «démontrer aux Juifs qu’ils se trompent… par des faits – en réalisant par des actes l’idée chrétienne, en l’appliquant constamment dans la vie pratique». Si le plaidoyer de Soloviov [[Soloviev]] en faveur d’une réalisation théocratique du christianisme appelle, à notre avis, les plus expresses réserves, la conclusion du philosophe russe ne souffre pas de discussion : la question juive est une question chrétienne. Puisque les Chrétiens renient le christianisme, les Juifs pourront-ils l’adopter ? Pourront-ils «s’unir à ce qui s’est désuni de lui-même[1]

Il est attristant de voir les Chrétiens, aveugles aux réalités dénoncées par Soloviov, se cabrer devant les reproches juifs plus ou moins habiles concédons-le, plus ou moins bienveillants, il est vrai : il en est de nets comme le glaive (c’est le cas de Jésus et Israël), il en est d’irritants et de hargneux (ne nommons personne) ; mais en définitive, n’est-ce pas céder au refus inconscient de la repentance, puisque les plus sincères des Juifs font appel, contre les Chrétiens et la Chrétienté qu’ils critiquent, à une Chrétienté mieux informée et à des Chrétiens plus fidèles ? N’est-ce pas singulièrement rabaisser ce christianisme qu’on prétend «défendre ?» Les Juifs qui nous irritent et qui parfois nous blessent, s’ils nous interdisent de vivre une foi chrétienne médiocre, s’ils incitent l’Église à la vigilance, s’ils obligent les fidèles à obéir à l’amour et les docteurs à purifier la théologie, s’ils acculent les Chrétiens aux certitudes de l’espérance, ces Juifs ne sont-ils pas déjà les frères de ceux qu’annonce saint Paul, sensibles seulement à la plénitude de l’amour et capables de jalousie spirituelle ? Aussi ne sentons-nous nullement la main de l’adversaire dans les reproches qui nous viennent de la part des Juifs assoiffés de justice et de vérité ; et s’il fallait y discerner quelque chose, nous y verrions plutôt cette providence qui pousse les Chrétiens dans leurs derniers retranchements de fidélité pour exciter enfin les Israël à la jalousie.

Vladimir Soloviov a essayé de formuler avec éloquence les reproches essentiels des Juifs : «Vous oubliez, leur fait-il dire, que le christianisme, en tant que religion, doit être un système de vie, et non pas un système de pensées théologiques, et qu’il faut par conséquent le juger non pas sur ses bases théoriques, mais aussi et essentiellement selon ses données pratiques… Nous, Juifs, nous apprécions l’arbre non pas par la taille de son tronc, ni par le pittoresque de son feuillage et la beauté de ses fleurs, mais par le goût et la valeur nutritive de ses fruits… Nous vous demandons des preuves indéniables, des réalisations sociales du christianisme… Notre peuple juif a vu comment vivaient les Païens, il voit maintenant comment vivent les Chrétiens, et il ne trouve pas de différence essentielle entre les uns et les autres… La juiverie d’argent est le produit de votre civilisation : lorsque nous étions indépendants, notre gloire était la religion et non pas l’argent, notre temple et non pas la Bourse… Quand même nous eussions reconnu votre doctrine chrétienne comme véritable et votre service divin comme juste, voyant que votre vie et vos actes ne sont pas guidés par la loi divine et humaine de l’amour de la vérité, nous considérerions votre religion comme impuissante et nous ne voulons pas y adhérer… Vous êtes persuadés que ce qui est idéal ne peut pas être pratique et que ce qui est pratique ne peut pas être idéal. Mais nous, Juifs, si bas que nous pussions tomber, nous ne consentons pas à une telle renonciation… à un tel dédoublement légitimé… Actuellement, si même nous voulions venir à vous, nous ne le pouvons pas… votre royaume est divisé, il n’y a pas d’unanimité entre vous…[2]»

Nous avons reproduit le squelette de ce raisonnement, vigoureux et ardent, pour aider à imaginer les réquisitoires que les Chrétiens n’aiment pas entendre. A la vérité, il y a dans la vision juive d’une chrétienté parfaite (et parfaitement judaïsée), une certaine méconnaissance de la foi chrétienne. La mission chrétienne ne consiste nullement à offrir au monde une chrétienté supérieure au royaume de Salomon ; l’Église annonce avant tout la Croix : «Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas montrer aux Juifs le Christ glorieux», observe Wilhelm Vischer. De même que la conception judaïque du christianisme (si répandue parmi les Chrétiens !) prétend faire l’économie de la Croix, elle ignore que le royaume de la gloire exige la seconde venue du Christ ; elle imagine le «christianisme» comme un sionisme aux dimensions du monde. Mais qu’on ne se rassure pas trop vite car, pour reprendre les conclusions de Wilhelm Vischer à l’étude de Romains, IX, X et XI, «nous devrions être unis au Christ humilié qui a donné sa vie pour nous qui étions ennemis de Dieu, de sorte que les Juifs ne puissent plus résister à sa grâce. Est-ce le cas ? Voici la question qui nous est posée. Voici comment la question juive se change en question chrétienne[3]».

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Dira-t-on que les raisons du refus juif à la prédication chrétienne ne sont pas toujours aussi spirituelles ? En effet; les motifs de l’incroyance ne sont, trop souvent, que de simples alibis ; et comme nous autres, les Juifs se saisissent à l’occasion d’un prétexte, d’ailleurs exact, pour esquiver de gênantes questions. Le cœur humain a ses détours. Et cependant ne voit-on pas les Chrétiens s’appliquer à dissiper, avec d’autres interlocuteurs, les incompréhensions et les mauvais prétextes, s’efforcer de déraciner les ambiguïtés qui conduisent à la révolte ou au refus, et admettre qu’il y ait ainsi, pour des âmes droites ou des esprits divisés, des causes de chute et des raisons de scandale ? Les uns déblaient, en terre païenne, les équivoques colonialistes ; d’autres exposent patiemment aux étudiants et aux intellectuels les faux dilemmes nés du progrès scientifique ; on en voit qui s’attachent à refuser l’héritage de l’esprit «bourgeois» auprès des masses déchristianisées. Chacun de ces efforts, si révélateur des inépuisables richesses de l’Église quand elle sait en réalité s’appauvrir, suppose que les incompréhensions et les préjugés de ceux qu’on prétend approcher ne sont ni entièrement faux ni entièrement insincères. A l’égard de qui donc pourtant, depuis seize siècles, les torts des Chrétiens ont-ils pu s’ajouter davantage les uns aux autres, qu’envers les Juifs ? Avant de prononcer, non sans juger les consciences et les cœurs, que les Juifs refusent le message chrétien en toute connaissance de cause, ne faudrait-il pas se demander précisément s’il n’y a pas, aussi, une question chrétienne qui bloque l’évolution de la question juive ?

Une réponse négative serait le plus sûr indice d’antisémitisme chrétien. Quelle inconscience, quel «zèle sans intelligence», mais cette fois-ci chrétien et non plus judaïque[4] dans les tranquilles affirmations du style de ce disciple de Drumont, énonçant que «la conversion à la foi chrétienne ne dépend pas de nous, mais du Juif seulement. Elle sera un jour un fait accompli, étant certainement prédite dans les saintes Écritures[5].» C’est ignorer combien tous nos actes, et chacune de nos prières, modèlent jusqu’au destin d’autrui… Un chanoine hongrois proposait en septembre 1947, pour lutter contre l’antisémitisme, de «créer un organisme non juif, composé de vrais Catholiques bien intentionnés, qui, de temps en temps et à des occasions spéciales, ferait connaître à un organisme juif responsable les vraies causes de l’antisémitisme. Ce dernier accepterait les avis du premier et essayerait de faire l’application des conseils reçus, au moins à titre d’essai. Voilà ce qui serait certainement efficace». Le R. P. Démann à qui nous devons ce texte, qui serait comique s’il ne provoquait la tristesse, ajoutait qu’il «exprime à merveille l’état d’esprit [que] c’est aux Juifs seuls d’agir sur eux-mêmes. Du côté chrétien, tout est parfait. La pensée qu’il y aurait quelque chose à faire dans nos cœurs et dans notre société «chrétienne» aussi, serait sans doute rejetée comme une impertinence[6]».

Il faut, d’un examen de conscience, déduire une attitude quotidienne ; il faut savoir avouer et désavouer les torts dont on a connaissance ; il faut éliminer surtout de nos cœurs ce qui rendrait le retour de ces mêmes torts inévitable. S’il ne suffit pas d’expliquer qu’il y va de l’honneur et de la vie des Juifs, si l’endurcissement des Gentils ne leur fait pas regarder de telles considérations comme des raisons suffisamment convaincantes, que ce soit donc une question d’honneur chrétien, une exigence attachée aux lendemains de l’Église.

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Bien qu’on ait pu écrire des commentaires antisémites à partir de versets isolés de la méditation de saint Paul, aucun doute n’est possible quand on lit et relit l’ensemble des trois chapitres qui seront à jamais l’ossature de la pensée paulinienne à propos des Juifs. La tristesse de saint Paul n’est nullement un sentiment convenu ; il ne prend d’aucune manière son parti de l’incrédulité juive ; il ne constate nullement le refus juif avec le détachement et l’indifférence d’un Mahomet devant l’opposition des Juifs à l’Islam. Dans le cœur de l’Apôtre, c’est un jaillissement d’amour, une douleur authentique, que Wilhelm Vischer compare à l’aigle qui, touché par une flèche meurtrière, tombe du sommet de l’exaltation dans l’abîme[7] ; c’est une douleur semblable à celle de Moïse à cause d’Israël, à celle de Jésus s’approchant de Jérusalem : «Jésus, en la voyant pleura sur elle[8].» Moïse aimait son peuple jusqu’à vouloir être effacé du livre de vie en sa faveur[9] ; saint Paul, de même, acceptait d’être anathème à cause de lui[10]. Quel plus grand témoignage d’amour est-il possible d’offrir ? Le Christ, seul, pouvait effectivement assumer la malédiction, pour le salut du peuple et des Gentils[11].

Une tradition juive assure que lorsque les six cent treize commandements de la Loi auront été pleinement vécus par un Juif, Dieu accordera au monde les temps messianiques. Il suffirait peut-être que le seul commandement de l’amour chrétien fût pleinement manifesté par les Chrétiens, pour rendre insupportable aux enfants de la Promesse la séparation entre l’Église et eux. Il suffirait sans doute que l’espérance chrétienne fût pleinement vécue pour que nous recevions l’exaucement de la prière de Jésus : «Qu’ils soient un…»


  1. Vladimir Soloviov [[Soloviev]], Le Judaïsme et la question chrétienne, Œuvres complètes, IV, p.120-167, trad. française dans Foi et Vie, septembre 1955 ; cf. les p. 392, 419, 451. L. Bernstein a cité quelques ce cet essai dans son excellent article sur Soloviev et la pensée juive, Revue de la pensée juive, n° 4, 1950, p. 26.
  2. Vladimir Soloviov [[Soloviev]], Etude sur le Talmud (Œuvres, VI, p. 24 ss.) ; passage traduit par L. Bernstein dans l’article cité, p. 33 ss. Tolstoï raconte que lorsqu’il étudiait l’hébreu avec un rabbin, celui-ci s’efforçait de lui prouver que le Talmud contient des formules ressemblant à celles du Sermon sur la montagne. «Quand nous arrivâmes au verset : Ne résiste pas au méchant, il ne dit pas : Ceci se trouve dans le Talmud, mais me demanda en souriant : «Et les Chrétiens observent-ils ce commandement ?... A ce moment-là, les Chrétiens, loin de présenter la joue, battaient les Juifs sur les deux joues.» (Léon Tolstoï, Ma religion, trad. française, p. 22.) - Auguste Comte ne  manque pas de citer, parmi les «gasconnades chrétiennes», le pardon des injures démenti par l’attitude chrétienne envers les Juifs. (Henri de Lubac, Le Drame de l’humanisme athée, p. 190.)
  3. Wilhelm Vischer, Etude biblique sur Romains, IX à XI, Foi et Vie, mars 1948, p. 135. [[La haine d’Israël est, aujourd'hui plus que jamais, une « question chrétienne », bien vivante là où on ne l’attendrait pas. On peut consulter, par exemple, le dossier de Meir Waintrater, paru dans L’Arche (07.08.2010) et consacré aux ONG qui ont tenté de forcer le blocus maritime israélien de Gaza ; on peut en lire un condensé intitulé « Flottille humanitaire ou armada de la haine? », sur le site Desinfos.com. Voir aussi « Des organisations catholiques contre le blocus de Gaza. Communiqué de la conférence des évêques de france » ; « L’appel aux chrétiens de France à soutenir la flottille pour Gaza » (02/07/2011). Et encore: G.M. Steinberg, « Les ONG sont en guerre avec Israël » (18/07/2011) ; « Les ONG qui portent plainte contre Israël pour "crimes de guerre" », G.Steinberg, « L’ONG catholique Caritas International porte des accusations gravissimes contre Israël » (13 décembre 2013); etc. (M.-Th. Martin)]]
  4. Romains, X, 2.
  5. A. Puig, La Race de vipères et le rameau d’olivier, p. 356.
  6. P. Démann, Antisémitisme et conscience chrétienne, Cahiers sioniens n° 3, janvier 1948, p. 203. [[Cet état d'esprit, qu'on peut assimiler à une "théologie de la substitution se porte malheureusement bien, de nos jours, témoin le texte d'une homélie récente que fustige M. Macina, dans son article intitulé « Comment, avec les meilleures intentions (chrétiennes) du monde, on évacue le message des Prophètes concernant le Peuple Juif » (03.01.2014) (M.-Th. Martin)
  7. W. Vischer, art. cité, p. 100
  8. Luc, XIX, 41.
  9. «Pardonne maintenant leur péché! Sinon efface-moi de ton livre que tu as écrit.» Exode, XXXII, 32.
  10. Romains IX, 3.
  11. Galates, III, 13.