54 3. Logique et conséquences de la haine raciale

Il paraît que certains Nazis ont regretté, pour des raisons trop souvent empiriques, que Hitler eût été si violemment antisémite. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner pour quelles raisons politiques, ni même économiques, l’antisémitisme fut pour le national-socialisme une nécessité dont il eût pu difficilement se passer. Mais le national-socialisme n’était pas un simple programme politique ; sa nature religieuse et païenne, son esprit de domination, l’idolâtrie nationaliste et raciale qu’il propageait lui confiaient la mission de conduire les affaires de ce monde au nom du «Tout-Puissant». C’était le plus simpliste, le plus servile des antijudaïsmes, aux antipodes exacts de l’exclusivisme juif le plus extrême du passé, et lui ressemblant comme un frère à cause de cela même. «Seigneur, disait un apocryphe, c’est pour nous que tu as créé le monde. Quant au reste des nations issues d’Adam, tu as dit qu’elles ne sont rien, et qu’elles ressemblent à du crachat[1]. Le racisme antisémite ne parle pas autrement ; il est semblable à cette caricature du judaïsme ; une logique interne, absolument irréfragable, conduisait les Nazis à exterminer les témoins de l’élection d’En-Haut dont la présence sur la terre niait silencieusement la mission des Germains. Rauschning prête à Hitler quelques paroles remarquables : «Il ne peut y avoir deux peuples élus. Nous sommes le peuple de Dieu. Ces quelques mots décident de tout[2]

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Si les Juifs sont justement fondés à se plaindre des violences morales ou physiques, brutales ou insidieuses provoquées par le désir d’aboutir à des conversions plus ou moins valables[3]. au moins les persécuteurs chantaient-ils les Psaumes de David dans les Églises, et prétendaient-ils rétablir entre les Chrétiens et les Juifs cette communion que l’«obstination» juive rendait impossible ; moralement condamnable, spirituellement odieuse, la pression chrétienne poursuivait du moins l’unification des Juifs et des Chrétiens ; elle s’indignait de leur différence pour l’abolir. Le racisme, par contre, postule une fois pour toutes, de la manière la plus absolue, que rien ne peut jamais aboutir à une communion morale, religieuse, intellectuelle, physique, politique ou artistique entre les Juifs et les non-Juifs.

Puisque l’art doit exprimer, selon cette doctrine, les caractères de la race, du sang, du sol germaniques,» par votre qualité de non-Aryen, déclarait-on aux artistes juifs en les condamnant au silence, vous n’êtes pas en état d’éprouver et de comprendre cette obligation[4]». Incapables de ressentir les mêmes émotions esthétiques, les Juifs et les «Aryens» étaient à plus forte raison dans l’impossibilité de partager l’amour. Il est parfaitement inutile d’insister sur le caractère érotique de la législation allemande, où la souillure n’était plus relative à la maîtrise de l’homme sur sa propre sexualité, et où le tabou de l’union sexuelle avec les Juifs permettait tous les autres débordements[5] – avec la meilleure conscience du monde. Entre le paganisme et l’érotisme, il y a toujours un lien extrêmement étroit : le national-socialisme n’a pas manqué à la règle. La «souillure de la race», comme dans les paganismes les plus primitifs, devint une espèce de sacrilège, passible de la peine de mort depuis 1939 ; elle était en elle-même le péché, l’un des rares péchés que pussent commettre le Germain et l’Aryen. La nouvelle morale se montrait des plus chatouilleuses à cet égard ; un tribunal allemand condamnait pour délit contre la race un Juif coupable de «pelotage» sur la personne d’une Allemande[6]. Lors des troubles de novembre 1938, les crimes d’assassinat relevés contre certains agitateurs bénéficièrent du non-lieu, mais non pas les viols, crimes contre la race[7]. L’idée de stériliser les Juifs – ou d’autres – retint l’attention des chefs nazis ; on étudia l’action des rayons X et d’une plante qui ne parvint pas à s’acclimater en Allemagne[8]. On en arrivait vite à voir dans le mariage mixte un crime qu’il fallait prévenir de toute urgence. C’est ainsi qu’en mai 1941, aux Pays-Bas, on déportait les Juifs coupables de s’être fiancés à des non-Juives[9]. Le commissariat aux questions juives de Vichy, allant contre l’avis des tribunaux, mettait sous séquestre les biens des «Aryennes» coupables d’avoir épousé des Juifs[10]. En campagne, il est vrai, les militaires allemands des plus hauts grades se montraient moins respectueux de la morale païenne ; et la «générale» Pia Wagner organisait à leur intention la prostitution forcée des Juives déportées[11].

Cependant, c’était là l’exception. «La conception nazie de Rassenschande – souillure raciale, – qui interdisait les rapports sexuels entre Aryens et Juifs, a été une véritable chance pour les femmes juives [du ghetto de Vilna, et sans doute d’autres ghettos.] C’est grâce au fanatisme raciste des Nazis qu’elles n’ont pas été violées par leurs surveillants, dans les commandos de travail, par les S. S. et les policiers militaires allemands. Les délits de Rassenschande… valaient la dégradation et parfois même la peine capitale[12]

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La foi elle-même aurait dû se plier, selon les racistes, au postulat de l’impossible communion entre les Juifs et les «Aryens». Un décret du 22 février 1939 applicable aux églises luthériennes de Saxe stipulait que les Juifs ne pouvaient pas devenir membres de l’église évangélique ; que les pasteurs n’étaient pas tenus d’accomplir des actes ecclésiastiques auprès des Juifs qui appartenaient à l’Église, et que l’accomplissement de ces mêmes actes, s’il s’agissait de Juifs jusqu’alors étrangers à l’Église serait inadmissible[13]. Le combat contre l’introduction du paragraphe aryen dans l’Église fut le point de départ de la lutte de l’Église confessante allemande contre le paganisme raciste.

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Ce n’est pas seulement par le nombre effroyable de ses victimes que la haine des racistes aura porté les méfaits de l’antisémitisme à son paroxysme. On pourrait invoquer à juste titre, à la décharge des Nazis, la puissance des moyens techniques grâce auxquels la science contemporaine au service de l’homme multiplie la gravité de ses crimes, par rapport aux méfaits d’autrefois[14]. C’est surtout par ses calculs à longue échéance, et par la cruauté délibérée et froide de ses procédés que l’antisémitisme raciste l’emporte sur toutes les horreurs du passé. La perfidie d’un Himmler, par exemple, éclate dans ne lettre qu’il écrivait à Kaltenbrunner le 19 mai 1943. Après avoir indiqué qu’il faisait distribuer aux S. S. spécialisés dans le massacre des Juifs un ouvrage sur le crime rituel, et ordonné qu’on fît des enquêtes à ce sujet («nous ferons alors plusieurs procès pour cette catégorie de crimes»), Himmler recommandait d’utiliser la calomnie rituelle pour hâter l’évacuation des Juifs de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie, et donnait des ordres pour la création d’un poste de T. S. F. antisémite à l’intention de l’Amérique et de l’Angleterre : « Il faut employer immédiatement des personnes pour suivre et contrôler en Angleterre les nouvelles des procès, les publications par la police des disparitions d’enfants, afin de nous permettre d’annoncer, dans la rubrique des brèves nouvelles de nos émissions, que tel enfant a disparu dans telle localité et qu’il s’agit probablement d’un meurtre rituel juif… Nous pourrions donner à l’antisémitisme une virulence incroyable avec une propagande antisémite en langue anglaise, peut-être en langue russe, à l’aide d’une propagande monstre sur les meurtres rituels[15]

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Les juifs les moins ressemblants au portrait-type du Juif étaient, pour les racistes, les pires de tous. Il y a ici une rupture avec l’antisémitisme chrétien, musulman ou rationaliste, toujours à fêter et à honorer ceux des Juifs qui s’assimilaient aux populations non juives. Bien au contraire, les racistes haïssaient particulièrement ceux d’entre les Juifs qui paraissaient démentir les thèses de leur propagande. Dès septembre 1937, on supprimait les exceptions prévues en Allemagne en faveur des anciens combattants. C’est sans doute pour mieux [369] assimiler tout individu au «Juif» et à la «Juive» que le décret du 26  août 1938 obligeait tout Juif à se prénommer Israël, et toute Juive Sarah. Quelle bassesse d’âme dans les lignes par lesquelles le Cri du Peuple de Paris rendait compte de la mort de Bergson : «Nous imaginons d’ici les mines de certains précieux devant notre oraison funèbre : Ah, un coup de balai pour Bergson ? Et pourquoi pas, s’il vous plaît ? Quand ce ne serait que pour l’alibi qu’il a fourni si souvent aux pires Juifs, il aurait fallu que Bergson n’ait jamais le droit d’écrire et d’enseigner en français[16].» Une revue nazie, le S. A. Mann, avait écrit en janvier 1939 : «Le soi-disant bon Juif est notre ennemi le plus dangereux parce qu’il provoque notre pitié et nous paralyse dans notre lutte[17]


  1. IV Esdras, VI, 56. - E. Dhorme écrivait en 1934 : «Le judaïsme a fortement contribué à implanter dans le monde cette idée de la race, plus spécifiquement de la semence..., qui doit provenir des grands ancêtres et se perpétuer sans mélange à travers les âges. Les persécutions dont les Juifs ont été l’objet dans les pays chrétiens sont dues, en partie, à cette fusion de la race et de la religion qui faisait d’Israël une catégorie spéciale de citoyens inassimilables. Le racisme est une théorie dangereuse qu’elle a été soutenue par les Sémites bien avant qu’elle ne le fût par les «Aryens.» (E. Dhorme, Revue de l’Histoire des Religions, CX, 1934, p. 109.)
  2. H. Rauschning, Hitler m’a dit..., p. 269. - Voir, sur le «racisme juif» selon Hitler, Libres Propos, I, p. 116.
  3. Voir par exemple Jules Bauer, Les Conversions juives dans le Comtat Venaissin, Revue des Etudes juives, L, 1905, p. 90.
  4. Cité par J. Sabile, Introduction au Pillage par les Allemands des œuvres d’art et des bibliothèques appartenant à des Juifs en France (C. D. J. C., éd.), p. 6. - Le maréchal Goering, cependant, ne dédaignait pas de s’approprier des Pissarro qu’un diplomate allemand jugeait «d’aucun intérêt pour l’Allemagne» (p. 138, 240, 242).
  5. Pierre Klossowski note dans les Temps modernes, mars 1950, p. 1545 : «... Il existe toute une littérature qui prouverait que des individus de tempérament sodomite se trouvent à la fois attirés et repoussés par la finesse et le soi-disant caractère efféminé du Juif. Enfin l’on sait la terrible malédiction dont la Révélation judéo-chrétienne a frappé l’homosexualité, en dernier lieu et définitivement par la bouche de l’Apôtre Paul. Sur ce plan, le nazisme homosexuel par sa persécution des Juifs d’abord, puis de l’Eglise, en prétendant instaurer son nouvel ordre millénaire sur une affectivité purement virile, constituerait la revanche qu’aurait prise dans un sursaut qui n’est probablement pas le dernier, l’antique idolâtrie de l’homme par l’homme...»
  6. D. Rousset, Le Pitre ne rit pas, p. 37 ; L. Poliakov, p. 68 ; S.-A. Schentoub, Rôle des expériences de la vie quotidienne... dans l’antisémitisme nazi, Les Temps modernes, n° 92, juillet 1953, Document n° 39, p. 43.
  7. L. Poliakov, p. 21.
  8. L. Poliakov, p. 288 ss.
  9. Rapport du gouvernement des Pays-Bas, dans Monneray, Ouest, p. 231.
  10. Lubetzki, La Condition des Juifs en France sous l’occupation allemande (C. D. J. C., éd.), p. 76.
  11. Hans Arnoldsson, Aux portes des enfers (Je Sers, 1947), p. 64 ; D. Rousset, p. 34.
  12. Marc Dvorjetski, Ghetto à l’Est, p. 183.
  13. Cité par Jacques Martin, Christianisme social, août 1939.
  14. Gabriel Marcel a heureusement défini (Les Hommes contre l’humain, p. 36 ss.) le rôle des techniques d’avilissement ; il a montré que certaines d‘entre elles, d’une simplicité effroyable, ne dépendaient pas des moyens modernes et chargent par là d’autant mieux la responsabilité de ceux qui les utilisent ; on méditera avec Jacques Ellul le rôle, dans les crimes du XXe siècle, de la puissance autonome des techniques. Ellul pense que si la torture est imputable à l’homme, le camp de concentration l’est à la technique. (La technique ou l’enjeu du siècle, A. Colin, 1954, p. 246, 331, etc.)
  15. Lettre de Himmler à Kaltenbrunner : Monneray, Est, p. 72. - Sur l’utilisation pédagogique, dès l’école, de la hantise du meurtre rituel, voir S.-A. Shentoub, art. cité, p. 13 ss.
  16. Cité par J. Polonski, La Presse, la propagande et l’opinion publique sous l’Occupation (C. D. J. C., éd.), p. 32.
  17. Cité par J. Polonski, La Presse, la propagande et l’opinion publique sous l’Occupation (C. D. J. C., éd.), p. 32.

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