62 4. Le littéralisme, la Bible et les juifs

La théologie doit prémunir les fidèles contre une interprétation littéraliste de l’Ecriture, dont tel verset peut aussi bien obnubiler le sens général de tout un livre inspiré qu’un seul arbre, nous dit-on, parvient parfois à cacher la forêt entière aux yeux du passant. Nous ne mettrions pourtant pas la main au feu que les ouvrages théologiques soient toujours exempts de conceptions littéralistes quand ils traient de l’Israël de la chute. Il est même aisé de rassembler de véhémentes apostrophes prophétiques contre Israël, au point d’en remplir des pages, en commettant une véritable erreur de lecture : les prophètes dénonçaient les infidélités spirituelles du peuple, – ses infractions au monothéisme, tandis que c’est au nom de leur étroite fidélité à ce même monothéisme que les Juifs refusent le message évangélique. Il s’agit, selon saint Paul, d’un «zèle sans intelligence[1]» mais c’est au moins un zèle ennemi des idoles dénoncées par les prophètes.

Ce n’est point sans précautions qu’on doit rapprocher les Juifs d’aujourd’hui de passages bibliques isolés, ou mal compris : on peut parfaitement fonder l’antisémitisme sur des épisodes de l’Ancien Testament[2], sur des usages de l’Israël archaïque, sur un passage des Prophètes. Pourquoi s’en étonner ? Le Tentateur n’a-t-il pas cité un psaume pour essayer de séduire Jésus[3] ? Toute hérésie, toute erreur ne s’appuient-elles pas sur un texte scripturaire ? L’antisémitisme est une tentation ; il serait extraordinaire qu’elle ne présentât pas aux Chrétiens des arguments aussi séducteurs, aussi solides d’apparence qu’un texte de l’Ancien Testament.

Ou du Nouveau. Voici un petit tract jaune en provenance de Suède. On y apprend que «Les Juifs sont les Enfants du Démon d’après l’Evangile de saint Jean, 8/44». – L’auteur sait bien qu’on n’ira pas vérifier ses dires. Le ferait-on que ce serait sans doute sans relire le contexte et pour s’en tenir au sens littéraliste, c’est-à-dire au faux sens. Il faut aller plus loin et se rendre compte que, comme l’Ancien Testament, le Nouveau contient bon nombre de pages que le Tentateur peut offrir aux Chrétiens pour les inciter à l’antisémitisme. Au point même que certains versets se sont chargés, dans ce combat dix-neuf fois séculaire, d’une ambiguïté qu’il est du devoir des exégètes, des prédicateurs, des théologiens de dissiper avec le plus grand soin.

On rencontre, au surplus, une espèce de question préalable ; depuis un siècle, on a cru déceler dans le Nouveau Testament des intentions plus ou moins antisémites. Certains, qui en ont écrit, n’ont nullement distingué, d’ailleurs, l’antijudaïsme de l’antisémitisme. Ils s’étonnent assez naïvement que le Nouveau Testament soit antijudaïque… D’autres – qui n’étaient pas tous Juifs – ont découvert des intentions hostiles à la personne même des Juifs. La thèse a été reprise avec de nombreuses nuances, une modération certaine, mais un éclat particulier par Jules Isaac. Il est incontestable que – laissant de côté le problème des intentions du quatrième évangéliste aux études des techniciens, – on doive s’accorder avec Jules Isaac pour dire que «dans le IVe Evangile, l’expression «les Juifs» sert indifféremment à désigner tantôt le peuple juif dans son ensemble, tantôt les habitants de la Judée, tantôt et le plus souvent le clan des ennemis de Jésus, ceux que les Synoptiques désignent par la formule les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens. Elle prend ainsi fatalement un sens péjoratif[4]».

C’est avec une certaine déception qu’on doit constater que les exégètes n’ont pas répondu jusqu’ici aux problèmes que Jules Isaac a posés. Le Chrétien, lecteur familier de l‘Evangile selon saint Jean, aimerait qu’on y répondît ; plus d’un débat lui paraît quelque peu académique en comparaison de celui-ci. Mal convaincu que l’emploi de l’ambiguë expression «les Juifs» fût intentionnelle[5], le Chrétien se rend cependant compte que le psittacisme ou la malveillance aboutissent à donner raison, textes en mains[6], à l’auteur de Jésus et Israël.

N’est-ce pas qu’on s’obstine à lire le IVe Evangile comme un rapport historique, ou même un réquisitoire ? Dans l’Evangile selon saint Jean, la structure symbolique exprime des préoccupations beaucoup plus théologiques, spirituelles et typologiques que narratives ; aujourd’hui alertés, les exégètes et les catéchistes chrétiens doivent veiller, comme ils le font en d’autres domaines, à ce que la lecture du IVe évangile n’entraîne pas d’erreur littéraliste à propos des Juifs actuels.

M. François Quiévreux, qui a récemment attiré l’attention sur la composition symbolique de l’Evangile selon saint Jean[7], a bien voulu nous communiquer dans une lettre les observations qu’il a faites à propos de l’expression «les Juifs» dans le IVe Evangile. Si l’on ne retient pas la seconde mention du mot Ioudaios dans le verset 9 du chapitre IV («les Juifs en effet n’ont pas de relation avec les Samaritains», à la suite de plusieurs manuscrits) – le mot lui-même apparaît 70 fois dans l’Evangile. Or, le symbolisme de 70 étant le même que celui du chiffre 7, dont le sens est attaché à la perfection divine[8], on constate que «les Juifs» appartiennent à une catégorie de mots privilégiés : «Je suis…» dans la bouche du Christ ; «porter du fruit» ; «berger et troupeau» ; «amour»; «porte» etc. qui reviennent 7 fois. On remarque qu’il n’y a aucun mot de caractère péjoratif qui soit employé 7 ou 70 fois dans l’Evangile selon saint Jean. (L’autre mot employé 70 fois étant ékeinos, Lui.). M. Quiévreux pense donc que loin d’avoir une valeur péjorative, l’expression «les Juifs» soulignerait le caractère même du peuple élu.

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On est en droit de penser que notre lecture littéraliste des Evangiles nous conduit à projeter sur le texte les préoccupations et les préjugés de notre époque ; et que certaines significations «évidentes» ne le sont que par la puissance des habitudes et des lieux communs. Mais la lecture par trop symbolique des textes inspirés aboutit à des conclusions aussi injustes. Ainsi voit-on Pascal, captif de la doctrine des figuratifs, écrire que «dans les Juifs la vérité n’était que figurée[9]». C’est vraiment par trop allégoriser l’Ancien Testament.

L’antisémitisme réside dans le cœur du lecteur, non point dans le texte de l’Ecriture. Cette proposition sous-entend qu’il ne suffit pas de décrire la situation d’Israël d’une manière qui satisfasse les dogmaticiens ; le problème appartient tout autant à la théologie pratique ; et les exégètes ne sauraient oublier non plus leur responsabilité à cet égard. Tenant compte des avertissements aussi bien juifs que chrétiens, des signes des temps, de l’incertitude théologique des Chrétiens plongés dans un monde paganisé, et des habiles séducteurs qui parviennent à se servir contre Dieu des versets de sa Parole, la prudence de la charité ne peut manquer de se manifester dans les publications et les prédications chrétiennes. L’explosion antisémite d’hier en fait un devoir impérieux. L’annotation des Bibles[10], des catéchismes, des ouvrages religieux, et la prédication doivent s’inspirer de cette règle de prudence pastorale[11]. S’il est vrai que l’antisémitisme soit une tentation, nous ne pensons certes pas qu’il suffise de bonnes leçons de catéchisme pour n’y point succomber ; mais les pasteurs chrétiens omettent-ils l’enseignement sur la pureté sous le prétexte que la chair est faible ?

D’ailleurs les efforts de ces dernières années ne sont pas négligeables. D’utiles rencontres Juifs et Chrétiens ont abouti à des considérations et des conseils pratiques, inspirés souvent des Dix-Huit points proposés à la fin de Jésus et Israël. Ce travail, qui a nécessité des retouches et des mises au point, peut servir à une fructueuse réflexion pédagogique[12]. Une enquête récente, plusieurs fois citée ici, a établi les graves déficiences de la catéchèse chrétienne à l’égard du peuple de la Bible, mais indiqué aussi les premiers signes d’un redressement. Nous sommes persuadé que l’initiative du R. P. Démann précipitera cette évolution dans la présentation des catéchismes, des manuels d’histoire ou d’écriture sainte, etc.[13]

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La lecture de la Bible et l’enseignement chrétien doivent d’autant moins succomber à l’antisémitisme, que les Chrétiens du XXe siècle n’ont pas le moindre motif d’adopter l’attitude de leurs ancêtres envers les Juifs. Le monde actuel, qui livre les Juifs à la mort ; qui rejette le Christ hors de son cœur ; qui le crucifie par une apostasie sans précédent et des guerres inexpiables, ce monde d’aujourd’hui n’est plus qu’une Chrétienté en décombres où les notions d’autrefois sur la fidélité (des Gentils) et l’infidélité (des Juifs selon la chair) reçoivent un cruel commentaire historique. Notre lecture de la Bible devrait puiser dans cette constatation une humilité et une clairvoyance nouvelles. Quand fut composé le IVe Evangile, les ténèbres qui n’avaient pas reçu la lumière pouvaient s’identifier avec cette partie d’Israël qui se trouvait en dehors de l’Église, pour avoir rencontré Jésus et l’avoir refusé ; personne n’ignorait qu’un «reste» était, dès le début, l’ossature de cette même Église. Mais aujourd’hui, à lire le IVe Evangile, c’est l’apostasie chrétienne qu’on rencontre avec le refus des Juifs : quelle saisissante actualité dans les textes sur l’endurcissement des ténèbres – trop souvent baptisées – contre le Verbe qui s’est fait chair ! Puisse cette apostasie contraindre les Chrétiens à une méditation, cruelle pour eux, de l’Evangile selon saint Jean…

En insistant pour qu’on se méfie des interprétations littéralistes ou polémiques de certains passages du IVe Evangile, nous n’exprimons aucune espèce de méfiance envers lui. Loin de là ! Dans la situation actuelle du siècle, l’Evangile de l’opposition du monde au Verbe de Dieu n’a jamais été plus nécessaire à l’Église. Théologiens et prédicateurs d’une Europe d’apostats ne doivent-ils pas lire les textes sur la désobéissance et l’infidélité juives avec crainte et tremblement, s’il est vrai que, «le Gentil qui perd la foi n’est absolument plus rien. Le Juif qui ne croit pas au Christ ne cesse pourtant pas d’appartenir au noble olivier de Dieu. Les paroles de saint Paul trouvent une effroyable confirmation dans les temps présents. Les peuples chrétiens qui perdent la foi déchoient, en vérité, à un degré de barbarie et de néant où les Juifs ne peuvent descendre». Ainsi prophétisait Erik Peterson dans un ouvrage publié en Allemagne en 1933[14].

Lisons les mots «Juifs» du IVe Evangile avec l’humiliation d’une génération consciente de la déchristianisation de l’Europe ; sans jamais oublier non plus que les Juifs anéantis par la folie hitlérienne ont hélas pu dire, ont dit «les Chrétiens» en commettant les mêmes confusions et les mêmes injustices que les siècles chrétiens quand ils répétaient «les Juifs…»


  1. Romains, X, 2.
  2. Voir plus haut l’attitude des Alexandrins, p. 56. Il suffirait de feuilleter les Traités contre les Juifs pour constater comment des textes bibliques qui ne furent évidemment pas «antisémites» purent le paraître, par la manière dont on s’en est servi. Cf. Marcel Simon, Verus Israël, p. 254.
  3. Matthieu, IV, 6.
  4. Jules Isaac, Proposition XIII de Jésus et Israël, p. 191 ss. On se reportera également à l’enquête de Renée Bloch : Israélite, Juif, Hébreu, dans les Cahiers sioniens, n° 1, 1951, p. 27 ss., et à P.-H. Menoud, L’Eglise naissante et le judaïsme, Etudes théologiques et religieuses, I, 1952, p. 18 ss. Voir aussi le R. P. Paul Démann, Le Peuple témoin, Cahiers sioniens, n° 12, décembre 1950, p.261 ss.
  5. Jules Isaac, p. 192, 195 ss.
  6. Voir le texte de saint Augustin, cité plus haut, p. 157 ; les citations de Jules Isaac, p. 197 ss. ; celles du R. P. Démann, La Catéchèse chrétienne..., 92-130, et Formation liturgique et attitude chrétienne..., 139, 150.
  7. La Structure symbolique de l’Evangile selon saint Jean, Revue d’Histoire et de Philologie religieuses, n° 2, 1953.
  8. François Quiévreux, art. cité, p. 12 et 148.
  9. Pascal, Pensées, 673 (Brunschwicg) 572 (Chevalier).
  10. C’est ainsi que les nouvelles éditions des Bibles Segond ont supprimé les sous-titres peu satisfaisants de Romains IX à XI. Nous croyons que cet exemple ne doit pas rester isolé ; et que des traductions en d'autres langues que le français comptent imiter cette précaution.
  11. Qui peut se réclamer d’illustres précédents. Origène interrompait une explication pour dire : «Qu’on ne croie pas que je rabaisse par là les prophètes ; ils savent eux-mêmes que je ne les rabaisse pas en plaçant au-dessus d’eux mon Seigneur Jésus-Christ.» (VIe Homélie sur les Nombres, 3, éd. Sources chrétiennes, p. 128.)
  12. Dix points de Seelisberg (1947), Cahiers sioniens, n° 3, janvier 1948 ; Thèses de Schwalbach, établies par des théologiens allemands, même Revue, n° 11, septembre 1950, p. 224 ss.. Du côté catholique le R. P. Démann en a donné un commentaire et des adaptations assez libres dans Les Juifs et l’enseignement chrétien (Lumen Vitae, n° 1, Bruxelles, 1949), et les Juifs dans la catéchèse chrétienne (1952). Le Comité de la Fédération protestante de France pour le témoignage auprès d’Israël en a fait autant sous le titre Comment parler des Juifs à nos enfants. (Journal des Ecoles du dimanche, juin 1948 , 2e publication, novembre 1950.)
  13. Voir, outre les nombreuses références dans la Catéchèse chrétienne..., les remarques du P. Démann, Cahiers sioniens, n° 3, janvier 1951, 247 et 253. Dans un récent article de la Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses (n°1, 1953) Jules Isaac examine «Quelques abus dans la traduction et l’interprétation des textes évangéliques». (Luc, XVI, 16 ; Marc, XI, 12-14, 20-23 ; Matthieu, XXI, 18-22.) Les conclusions de l’auteur  requièrent l’adhésion concrète : toute traduction doit indiquer avec la plus grande netteté les mots qu’elle introduit pour la clarté du texte sans qu’ils se trouvent dans l’original ; et lorsqu’elle interprète celui-ci, elle doit se rendre compte qu’il s’agit bien d’une interprétation - trop souvent dépendante d’une position préconçue plutôt que du texte lui-même. Principes évidents ? Ils souffrent encore d’un trop grand nombre d’exceptions...
  14. Erik Peterson, Le Mystère des Juifs et des Gentils dans l’Eglise, p. 61.