46 4. Les raisons de l’essor antisémite à la fin du XIXe siècle

L’éphémère mais immense influence de Drumont et des antisémites français, de Lueger et des agitateurs viennois étonne à juste titre l’observateur. Suffit-il de l’expliquer, en ce qui concerne la France, par l’agitation qu’aurait provoquée la loi Naquet sur le divorce, que Mgr Freppel appelait la «loi sémite», et par les remous de l’opinion à la suite du krach de l’Union générale ? Le directeur de celle-ci, Bontoux, avait un évident intérêt à rendre les banques juives responsables d’une faillite qui ruinait particulièrement les Catholiques ; mais avait-il, et les journalistes qui le soutenaient, le pouvoir d’en persuader l’opinion publique[1] ? Suffit-il, à propos de l’Allemagne, de prêter aux combinaisons parlementaires de Bismarck assez d’importance pour leur attribuer le développement inattendu de l’antisémitisme germanique[2] ?

L’exploitation des sentiments antisémites a certes pu être froidement envisagée par certains milieux ; mais il faut d’une part en apporter les preuves, textes en mains ; et d’autre part, il ne faut pas confondre l’exploitation d’une vague populaire avec son explication. Nous serions tenté de voir dans l’explosion antisémite de la fin du XIXe siècle la convergence de quatre facteurs différents dont les conséquences ont été exceptionnellement concordantes. C’est d’abord l’essor du nationalisme, qui exaltait les xénophobies populaires, et dont le contrecoup s’est appesanti sur les Juifs ; en second lieu, c’est le progrès du socialisme et des notions économiques, qui se dégradait chez les esprits les plus mal préparés et les écrivains tendancieux en une haine concentrée sur les Rothschild et les banquiers juifs. On peut même se demander si les mêmes raisons qui facilitèrent l’accueil des idées antisémites dans les milieux socialistes ne les acclimatèrent pas dans le bas clergé et dans la démocratie chrétienne naissante. Byrnes insiste sur l’opposition entre le haut et le bas clergé à propos de l’antisémitisme politique, dont les évêques se méfiaient en y voyant une force révolutionnaire ; et il n’a pas tort de souligner le respect très relatif de Drumont à l’égard de la hiérarchie[3].

Etroitement liés à la situation économique et politique de l’Europe, le socialisme et le nationalisme – plus ou moins grossièrement compris[4] – ne s’opposaient pas toujours ; que le Juif fût l’étranger n’importait qu’au xénophobe ; qu’il fût de la parenté de Rothschild n’intéressait que le prolétaire ; mais, pendant quelques années, l’opposition des motifs de leur antisémitisme resta dans l’ombre. Un nationalisme xénophobe, un socialisme simpliste convergeaient dans l’antisémitisme.

Un troisième facteur, indépendant des deux premiers, bien que destiné à les munir d’arguments faciles, c’est la vulgarisation mal comprise et trop hâtive des études ethnographiques, linguistiques et biologiques qui, depuis Lassen et Renan, opposaient constamment les Sémites aux Aryens. Les savants, certes, témoignaient à la fin du siècle d’un peu plus de prudence ; mais une idée-force ne s’efface pas avec la rapidité d’une rétractation scientifique plus ou moins confidentielle ; et le scientisme n’abdiquait rien de sa morgue. Si les Juifs appartenaient à une nation étrangère, à une religion détestable, à une catégorie économique nocive, voici qu’ils étaient classés désormais dans une race différente, voire ennemie… N’y avait-il pas là de quoi rassurer le Catholique qui se souvenait vaguement de l’Histoire sainte, ou le boutiquier, dont le concurrent juif, en vivant de peu, ne rappelait nullement les fastes des Rothschild ?

Un quatrième facteur, plus ancien que le mythe racial, les griefs économiques du socialisme ou l’exaspération du nationalisme, réside dans la permanence de l’antisémitisme chrétien d’installation, rajeuni par un ressentiment presque séculaire, (tout au moins en France). Qu’il fût réfléchi chez les uns, ou qu’il devînt une habitude mentale dans les masses en voie de déchristianisation, l’antisémitisme d’allure religieuse préparait les victoires des nouvelles formes de la haine contre Israël ; il se réveillait aux clameurs des antisémites de gauche ou d’extrême-droite ; il accueillait leurs slogans. Alors que Gougenot des Mousseaux n’avait rencontré en France, dans les milieux catholiques, qu’une médiocre attention, on les voit s’intéresser vivement, à partir de 1881, aux mouvements antisémites d’Europe centrale et orientale. La campagne de Röhling dans son Talmudjude, est traduite par trois fois en 1889[5], pendant que La France juive connaît une incroyable diffusion. La Croix et les journaux catholiques, feuilles diocésaines comprises, épousent les thèmes antisémites, traditionnels ou non.

Il y eut à la fin du XIXe une exceptionnelle concordance entre l’action de tous ces facteurs. Les socialistes n’avaient pas encore compris quelles forces politiques l’antisémitisme pouvait libérer ; les Chrétiens n’avaient pas encore mesuré combien le racisme était contraire à leur foi ; les traditionalistes n’avaient pas encore discerné les éléments révolutionnaires d’une passion qui se réclamait du passé. L’affaire Dreyfus et le racisme national-socialiste ont ouvert les yeux aux uns et aux autres ; mais à l’extrême fin du XIXe siècle, les vagues antisémites, en conjuguant leurs efforts, atteignirent une amplitude exceptionnelle. La concordance des courants d’opinion explique mieux le succès de l’antisémitisme que  l’action des chefs d’Etat. En Russie, c’est lorsque le gouvernement abandonne la rigueur à l’égard des Juifs, entre 1860 et 1881, que l’opinion se rallie à l’antisémitisme et devance le pouvoir[6]. En Autriche, c’est malgré l’hostilité de l’empereur et du gouvernement Taafe que les foules soutiennent le mouvement de Lueger[7].


  1. James Parkes, An Enemy of the People, Antisemitism, p. 13 ss., se contente trop aisément d’une explication aussi simpliste. Byrnes, I, p. 130-133, montre l’importance de l’effondrement de l’Union générale, dont la clientèle était essentiellement catholique ; mais il replace l’événement dans son contexte historique.
  2. J. Parkes, p. 9. - Au moins s’agit-il d’une tentative d’explication historique. Que penser d’une affirmation, aussi rassurante pour l’esprit, que celle de Doubnov : «Réaction des vainqueurs en Allemagne, l’antisémitisme apparut comme réaction des vaincus en France» ? (II, p. 489.)
  3. Byrnes, I, p. 299, 334.
  4. C’est ici que l’histoire de l’antisémitisme fait toucher le défaut des études historiques des grands mouvements d’idées ; nous allons de Bonald à Taine et Maurras, de Saint-Simon à Marx et Guesde, mais dans la réalité quotidienne, sous quelle forme et par quelles déformations parvenaient-ils dans le public ? Ces altérations sont la clé des surprises de l’histoire.
  5. Voir Byrnes, I, p. 90-92.
  6. Marc Vichniac,  Antisemitism in Tsarist Russia, dans Essays on Antisemitism, p. 89 ss.
  7. S. Doubnov, II, p. 307.