5 3. Le prosélytisme juif dans le monde chrétien

On suppose trop volontiers que le judaïsme s’est cru mortellement frappé dans son expansion dès les premières victoires de la propagande chrétienne. L’étude attentive des faits montre qu’il n’en fut rien.. M. Marcel Simon a prouvé avec une force convaincante que la crainte éprouvée par les évêques, quand ils constatent l’attrait des Juifs sur les Gentils, voire sur les chrétiens et surtout les catéchumènes, explique sans les justifier les explosions oratoires et les violences écrites de l’enseignement chrétien sur les Juifs. Il est très révélateur que ce soit précisément saint Jean Chrysostome, le plus antisémite des Pères, qui recommande à ses auditeurs de faire le silence sur les succès de la propagande juive [1]. Sans généraliser à la légère, il est permis de supposer d’autres silences sur des faits qu’on aimait mieux garder secrets. Mais pour prouver les victoires de la Synagogue au détriment des conquêtes chrétiennes, on peut faire appel à des témoignages directs.

Saint Justin et d’autres, moins politiques que Chrysostome, disent nettement que les Juifs profitaient de l’enseignement antipolythéiste des Chrétiens pour leur ravir des Catéchumènes païens encore chancelants dans leur foi évangélique [2]. Au VIIe siècle, Commodien fustige les Pères hésitants entre l’Église et la Synagogue [3] : il est vrai qu’en Gaule, les prosélytes chrétiens confondaient l’une et l’autre [4]. Aussi les conciles cherchent-ils à rendre aussi rares que possible les contacts entre les Chrétiens et les Juifs ; de nombreux documents ecclésiastiques traduisent l’inquiétude de l’Église : on n‘a vraiment que l’embarras du choix. Le concile de Tolède constate en 635 que des Juifs baptisés de force sont revenus à la Synagogue en incitant des Chrétiens à se faire circoncire [5]. Au VIe siècle, lorsque Chosroès II conquit la Palestine avec l’aide des Juifs, il y eut des Chrétiens pour embrasser le judaïsme ; et Grégoire le Grand, aussi bien qu’un concile du VIIIe siècle critiquent les Chrétiens observateurs du sabbat. A mesure que l’emprise du clergé sur la société se fait plus forte, il est évident que le prosélytisme juif diminue d’ampleur ; mais c’est aussi en considérant son attrait qu’il faut étudier les codes de Théodose II et de Justinien, d’où découle le droit du Moyen âge quant aux Juifs. Interdire les rapports trop prolongés entre les Chrétiens et les Juifs, frapper les fêtes religieuses juives d’une claire réprobation, empêcher la possession par les Juifs d’esclaves chrétiens ou païens, ôter tout prestige et tout attrait au culte synagogal, proscrire au besoin la construction de synagogues : autant de mesures qui n’ont pas le seul prosélytisme juif pour cause, mais qui sont inexplicables dans une mesure importante, si l’on ignore tout de la propagande juive. Les mêmes mesures défensives rendent compte de l’interdiction par les empereurs chrétiens [6] de la circoncision des non-Juifs ou de l’interdiction du prosélytisme lui-même : comparant la législation impériale chrétienne aux lois antisémites modernes, M. Simon fait ressortir qu’«une seule chose est explicitement et immédiatement interdite aux Juifs ; celle-là même sur laquelle les lois modernes sont muettes, la propagande… parce qu’elle continue à s’exercer à travers l’Empire». Si les princes chrétiens ont aidé à la victoire du Christ, «c’est à coup sûr que la lutte était chaude [7]». L’opinion de M. Simon est partagée par d’autres historiens. Ainsi, à la fin du VIIe siècle et au VIIIe, nous dit-on, «les Juifs montraient une grande ardeur de prosélytisme [8]» ; et un pseudo-Messie juif de Syrie, au VIIIe siècle, était bel et bien d’origine chrétienne [9].

Aussi l’émotion de deux archevêques lyonnais du IXe siècle, fortement exagérée sans doute pour les besoins de leur cause, étonne-t-elle moins, si l’on admet que ce n’est pas en quelques années que le prosélytisme juif s’est éteint en terre chrétienne : cette indignation n’était pas gratuite : un archidiacre de l’entourage impérial se convertissait au judaïsme en 838-839, entraînait son neveu dans son aventure religieuse, se mesurait avec un Juif converti au christianisme dans une polémique publique, se réfugiait chez les Musulmans d’Espagne et y excitait les Mores contre les Chrétiens. L’événement eut un retentissement considérable. La même année un autre personnage paraît avoir pensé à se convertir au judaïsme [10]. En 1012 encore, un autre scandale éclatait lorsqu’un prêtre de Mayence, non content d’embrasser le judaïsme, se mit en devoir de polémiquer avec les Chrétiens. L’empereur fit expulser les Juifs de la ville, et les dispositions du concile de Worms, qui exigeaient depuis le Xe siècle les mêmes pénitences si le meurtrier avait tué un Juif ou un non-Juif, furent remplacées par des textes où l’inégalité traduisait le dépit provoqué par la retentissante conversion mayençaise [11].

Le Juif imaginé par Abélard pouvait donc bien déclarer, au XIIe siècle encore, sans rappeler de trop lointains souvenirs : «Nous savons que notre peuple a eu beaucoup de prosélytes étrangers convertis à la Loi [12]» : et l’attitude de saint Louis, comme l’a montré R. Anchel, s’explique par la crainte que les disputes publiques entre Juifs et ecclésiastiques ne se terminent par au désavantage de ceux-ci [13]. S’il est vrai que l’historien Ch. Langlois n’arrive pas à convaincre le lecteur en posant la «question de savoir si le prosélytisme juif ne contrebalançait pas alors le prosélytisme chrétien [14], trois bulles lancées entre 1267 et 1288 contre les Chrétiens qui se font Juifs viennent étayer la thèse d’un judaïsme longtemps mal disposé à abdiquer ses prérogatives prosélytiques en terre de Chrétienté [15].

Il faut rappeler ces événements pour mieux comprendre le conflit entre l’Église et la Synagogue, la Chrétienté et les communautés juives. La conversion de Constantin n’a pas été, dans l’histoire de l’expansion du judaïsme, une date décisive. Mais nous pouvons, mieux que les contemporains, en comprendre la valeur ; car, en définitive le ralentissement des conversions au judaïsme s’explique beaucoup mieux par la victoire du christianisme que par les défaites politiques des Juifs de Palestine. On remarque cependant que ce ralentissement s’est étendu sur plusieurs siècles ; les inscriptions juives d’Espagne aux Ve et VIe siècles sont grecques, en Afrique du Nord elles sont latines ; et en Palestine même, plus souvent grecques qu’on ne le croirait. C’est sous Justinien seulement que l’hébreu l’emporte sur le grec dans les synagogues : c’est alors que, sans doute, le prosélytisme judaïque s’atténue tandis que le judaïsme se replie sur lui-même. On peut penser que c’est au VIe  siècle que, dans le monde chrétien, le judaïsme se résigna : encore le prosélytisme n’a-t-il pas pour autant cessé comme par un coup de baguette féerique. La sève conquérante d’Israël, avant de s’endormir, reporta ses efforts sur le monde sémitique et la Russie méridionale : actif jusqu’au IXe siècle, le prosélytisme juif reçut alors sa condamnation suprême de l’Islam [16], tandis que l’Église inquiète – moins sans doute qu’elle ne le proclamait et davantage qu’il ne paraît à première vue – surveillait la Synagogue [17].


  1. M. Simon, art. cité, p. 5 ; Verus Israël, p. 9 et ch. X. Le passage sur le silence se trouve dans le VIIIe Sermon de saint Jean Chrysostome sur les Juifs, 4. Cf. Marcel Simon, La Polémique antijuive de saint Jean Chrysostome, dans l’Annuaire de l’Institut de Philologie et d’Histoire orientales et slaves, Bruxelles, 1936, t. IV, p. 405 et 409. Voir aussi : Peter Schäfer, La judéophobie antique, Cerf, Paris, 2003
  2. Justin, Dialogue avec Tryphon, XVII, 1. Voir dans l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, le scandale causé par un Chrétien qui passe, au cours d’une persécution, à la synagogue (VI, XII, 1).
  3. P. de Labriolle, Histoire de la littérature chrétienne latine, p. 238.
  4. Robert Anchel, Les Juifs de France, p. 23 s.
  5. R. Aigrain, Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin, V, p. 239. Voir plus loin, ch. VI, p. 170-171.
  6. Voir le détail et les textes dans M. Simon, Verus Israël, p. 339, et S. Katz, The Jews in the Visigothic and Frankish Kingdoms of Spain and Gaul, p. 42 ss.
  7. Marcel Simon, Verus Israël, p. 337, 338.
  8. Diehl et Marçais, Le Monde oriental. Histoire générale, Glotz, p. 261.
  9. J. Starr, Un mouvement messianique au VIIIe siècle, Revue des Etudes juives, II (CII), 1937, p. 91.
  10. R. Anchel, p. 35, 100. Théodore Reinach, Agobard et les Juifs, Revue des études juives, L, 1905, p. XCI ; S. Katz, p. 40, 45, 46. Voir aussi l’article cité d’ André Neher. -  B. Blumenkranz a essayé, d’après les fragments qui en subsistent, de restituer le Pamphlet juif médio-latin de polémique antichrétienne de l‘archidiacre Bodo. (Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, n°4, 1964, p. 401 ss.).
  11. A. Dumas, Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin, VII, p. 64. - Un dominicain se serait converti au judaïsme en Angleterre en 1275 et l’on aurait pris prétexte de cet événement pour expulser les Juifs. (Revue des Etudes juives, XVI, 1888, p. 218 ; Graetz, éd. française, IV, p. 222). On signale aussi un croisé normand converti au judaïsme en Terre sainte en 1102. (J. Mann, Obadya, Revue des Etudes juives, LXXXXIX, 1930, p. 245.)
  12. Abélard, Dialogues..., éd. M. de Gandillac, p. 236.
  13. R. Anchel, p. 105 ss. Voir Schwarzfuchs, Yehiel, rabbin de Paris, devant Blanche de Castille, Evidences, décembre 1954, p. 5.
  14. C.-V. Langlois, Histoire de France, Lavisse, III, 2, p. 222.
  15. Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs, p. 68. - Maïmonide ne concevait pas de guerre, «facultative» ou «obligatoire» qui n’aboutît pas à la conversion des vaincus. (S. Schwarzfuchs, Les Lois royales de Maïmonide, Revue des Etudes juives, XI (CXI) ; 1952, p. 71 ss.).
  16. Ce sont les conclusions de Marcel Simon, Verus Israël, p. 343-351.
  17. Très exceptionnellement, des conversions de Chrétiens au judaïsme sont encore signalées au XVIIe siècle, mais il serait hasardeux d’en rien conclure. On cite parfois l’hérésie crypto-judaïsante en Russie à la fin du XVe siècle (cf. André Neher, p. 37, qui montre qu’il y eut des contacts entre les Juifs, les judaïsants et les sabbatistes (soubbotniki) russes au XIXe siècle). Voir Léon Poliakov, Histoire de l’Antisémitisme, I : Du Christ aux Juifs de cour, Calmannn-Lévy, 1995, p. 298 ss. Bien que le pouvoir tsariste se soit servi de ces événements pour justifier ses mesures antisémites, il semble que ces groupes soient à rattacher aux tendances judaïsantes de la théologie chrétienne, dont on connaît de nombreuses manifestations, sans que les Juifs eux-mêmes s’en soient mêlés. (S. Doubnov, I, p. 594) Ce fut le cas de la conversion du pasteur Nicolas Antoine en 1630. Entre 1924 et 1939, une soixantaine de paysans calabrais se convertirent au judaïsme par la seule lecture de l’Ancien Testament. Certains d’entre eux sont partis pour Israël. (Maurice Hano, Evidences, n° 3, 1949 et n°1, 1952 ; cf. le Bulletin d’information sioniste, Jérusalem, 9 février 1953. Un roman de Jean Anglade, Les Mauvais Pauvres, Plon, retrace l’aventure religieuse des paysans calabrais, tandis que S. Spencer a publié dans Preuves (n° 36, février 1954) un récit d’une visite au Kibboutz des «Cafoni». Ces deux témoignages préfèrent malheureusement l’effet littéraire à l’exactitude historique).

2 Responses to 3. Le prosélytisme juif dans le monde chrétien

  1. Peel Olivier sur novembre 27, 2013 à 5:35 says:

    A la suite de la note 1, on pourrait rajouter l’ouvrage suivant plus récent:
    « Peter Schäfer La judéophobie antique Paris, éditons du Cerf, 2003 »

  2. macina sur novembre 28, 2013 à 3:55 says:

    Merci, Olivier.

    J’ai ajouté la référence que tu indiques, à la fin de la note 1.

    Continue. Je voudrais que d’autres viennent à la rescousse, malheureusement, là comme en d’autres circonstances que tu connais, nous sommes bien seuls!…

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