39 3. L’antisémitisme pseudo-scientifique et l’apparition du mythe racial

En même temps que naissait le mythe du «Juif, roi de l’époque», une idée-force plus aventureuse encore s’installait en Europe , à savoir : l’essor des spéculations sur «le» Sémite.

Le XIXe siècle, qui a vu l’épanouissement des études linguistiques, reconnut que certaines langues appartenaient à la catégorie «aryenne», et d’autres au groupe sémitique. Il semble que ce soit Christian Lassen (1800-1876), professeur à Bonn, qui étendit la distinction entre Aryens et Sémites, purement linguistique jusqu’alors, aux domaines psychologique et ethnique. Max Müller aurait employé pour la première fois, en Angleterre, le terme Aryens dans un sens racial en 1853[1]; Lassen, dans les quatre volumes d’un ouvrage qu’il appelait Indische Alterthumskunde (1847) opposait les Sémites aux Indo-Germains ; il enseignait que «la manière de concevoir les choses [du Sémite] est toute subjective et égoïste» ;  que la poésie du Sémite n’est que lyrique ; qu’il est incapable de s’adonner à l’épopée ou au drame, à l’opposé de l’Indo-Germain ; que le Sémite n’a d’art que musical ; que la peinture et la sculpture lui sont étrangères, ainsi que la philosophie ; qu’il est impossible aux Sémites «de s’établir tranquillement dans le domaine de la pensée pure et de séparer l’abstraction d’ordre général et nécessaire, de leur individualité et des faits contingents qui s’y rapportent[2]».

Qui donc eût osé mettre en doute les découvertes de la science ? Le jeune Renan, dans l’enivrement de ses propres conclusions, adopta celles de Lassen ; il les vulgarisa en France, il les copia presque, il les habilla des brillantes parures d’un style ingénieux ; il rendit aux Allemands, plus tard, l’emprunt qu’il leur avait fait, tout auréolé du prestige conquis dans l’intervalle par l’auteur de la Vie de Jésus[3].

En Angleterre, en France, Lassen et Müller suscitaient des disciples décidés ; Gobineau composait, sous leur inspiration, son Essai sur l’inégalité des races humaines, qui devait beaucoup aux ethnologues allemands[4] avant de s’attirer la reconnaissance des politiciens germaniques. Grâce à Gobineau se propageait l’idée que les peuples au sang mêlé seraient voués à la dégénérescence. Un «scientisme» de droite, aristocratique et anti-égalitaire, apparaissait en Europe ; rationaliste et antidémocratique, il prenait valablement ses références chez le véritable Renan, si différent du démocrate de la légende. L’attitude antisémite de Charles Maurras se rattache étroitement au courant d’idées scientifiques du XIXe siècle finissant, et à l’autorité littéraire et philosophique de Gobineau et de Renan[5].

Pour Renan, la «race sémitique[6]» a une existence assurée : elle «se reconnaît presque uniquement à ses caractères négatifs», elle est, «si j’ose le dire, à la famille indo-européenne ce que le clair-obscur est à la peinture». (Si Renan se montrait capable d’apprécier les techniques et les recherches picturales, le lecteur ordinaire ne retenait, de cette formule, qu’une méchanceté littéraire[7]). C’est encore Renan qui énonçait : «Ce serait pousser outre mesure le panthéisme en histoire que de mettre toutes les races sur un pied d’égalité… Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente une combinaison inférieure de la nature humaine[8]

Une page brillante – à la rigueur inspirée par quelques cas particuliers plutôt que par des études réellement scientifiques – moins brutale mais toujours aussi dogmatique, venait, un quart de siècle plus tard attester la permanence de certaines idées de Renan. Prenant appui sur l’Ecclésiaste, Renan décrivait le Juif : «Il saura jouir d’un monde qu’il n’a pas fait, cueillir les fruits d’un champ qu’il n’a pas labouré […] C’est pour lui […]  que Clovis et ses Francs ont frappé de si lourds coups d’épée […] Aristocrate à la peau fine […] son attitude d’homme qui a su écarter de lui le travail fatigant […] lui qui a bouleversé le monde par sa foi au royaume de Dieu ne croit plus qu’à la richesse […] [elle] est en effet sa vraie récompense. Il sait travailler, il sait jouir […][9]» Ailleurs, Renan explique avec sympathie les préjugés racistes allemands, il les excuse même[10] ; il a des pages assez vigoureuses sur la faible part que le christianisme doit au judaïsme, quand il ne déclare pas que «le judaïsme n’a été que le sauvageon sur lequel la race aryenne a produit sa fleur[11].» Ce n’était pas pourtant l’apologie chrétienne qui obligeait Renan à employer des formules déjà battues en brèche par les recherches historiques de l’époque, mais la paresse logique de l’opposition entre «le sémitisme» et «l’aryanisme». Disciple de Voltaire, Renan exposait avec une vive sympathie les arguments de Celse contre les Juifs[12].

Un jour, Renan est venu protester contre les exagérations racistes devant la Société des Etudes juives ; il a démontré, non sans quelque excès dont il ne devait pas être dupe, que les Juifs modernes n’étaient pas à proprement parler les Sémites qu’il avait définis ; il a jeté le doute sur l’existence d’une race moderne juive – il n’a pas réfuté le fondement même d’une partie de son œuvre ; et d’une édition à l’autre, il n’a rien effacé des pages qui blessaient le plus cruellement les Juifs. Il n’a pas sacrifié les tapageuses antithèses dont il devait pourtant voir la fragilité historique ; il n’a pas varié dans sa totale confiance aux résultats de l’ethnographie et de la linguistique. Profondément pacifique, il a propagé un enseignement dont les conséquences l’eussent révolté, – comme ces théologiens d’autrefois qu’à l’occasion il a condamnés, et qui s’étonnaient des suites données par les foules à leurs théories.

Les Juifs ont bien senti ce que les affirmations de Renan avaient de gratuit ; ils l’ont dit, mais comme à regret, car le prestige de Renan était immense et parce qu’à tort ou à raison il passait pour leur allié. «Il faut bien reconnaître qu’il n’a pas contribué à dissiper les préjugés qui entourent [les Juifs]», notait l’un d’eux en 1887[13]. Théodore Reinach citait spirituellement les vers de Corneille sur Richelieu à propos de l’attitude de Renan envers les Juifs,

Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal,
Il m’a fait trop de mal pour en dire du bien,

et résumait sa pensée en disant que Renan fut «un philologue généralisateur… l’un des créateurs de la notion abstraite du type «sémitique» opposé au type indo-européen ou aryen… il a sa part de responsabilité dans les conséquences funestes qu’on en a tirées[14]».

*

*  *

Ce fut évidemment l’évolution antichrétienne de sa pensée qui entraîna Michelet parmi les écrivains mal disposés envers les Juifs. La Bible, le «sophisme» de la grâce et de l’élection, voilà ce qu’il ne pardonnait pas à Israël[15]. Malheureusement, emporté par sa passion, Michelet acceptait les conclusions des ethnologues et vulgarisait à son tour les explications faciles des linguistes. L’effarant volume, qu’on découvre encore dans les bibliothèques de toutes les villes de France, que Michelet publia en 1864, repose essentiellement sur une antithèse : «les peuples de la lumière» : Inde, Perse, Grèce, et «les peuples du crépuscule, de la nuit et du clair-obscur» : Egypte, Syrie, Phrygie, «le Juif», et «le monde femme» – c’est-à-dire chrétien. Michelet adopte sans hésiter le mythe des Arya, et affirme qu’ils sont le berceau de notre race[16]. Il décide que l’Egypte et la Judée constituent un «groupe de nations, sans nul doute, le côté secondaire, la petite moitié du genre humain.» Reprenant une idée banale dont Renan s’était fait le propagateur, Michelet insiste sur l’«âpre aridité du Juif» et ne voit dans la Bible qu’une «sécheresse radicale. Tout le progrès des Juifs aboutit à la stérilité profonde[17]». Si l’explication qu’il donne du titre de son chapitre «Le Juif. – L’Esclave» atténue l’effet littéraire provoqué au premier abord, on pourrait relever plus d’une expression étonnante, tendancieuse ou partisane. Michelet est persuadé que «la Bible appartient à une autre race[18] ». Il n’a aucune sympathie pour les Pharisiens et méprise Philon qui «représente fort bien le chaos de sottes sciences qui, dans les cervelles juives, brouillaient Platon, Moïse avec les apocalypses d’Ezéchiel, de Daniel[19]». Mais il serait ennuyeux de multiplier des citations aussi humiliantes pour un ennemi de tous les fanatismes… Dans une note de son ouvrage, Michelet hésite : «Rien ne m’a plus coûté que ce chapitre », affirme-t-il ; «j’aime les Juifs.» Mais il leur reproche aussitôt leurs anciens livres, leur sentiment religieux[20] : au fond, Michelet demeure beaucoup plus rationaliste que raciste ; malgré les emprunts qu’il fait imprudemment à ses collègues ethnologues ou linguistes, il habille d’arguments nouveaux de très vieilles, de très religieuses objections. A peine peut-on déceler chez lui deux ou trois allusions sociales ou financières.

Les historiens s’indignent souvent de la légèreté de la théologie dans le domaine historique. Michelet aura prouvé que les historiens cèdent parfois aux mêmes facilités. A moins qu’il n’ait, plus simplement, écrit en théologien rationaliste ?

*

*  *

On sait le vigoureux verdict de Bebel : «L’antisémitisme est le socialisme des imbéciles» ; celui, moins connu, mais aussi cruel, du catholique A. Leroy-Beaulieu : «Le socialisme des Salons[21] ». Le même observateur notait au début de notre siècle [[le XX°] : «L’antisémitisme a passé par les universités allemandes, étudié Darwin et servi sous Bismarck; il a quelque idée de Malthus et des économistes, surtout des socialistes de la chaire[22].» Inspirés de Toussenel et de Renan, ou tributaires des pseudo-socialistes allemands, les antisémites rationalistes accompagnaient en France, dans la mesure de leurs forces, l’agitation suscitée par la grosse caisse de Drumont – lequel ne manquait pas de relever complaisamment l’accueil favorable réservé à La France juive dans certains milieux anticléricaux[23]. Au «déicide» des traditionalistes se juxtaposaient les déductions prétendument scientifiques des anticléricaux. Les éditoriaux des journaux vulgarisaient Lassen et Renan, non sans d’inévitables simplifications. Huc, alors directeur de la radicale Dépêche de Toulouse, niait qu’il y eût une philosophie juive et démontrait que la Bible est «un amas incohérent de doctrines confuses» […] «le Jahvé de Moïse est un dieu cruel, avare, jaloux […] inexorable aux impies et prêchant l’extermination des races étrangères»; il est vrai que l’apport juif à l’humanité se réduisait, pour Huc, à la comptabilité de Rothschild et au physique de Reinach : «Je ne trouve pas davantage preuve de cette suprématie [juive] dans ce fait que la courbe des nez juifs a bravé les persécutions et les siècles. Qu’importe, en vérité, que les Juifs aient survécu en nombre ? Il existe aussi des Peaux-Rouges[24].» La presse radicale d’Algérie était plus violente encore. Les radicaux et les francs-maçons – désavoués dans la métropole – créèrent, aux environs de 1882, une Ligue des Français d’Algérie dirigée contre les Juifs. Les candidats antisémites aux élections de 1885 se groupèrent pour la plupart autour  des radicaux. Un ancien anarchiste fondait en 1892 la Ligue radicale-socialiste antijuive. Le député Morinaud représentait la gauche et la franc-maçonnerie antisémites d’Algérie tandis que la droite envoyait Drumont à la Chambre. Ce n’est qu’en 1900 que les loges algériennes abandonnèrent l’antisémitisme[25]. Dans la métropole l’antisémitisme électoral n’était pas l’apanage exclusif de la droite catholique. Un ancien guesdiste, grand admirateur de Gambetta, Francis Laur, devint le candidat de la «Ligue nationale antisémitique de France» à la Chambre, en 1890 ; et cet antisémite antichrétien fut par deux fois élu député[26].

Gustave Tridon était alors l’un des doctrinaires de l’antisémitisme anticlérical. Cet avocat, ancien membre de l’Assemblée nationale et du Comité de Salut public de la Commune, publia en 1884 à Bruxelles, où il était exilé, un ouvrage d’une évidente inspiration voltairienne : Du molochisme juif. Avec un certain talent, Tridon prend ses raisons dans la critique protestante (trop timide à son gré), Toussenel, Voltaire, Renan (encore trop favorable aux Juifs) et Manéthon. L’élément socialiste y est d’ailleurs moins accusé que le simple anticléricalisme. Tridon s’en prend au «judaïsme, père fort déplaisant de deux fils détestables : l’islamisme et le christianisme». Après tant d’autres, Tridon enseigne que l’imposteur Esdras a travesti le passé juif pour les besoins de sa cause, sans pouvoir dissimuler de nombreuses survivances du cannibalisme et du «molochisme» juif. Dans une page que Voltaire n’eût pas méprisée, il compare Esdras, «le plus hardi faussaire qui ait jamais existé», à Smith, le fondateur du mormonisme. Mais après tout, comment Esdras aurait-il pu détruire le molochisme juif ? Les Sémites ne sont-ils pas une race aux caractères indélébiles (ceux-là, bien entendu, que Lassen et Renan lui attribuaient une fois pour toutes) ? Le christianisme n’est que la revanche du moloch juif. Dans quelques pages où la verve fait passer les affirmations les plus saugrenues, Tridon oppose la raison et la science au judaïsme juif et chrétien. Au reste, il ne s’en tient pas toujours à son appareil scientifique : «Par leurs cruautés, par cet épouvantable cortège d’horreurs», dit-il à propos des sacrifices humains, – «les Mexicains méritent d’être Sémites[27]». Un autre Communard, qui fut boulangiste pendant un certain temps, devait publier à Lille, en 1891, l’Anti-Youtre[28].

Monnayée en brochure, cette science faisait son chemin. Un collaborateur de la Revue Socialiste, Auguste Chirac, d’obédience blanquiste, mais qui s’égarera dans le boulangisme, après avoir écrit des livres sur la Haute Banque et les révolutions, et la Prochaine Révolution, publia en trois volumes les Rois de la République[29], méchante resucée de Toussenel où le talent de Tridon fait cruellement défaut. Cet antisémite jacobin, qui dédiait son livre à Gambetta, dénonce les deux clergés, celui de Dieu (il s’agit des Catholiques), et celui de l’Or : ce sont les Juifs. Il est vrai que les définitions de Chirac sont encore plus vagues que celles de Tridon ou de Toussenel : «Le fait de consommer sans produire, c’est-à-dire de vivre aux dépens d’autrui, constitue le parasitisme. Le même fait, établi à l’état de système et s’exerçant au moyen des signes servant à l’échange des richesses, constitue la juiverie[30].» La démonstration s’appuie naturellement sur les textes de la Bible interprétés pour le besoin de la cause. Non pas que le domaine propre de Chirac, c’est-à-dire l’économie politique, ne lui inspire parfois d’intéressantes pages ; mais la passion fausse ses déductions sur le catholicisme, la «juiverie protestante», la «juiverie jésuite» et leur influence sur l’histoire de France, (Elles ont été l’une des sources de Drumont, qui a naturellement omis les attaques anticatholiques de Chirac[31].)

Nous avons dit que le succès de Drumont eut un profond retentissement jusque dans les cercles républicains antisémites. «Quelques journaux de droite et de gauche voulurent tirer parti de la veine que Drumont avait ouverte et les attaques contre les Juifs devinrent plus fréquentes, aussi bien dans la presse avancée que dans la presse conservatrice… Au Parlement, MM. Rouanet et Viviani poursuivaient la tâche commencée par M. Delahaye et, dans la presse, les articles publiés par les journaux socialistes et révolutionnaires n’étaient guère moins injustes ni moins violents que ceux de la Libre-Parole[32].» A la vérité, les grands chefs et les principaux responsables de l’opinion de gauche ne versaient pas dans l’antisémitisme ; il serait même exact de dire que beaucoup ne s’associaient au tapage de Drumont que pour des raisons d’actualité. Plus sincère, Jacques de Biez, qui citait volontiers Renan, écrivait en toute hâte la Question juive, dédiée à Drumont : «Vous montez un cheval blanc, je monte un cheval rouge. Vous êtes catholique, je suis républicain.» Ce pamphlet vitupère le Comte de Paris à cause de ses relations avec les Rothschild, ressasse les arguments antibibliques qu’un lecteur distrait de Renan pouvait avoir retenus, emprunte au parrain français de l’aryanisme les développements de rigueur, désormais, sur la stérilité artistique des Sémites, approuve l’antisémitisme allemand, mêle les griefs économiques aux reproches  fondés sur le Talmud, propose d’exterminer en cas de guerre les ennemis de l’intérieur d’abord, comme en 1792 (lisez : les Juifs), s’en prend aux projets de rapprochement entre Chrétiens et Juifs des frères Leman, et n’a qu’une formule heureuse, – peut-être involontaire : «Nous sommes la race qui se réveille, une race qui ne veut plus de la vocation d’Abraham[33]

Un autre républicain nationaliste découvrit dans La France juive l’énoncé de ses aspirations ; il est vrai qu’au bout de vingt années d’antisémitisme, il revint de la fascination exercée sur lui par Drumont : c’était Raphaël Viau, qui suivit Drumont à la Libre-Parole, et y fut, avec Séverine, l’antisémite anticlérical[34].

*

*  *

Moins doué que Tridon, plus convaincu que J. du Biez, plus sérieux que Chirac (plus pédant, certes) le docteur Regnard publia en 1890 un ouvrage sur les Aryens et les Sémites (le Bilan du judaïsme et du christianisme) qui devait compter au moins deux volumes, mais qui ne semble pas s’être étendu au-delà du premier. Regnard était un ami de Tridon, qu’il cite avec faveur ; il collaborait à la Revue Socialiste, écrivait des livres médicaux et des ouvrages de propagande en faveur de l’athéisme. Il se donnait pour un «socialiste scientifique», respectueux de Lassalle et de Marx, qu’il n’a nullement compris, et qu’il essaie avec quelque embarras de détacher du judaïsme[35]. Mêlant les définitions, il englobe dans son antisémitisme tous les Sémites par la race et tous les Juifs par l’esprit – les Chrétiens évidemment -. Il se réclame d’une tradition antisémite parmi les Républicains sous l’Empire, cite Renan et Gobineau, Lassen et Drumont («son livre nous plaît… il a réjoui le cœur de milliers d’hommes»). Il ne veut pas qu’on explique l’origine de l’usure juive par l’impossibilité où furent les Juifs du Moyen âge d’exercer quelque autre métier : «Les Juifs ont le génie de l’exploitation du genre humain[36].» Tous les thèmes de Regnard sont résumés dans cet aphorisme : «Le peuple juif… en poursuivant à travers les siècles, avec une ténacité imperturbable, l’asservissement du genre humain, est parvenu à lui faire accepter sa religion sanguinaire et ses fables idiotes, comme s’il n’eût cherché qu’à l’abêtir d’abord, afin de le mieux dépouiller[37]»

Benoît Malon, qui dirigeait alors la Revue socialiste, faisait preuve de plus de discernement ; il soulignait l’ignorance de Drumont dans le domaine économique, et l’inconséquence avec laquelle il dressait le catholicisme contre son origine judaïque. Mais Benoît Malon ne condamnait pas l’antisémitisme. Disciple de Toussenel et de son « œuvre admirable », Malon était également victime du mythe aryen et sémitique : «Oui, la noble race aryenne a été traître à son passé, à ses traditions, à ses admirables acquis religieux, philosophiques et moraux, quand elle a livré son âme au dieu sémitique, à l’étroit et implacable Jéhovah. Mais qui est le grand coupable, sinon le christianisme ?…  Les plus pures morales de la philosophie aryenne ont été répudiées par lui[38]»

Jules Vallès, dans le Cri du Peuple[39], Henri Rochefort dans l’Intransigeant, Clovis Hughes dans ses poèmes (avec plus de prudence et d’esprit voltairien), tant d’autres qui dorment dans la poussière des quotidiens de la fin du siècle, vulgarisaient les nouveaux thèmes de l’antisémitisme rationaliste : la supériorité des peuples aryens ; les liens intimes entre le judaïsme et le capitalisme ; la perversion de l’âme aryenne par un christianisme représenté comme l’arme de combat du judaïsme dans son effort vers la domination mondiale[40]… Parmi les socialistes, Guesde et Jaurès s’efforçaient de rétablir une appréciation plus exacte des choses et de centrer les campagnes contre l’argent juif sur l’argent lui-même. Mais il fallait réagir : plus d’un «caressait l’outre de l’antisémitisme[41]»

Ce sont la condamnation de l’antisémitisme par le Congrès international de Bruxelles en 1891, ainsi que l’affaire Dreyfus et les campagnes de la droite qui, au moins en France, portèrent un coup fatal à l’antisémitisme rationaliste. Chirac et Regnard, Tridon et Toussenel perdirent alors leur audience. Mais, de 1898 à 1940, il n’y a pas un demi-siècle.


  1. Plus tard, Müller protesta hautement contre le mythe de la race aryenne. C’était en 1888 ; l’idée avait fait son chemin. (Voir F. H. Hankins, La Race dans la civilisation, 1935, p.33.) Un auteur américain admet que «le racisme n’a guère pris d’extension que depuis deux siècles, à la faveur d’une interprétation abusive des premières conclusions de la science biologique». (A. M. Rose, L’Origine des préjugés, U. N. E. S. C. O., Paris, 1951, p. 15.) C’est également l’opinion du R. P. Congar, L’Eglise catholique devant la question sociale. (U. N. E. S. C. O., Paris, 1953, p. 38.)
  2. Citation de Lassen, I, p. 414, donnée par A. Regnard, Aryens et Sémites, Le bilan du judaïsme et du christianisme, Paris, 1890, p. 100, ss. (Voir aussi H. L. Strack, Antisemitism, Encyclopedia of Religion and Ethics, I, p. 594.) Quant au naïf auteur d’ Aryens et Sémites, il rapproche les affirmations de Lassen de celles de Renan «verdict presque écrasant rendu dans des termes presque identiques, par deux maîtres illustres", sans se rendre compte de la cruauté de sa remarque envers Renan.
  3. Un article de Ausland a plagié Renan en 1872 : ce qui «semble avoir exercé une grande influence sur l’essor du mouvement antisémite». (Jewish Encylopedia, I, 642, et H. L. Strack, art cité.) Treitschke, Marr, Dühring représentent les tendances «ethniques» et «scientifiques» de l’antisémitisme allemand, nourri des conclusions de Lassen et Renan.
  4. Maurice Lange, Le Comte Arthur de Gobineau, Strasbourg, 1924, p.118.
  5. Voir les précisions sur les rapports de l’école d’Action française avec les positivistes antijudaïques dans H. de Lubac, Affrontements mystiques, p. 128 ss.
  6. E. Renan, Histoire des langues sémitiques, 1855, I, p. 1. «La race appelée du nom très fautif de sémitique» dit-il dans les Etudes d’histoire religieuse, 7e éd., 1880, p. 58.
  7. Il y aurait une petite étude esthétique et sémantique à écrire à propos de ce «clair-obscur». Voir, plus bas, l’emploi qu’à son tour en fait Michelet.
  8. Renan, Histoire des langues..., I, p. 16 ; 4.
  9. Renan, L’Ecclésiaste, 1882, p. 91-94.
  10. Renan, Marc-Aurèle, 1882, p. 636-637.
  11. Renan, Marc-Aurèle, p. 635-636. - Jules Isaac a réagi contre l’indulgence dont bénéficie Renan. Voir les textes de la Vie de Jésus, commentés par Jules Isaac, Jésus et Israël, p. 97, 121, 123, 197. On pourrait se montrer à bon droit plus sévère encore.
  12. Renan, Marc-Aurèle, p. 355.
  13. E. Lambert, Les Juifs, la société moderne..., Paris, 1887, p. 4.
  14. Th. Reinach, Allocution présidentielle, Revue des Etudes juives, XXV, 1892, p. XIV. Voir aussi The Jewish Encyclopedia, I, 642 ; H. L. Strack, art. cité. - C’est ce penchant aux raisonnements fondés sur les déterminismes raciaux que Doubnov expliquait par «l’atavisme ecclésiastique» de Renan (II, p. 506). Quand les historiens se font psychologues, ils n’ont plus de leçons de mauvaise foi à recevoir de personne.
  15. Michelet, Bible de l’humanité (1864), 4e éd., 1876, p. 373 ss., 450. - Simone Weil apparaît comme la lointaine héritière, et la victime, des considérations historiques dont Renan ou Michelet ont été les commis-voyageurs. Sur la haine de Simone Weil pour l’Ancien Testament, voir Charles Moeller, Simone Weil devant l’Eglise et l’Ancien Testament, Cahiers sioniens, n° 2, 1952, p. 104 ss.
  16. Michelet, p. 2, 15, 25.
  17. Michelet, p. VI, 33, 310, 382, 398.
  18. Michelet, p. VIII. Voir aussi p. 470.
  19. Michelet, p. 436, 442.
  20. Michelet, p. 382.
  21. A. Leroy-Beaulieu, Les Doctrines de haine, Paris, 1902, p. 16.
  22. A. Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, Paris, 1893, p. 13.
  23. E. Drumont, La France juive devant l’opinion, p. 16, 18, 122, 287.
  24. Cité par F. Bournand, Les Juifs et nos contemporains, Paris, 1899, p. 93.
  25. Michel Ansky, Les Juifs d’Algérie, C. D. J. C., 1950, p. 55, 57, 62 ; A. Chouraqui, Les Juifs d’Afrique du Nord, p. 109.
  26. Byrnes, I, p.164, 323. Drumont n’a que des éloges pour F. Laur dans La fin d’un monde, p. VII, 69 ss., 239.
  27. Tridon, Du Molochisme juif, Bruxelles, 1884, p. 220.
  28. R. F. Byrnes, I, p. 327.
  29. A. Chirac, Les Rois de la république, 3 vol., 1883-1889. Cf. Byrnes, I, p. 19-172, 177.
  30. A. Chirac, I, p. 35.
  31. Drumont faisait des politesses à Chirac. (France juive, I, p. 340 ; La Fin d’un monde, p. 159.) Il préférait l’antisémitisme de Chirac à l’honneur catholique, qui lui eût commandé de mettre au point les affirmations maladives de l’écrivain blanquiste. Sur les avances de Drumont aux socialistes, voir Byrnes, I, p. 159, 161 ss., 1168. Dans La Fin d’un monde, Drumont glissait encore, en 1889, des amabilités à Regnard ou à Benoît Malon (p. 185, 119 ss.).
  32. I. Levaillant, La Genèse de l’antisémitisme, Revue des Etudes juives, LIII, 1907, p. XC et XCVIII. (Il s’agit de l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle.)
  33. Jacques de Biez, La Question juive, Paris, 1886, p. 381. - Sur J. de Biez, voir George Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants, p. 212. Byrnes, I, p. 273, précise que J. de Biez était rédacteur au journal de Gambetta ; mais il doit se tromper en affirmant que le journaliste fut un «fervent catholique».
  34. Raphaël Viau, Vingt ans d’antisémitisme, 1889-1909, Paris, 1910. Témoignage cruel sur Drumont, largement utilisé dans La Grande Peur des bien-pensants. Sur Séverine, cf. Byrnes, I, p. 168.
  35. A. Regnard, Sémites et Aryens, Le Bilan du judaïsme et du christianisme, Paris, 1890, p. 42.
  36. A. Regnard, p. 118, 167.
  37. A. Regnard, p. 169. - Quand la Revue socialiste abandonna sa campagne antisémite, en 1890, le docteur Regnard et Chirac rompirent avec elle. (Byrnes, I, p. 177.)
  38. Benoît Malon, Revue socialiste, n° 18, juin 1886, p. 505 ss. Cf. n° 13, janvier 1886, Les Morales religieuses, du même auteur. Cf Byrnes, I, p. 157 et 158.
  39. Byrnes, I, p. 158.
  40. Sur Rochefort, voir F. Bournand, Les Juifs et nos contemporains, Paris, 1899, p. 54 ss. - Clovis Hughes prétendait que l’antisémitisme aboutirait à créer des socialistes en milieu religieux (Bournand, p. 61 ss.). C’était encore l’argument du chef socialiste autrichien (d’ailleurs d’origine juive), Victor Adler, au Congrès socialiste de Bruxelles en 1891 : l’antisémitisme travaillait, disait-il, pour le socialisme en dernier ressort. (Doubnov, p. 313.) A la Chambre des députés, à Paris, au cours de la séance du 27 mai 1895, le député Alfred Naquet observait : «Dans les bas-fonds du socialisme..., certains peuvent verser dans l’antisémitisme, parce qu’ils le considèrent comme un instrument de désordre... et ils se disent : quand les antisémites auront ouvert la brèche, nous y passerons.» Le Journal officiel indique ici : «Marques d’assentiment sur divers bancs à l’extrême gauche.» M. Avez : «Mais certainement.» M. Naquet : «Je vois que M. Rouanet, qui ne donne pas dans l’antisémitisme, m’approuve.» M. Gustave Rouanet : «C’est pour cela que j’approuve la campagne de M. Drumont.» - Rouanet appréciait assez favorablement, dans la Revue socialiste, La France Juive ; il ne prit ses distances à l’égard de l’antisémitisme, trop visiblement allié à la droite, qu’en 1890. (Voir, sur ce point, Byrnes, I, p. 158, 176.)
  41. Tabarant, Socialisme et antisémitisme, Paris, 1898. Le journal socialiste, l’Humanité nouvelle, publiait en 1898 une traduction française de la Question juive de Karl Marx et un numéro spécial, favorable à l’antisémitisme. (R.-F. Byrnes, I, p. 117-118.) Voir J. Parkes, An Enemy of the People, Antisemitism, p. 16 ss., et les pénétrantes remarques de Frank Puaux, Revue chrétienne, 1899, I, p. 477.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *