21 4. Exigences quotidiennes et réactions de l’Église

L’Église n’acceptait naturellement pas de se voir ravalée au rang d’une hérésie juive ; elle insistait au contraire sur la plénitude du judaïsme assumé par elle, et se présentait comme l’Israël authentique, le véritable Israël selon  l’accomplissement des prophéties[1]. Mais la coexistence d’un Israël «selon la chair» impliquait nécessairement une explication de ce scandale, et une clarification entre l’Israël de «la lettre» et l’Israël de «l’esprit».

Cet effort de différenciation, reflété par les Epîtres et les Evangiles, la vie quotidienne des communautés chrétiennes l’exigeait, avant tout labeur théologique dans chacune des villes où la synagogue locale voisinait avec le groupe de Juifs et de Païens rassemblés par la prédication chrétienne. Le prosélytisme juif concurrençait la propagande chrétienne[2] tandis que l’évangélisation ébranlait au moins les «craignant-Dieu». Cette rivalité entraînait, du côté chrétien, l’irrésistible besoin de se définir par rapport à la doctrine juive. On imagine volontiers une Église naissante s’acharnant de ses forces juvéniles contre un judaïsme replié sur lui-même. C’est ignorer combien ce dernier demeurait, et pour longtemps, conquérant. L’offensive chrétienne dans le monde païen, la conquête probable d’une grande partie du judaïsme hellénisé, ne doivent pas nous inciter à oublier que le christianisme demeurait dans une position défensive par rapport à la Synagogue : «de façon générale, ceux des écrivains chrétiens qui insistent le plus sur la déchéance d’Israël sont aussi le plus préoccupés de combattre les observances et les pratiques judaïsantes[3]». Beaucoup plus qu’un besoin de spéculation purement théologique, ce sont les incidents nés de l’influence encore très sensible du judaïsme, qui guident les chefs d’Églises. Légitime souci pourvu que le berger ne pousse pas le zèle jusqu’à se faire chien de garde…

Au besoin, les torts des Juifs permettaient de les traiter sans aménité. Si Justin y fait allusion, sur un ton de reproche : «Dans vos synagogues, vous maudissez tous ceux qui… sont devenus chrétiens, tandis que les autres exécutent la malédiction[4]», saint Jérôme en tire, plus tard, des conclusions décisives : «Il faut haïr les Juifs qui, chaque jour, insultent Jésus-Christ dans leurs synagogues[5]

*

* *

Notre époque, peu favorable aux théologiens, les charge volontiers des torts les plus graves ; et ce n’est pas dans la difficile histoire des relations entre les Juifs et les Chrétiens qu’elle manque à l’habitude d’incriminer la théologie. Mais dans quelle mesure les docteurs ont-ils poussé, de part et d’autre, à la différenciation entre l’ancien et le nouvel Israël ? Ont-ils été les initiateurs d’une évolution qui était rendue nécessaire par le voisinage quotidien de groupes humains profondément apparentés, malgré leurs différences insurmontables ? Nous penserions volontiers que les théologiens ont surtout répondu à l’instinct profond du message chrétien et de la fidélité rabbinique, qui devaient inévitablement exprimer leur irréductible dissentiment sur la personne de Jésus, le Seigneur. Le débat reste ouvert. Mais, avant d’aborder les spéculations théologiques qui conduisent à l’antisémitisme, c’est la piété personnelle et collective des Chrétiens qui doit permettre l’antijudaïsme de l’Église, et parfois sa dégradation antisémite. Car la piété, on l’oublie trop, gouverne les théologiens et influence la théologie.

Identifiant les hypocrites de la parole du Christ aux seuls Pharisiens, la Didachè déclare : «Que vos jeûnes n’aient pas lieu en même temps que ceux des hypocrites ; ils jeûnent en effet le lundi et le jeudi ; pour vous, jeûnez le mercredi et le vendredi. Ne priez pas non plus comme les hypocrites, mais de la manière que le Seigneur a ordonnée dans son évangile[6]. C’est plus tard que les jours du jeûne seront mis en rapport avec la Passion ; à l’origine, il s’agissait de souligner la différence entre le jeûne chrétien et le jeûne juif. A plus forte raison les rites alimentaires devaient-ils provoquer une mise au point chrétienne – et souvent une condamnation vigoureuse.

A dix-neuf siècles de distance, aucun Chrétien ne peut se sentir trop solidaire de la hardiesse et de l’antijudaïsme de l’Apôtre hostile aux prescriptions alimentaires de la Loi. Mais tel était le prestige de la Synagogue, et l’attrait de ses observances, tels aussi, à l’aurore de l’Église, les scrupules des Juifs chrétiens, que pendant longtemps les Chrétiens tinrent compte des usages juifs : on en a de nombreux témoignages, parfois tardifs, sans qu’il soit possible de préciser le moment exact de l’abandon de ces observances, ni l’étendue géographique du respect professé jusqu’alors par les Chrétiens envers elles. Peut-être est-ce surtout dans les régions où la présence des Juifs incitait les Chrétiens à se prémunir contre les influences judaïsantes ou juives qu’on entendait des avertissements comme, au IVe siècle, celui d’Ephrem au sujet des azymes : «Eloignez-vous, frères, des azymes dans lesquels est symbolisé le sacrement de Judas. Fuyez, frères, loin des azymes d’Israël, car sous leur blancheur se cache la honte. N’acceptez pas, frères, les azymes de ce peuple dont les mains sont souillées de sang[7]

Chaque jour contraignait l’Église à une prise de position. La circoncision n’exigeait-elle pas une règle de conduite ? On connaît l’enseignement de saint Paul, nettement antijudaïque, et pourtant singulièrement respectueux de la circoncision elle-même[8]. Les générations suivantes ont cédé au besoin, si humain, de s’affirmer par des positions simplistes et radicales. C’est le cas, à propos de la circoncision comme de la Loi et des sacrifices, de l’auteur de l’Epître à Diognète appelé précisément à expliquer à un Païen «ce qui distingue le culte chrétien de celui des Juifs[9]». L’apologie, en général, ne s’embarrasse guère de subtilité dans ses réponses.

Si les premiers Judéo-chrétiens célébraient le sabbat et solennisaient le dimanche, l’évolution allait vite aboutir à l’abandon de la fête juive. Dès le début du IIe siècle Ignace d’Antioche écrivait que : «ceux qui vivaient dans l’ancien ordre des choses  sont venus à la nouvelle espérance, n’observant plus le sabbat, mais le jour du Seigneur» ; mais, disait-il aussi, il y en avait quelques-uns encore pour regretter l’abandon du sabbat. L’évêque le leur reprochait[10].Depuis lors, sabbatiser et judaïser sont volontiers synonymes dans le langage chrétien[11].

La difficile fixation de la date de Pâques provoqua de très nombreuses difficultés dans l’Église ancienne, jusqu’à la décision de principe adoptée au concile de Nicée, en 325 (mais contestée encore par la suite). Parmi les mobiles de l’Église, il y avait le désir «d’éviter le synchronisme entre la fête chrétienne et la fête juive» et de souligner «l’autonomie [de l’Église] en regard de la Synagogue»[12] : le prestige de la fête juive était encore assez grand au temps de Chrysostome pour que celui-ci en combattît les admirateurs chrétiens ; et d’autres fêtes juives exerçaient par l’éclat de leur liturgie tant d’attirance sur les Chrétiens d’Orient que Jean Chrysostome essayait – avec quelle regrettable violence –  de débarrasser l’Église de cette «détestable pratique[13]». Plus discrètement, le clergé tendait à s’opposer à la vénération des «saints» de l’Ancien Testament par les fidèles[14].

M. Marcel Simon a appelé l’attention sur un autre aspect de la piété populaire, où l’influence juive inquiétait l’Église. Les Juifs en effet, «en tant que fidèles de la Synagogue, font figure auprès des Chrétiens comme des Païens, de médecins et de thaumaturges… le type du rabbin miraculeux… est largement représenté dans le monde antique… Lorsque les Pères de l’Église condamnent cette pratique, ce n’est pas par antisémitisme au sens où nous l’entendons, mais bien par une réaction de défense spécifiquement religieuse, et pour prévenir une contamination par le culte rival et exécré[15]». D’où tout l’enseignement contre la magie : «Les Juifs et les magiciens, et leur chef Satan[16]».

Celui qui nous a laissé la première mention que nous possédions du mot christianisme, Ignace d’Antioche, écrivait aux fidèles : «Apprenons à vivre selon le christianisme… Rejetez  donc le mauvais levain, vieilli et aigri… Il est absurde de parler de Jésus-Christ et de judaïser. Car ce n’est pas le christianisme qui a cru au judaïsme, mais le judaïsme au christianisme en qui s’est réunie toute langue qui croit en Dieu[17].» Et sans doute était-ce d’abord par les pratiques de la piété, avant même l’explication théologique, qu’on faisait sentir aux nouveaux convertis la différence entre l’Église et la Synagogue.

*

*  *

Il est permis de retrouver la volonté de différenciation de l’Église jusque dans l’exégèse. Tandis que les Juifs s’attachaient au littéralisme, la typologie chrétienne pourtant redevable à tant d’égards à la typologie juive, développait complaisamment le cycle de Josué parce que, selon l’expression du R. P. Daniélou, il n’avait pas de fondement juif. «Josué en effet est opposé à Moïse : celui-ci n’introduit pas le peuple dans la Terre promise ; cela est réservé à Josué. Il y a là une dépréciation de Moïse que le judaïsme mosaïque et légaliste ne tenait pas à souligner. La propagande chrétienne s’en est emparée non pas encore au temps du Nouveau Testament, mais quand le conflit avec le judaïsme se fut développé. La typologie de Josué semble donc liée au développement de cette propagande et c’est pourquoi elle apparaît à une date relativement tardive[18]». Josué est substitué à Moïse dans la controverse comme Jacob l’avait été à Esaü ; comme – malgré saint Paul – l’Église l’était à Israël. Or, Josué n’est-il pas la «figure» de Jésus ? – et l’on sait du reste que l’exégèse insistait sur l’analogie étymologique de ces deux noms.

Les rites, la piété, les fêtes, l’explication des Écritures éloignaient chaque jour le judaïsme de l’Église et le christianisme de la Synagogue. On hésite avant d’ajouter à ces forces d’éloignement la morale elle-même : toute généralisation en ce domaine est toujours hasardeuse ; d’autant plus que les mêmes prémisses conduisent souvent les partisans d’un même système à des conclusions divergentes.

S’il y avait parmi les Juifs des ascètes, (de récentes découvertes l’auront rappelé aux plus oublieux), on peut admettre sans injustice que l’enseignement rabbinique opposait la morale du mariage à la virginité chrétienne ; et sans doute soulignait-on par contre, dans l’Église, les textes juifs favorables à la polygamie. Le conflit entre les Juifs et les Chrétiens devint, sur ce point, assez aigu pour qu’à partir du IVe siècle les moines orientaux se fissent, selon l’expression de M. Simon, les «militants de l’antisémitisme[19]». De leur côté, les Rabbins se seraient opposés à ce que l’on enseignât la torah aux femmes, de peur que certaines d’entre elles ne se consacrent au célibat, comme on le faisait dans l’Église[20].

L’opposition des deux morales, pourvu qu’on ne généralise pas et que l’on tienne compte des tempéraments et des nuances nées des exigences de la vie quotidienne, s’exprimait aussi à propos des richesses. Le lien entrevu par le judaïsme entre la bénédiction terrestre et la fortune temporelle traduisait une appréciation des choses de ce monde beaucoup plus optimiste que le jugement chrétien (souvent théorique, il est bien vrai) sur la fortune. – Mais si le débat a probablement alimenté les préjugés de ceux des Chrétiens qui faisaient vœu de pauvreté, il nous est bien difficile d’en connaître l’ampleur. Selon G. Sholem, c’est dans le Zohar, au XIIIe siècle, que l’on reverra pour la première fois, depuis le Ier siècle, une exaltation juive de la pauvreté[21].


  1. Epître aux Romains, IV, 11 ; Epître aux Galates, III, 7 ; VI, 15-16 ; Epître aux Philippiens, III, 3, etc. [[Les textes de Paul cités en référence ne parlent pas d’un autre Israël, mais il s’agit bien d’une théologie du nouvel Israël. Concernant la théologie de la substitution, voir, entre autres, Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, 11, 5 et 135, 3, traduit par Philippe Bobichon (éd.), Academic Press, vol. 1, Fribourg, 2003, p. 213 et 547; Article « Paul et la théologie de la substitution », R. Krygier et R. Nahra (http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/paul-et-la-theologie-de-la-substitution-26-05-2009-7745_52.php); Wikipédia : article « Théologie de la substitution » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ologie_de_la_substitution); Ronald E. Diprose, Israël dans le développement de la pensée chrétienne, éd. Joie de l’Éternel, 2004 ; Derek C. White, Théologie du remplacement – Son origine, son histoire et ses fondements, éd. Emeth, 2010 ; etc. (O. Peel)]]
  2. «Ne te laisse pas prendre aux pièges des Juifs qui affirment que Dieu est un et unique, mais, le sachant, connais qu’il y a également un Fils unique de Dieu.» (Cyrille de Jérusalem, Cat., 10, 2 ; cité par Karl Barth, Dogmatique, trad. française, I, I, 2, p. 57.)
  3. M. Simon, p. 121. - A. Chouraqui fait la même remarque à propos de Commodien. (Les Juifs d’Afrique du Nord, p. 36.)
  4. Justin, Dialogue, XCVI, 2. Voir XVI.
  5. Cité par B. Lazare, L’Antisémitisme, I, p. 131.
  6. Doctrine des Douze Apôtres, VIII.
  7. Cité par M. Simon, Verus Israël, p. 377, qui rappelle les décisions conciliaires. Voir aussi l’attitude de Novatien dans P. de Labriolle Histoire de la littérature latine chrétienne, p. 231.
  8. Actes, XVI, 3 et 4.
  9. Epître à Diognète, III, 1 ; sur la circoncision, IV, 4. Remarques d’Henri Marrou (éd. Sources chrétiennes), sur les sentiments antisémites de l’auteur de l’Epître (p. 112-114).
  10. Ignace d’Antioche, Epître aux Magnésiens, IX.
  11. M. Simon, p. 361, n. 4. - On sait que, de nos jours, les Adventistes qui célèbrent le sabbat, sont couramment accusés de «judaïser».
  12. M. Simon, p. 361-362.
  13. M. Simon, Verus Israël, p. 379. - Dans une homélie sur le Lévitique, Origène expliquait la destruction du Temple, entre autres raisons, par l’aide divine apportée à l’Eglise «de peur que quelqu’un peut-être, encore enfant dans la foi, ... en [le] voyant subsister, dans l’éblouissement du rite des sacrifices, de l'ordre des liturgies, ne soit séduit...». (Cité par Jean Daniélou, Origène, p. 152.)
  14. Marcel Simon, Les Saints d’Israël dans la dévotion de l’Eglise ancienne, Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, n°2, 1954, p. 108-116. Cf. aussi Marcel Simon, La Polémique antijuive de saint Jean Chrysostome, où il montre le prestige des saints martyrs du temps des Maccabées à Antioche (Annuaire de l’Institut de Philologie et d’Histoire orientales..., Bruxelles, 1936, p. 403 ss.)
  15. M. Simon, Verus Israël, p. 416, et, en général, tout le suggestif chapitre XII ; Isidore Loeb, Le Juif de l’Histoire et le Juif de la Légende, p. 47.
  16. Isaac d’Antioche, cité par M. Simon, 417. (Cf. Verus Israël, p. 418 ss.)
  17. Ignace d’Antioche, Epître aux Magnésiens, X.
  18. Jean Daniélou, Sacramentum futuri, p. 203 ss.
  19. Voir références et textes, M. Simon, p.251 ; F. Nau, Deux épisodes sous Théodose II d’après la vie de Barsauma le Syrien, Revue des Etudes juives,LXXXIII, 1927, p. 184.
  20. A. Cohen, Le Talmud, p. 233.
  21. Marcel Simon, p. 252 ; G. Sholem, Les Grands Courants de la mystique juive, p. 250. Cf. Erik Peterson, Le Mystère des Juifs et des Gentils dans l’Eglise, p. 67, note 8.

2 Responses to 4. Exigences quotidiennes et réactions de l’Église

  1. Peel Olivier on décembre 28, 2013 at 3:03 says:

    L’Église n’acceptait naturellement pas de se voir ravalée au rang d’une hérésie juive ; elle insistait au contraire sur la plénitude du judaïsme assumé par elle, et se présentait comme l’Israël authentique, le véritable Israël selon l’accomplissement des prophéties[1].

    Pour ma part, les textes de la note 1 (Epître aux Romains, IV, 11 ; Epître aux Galates, III, 7 ; VI, 15-16 ; Epître aux Philippiens, III, 3, etc.) ne parle pas d’un autre Israël mais il s’agit bien d’une théologie du nouvel Israël.

    Pour un théologie de la substitution, je renvois aux livres suivants:

    Dialogue, 11, 5 et 135, 3, cité ici d’après Philippe Bobichon (éd.), Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, Academic Press, vol. 1, Fribourg, 2003, p. 213 et 547;
    l’article http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9ologie_de_la_substitution;
    http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/paul-et-la-theologie-de-la-substitution-26-05-2009-7745_52.php;
    Ronald E.Diprose, Israël dans le développement de la pensée chrétienne, éd. Joie de l’Eternel, 2004;
    Derek C. White, Théologie du remplacement – Son origine, son histoire et ses fondements, éd. Emeth, 2010.

  2. Peel Olivier on décembre 28, 2013 at 3:16 says:

    Car ce n’est pas le christianisme qui a cru au judäïsme, mais le judäïsme au christianisme en qui s’est réunie toute langue qui croit en Dieu[17].

    Petite faute sur le a de Judaïsme où il y a deux tréma.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *