41 4. Note sur l’antisémitisme rationaliste hors de France

Il serait souhaitable de déterminer dans quelle mesure, en Europe centrale et orientale, l’influence conjuguée de Voltaire, de Toussenel et du mythe sémitique a fasciné les esprits : la catastrophe nazie, et le surprenant essor de son antisémitisme forcené dans tous les milieux, chrétiens, christianisés ou déchristianisés, ne feraient pas de cette enquête une recherche inutile. Est-il excessif de se demander si, dans les pays de langue allemande où l’affaire Dreyfus n‘intéressait qu’une élite de la population, et en Europe orientale, où les Juifs pratiquaient leur culte avec beaucoup plus d’unanimité qu’en Occident, certains rationalistes n’ont pas suivi, beaucoup plus longtemps qu’en France, le chemin de Michelet et de Tridon ? Le XXe siècle n’a-t-il pas vu la Turquie kémaliste pratiquer une politique nationaliste et anticléricale qui s’est doublement retournée contre les Juifs, systématiquement écartés de l’armée et des emplois publics ? En 1933 encore, on n’hésitait pas à expulser tous les Juifs d’Andrinople ; il a fallu l’issue de la deuxième guerre mondiale pour que le sort des Juifs turcs s’améliorât[1].

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Edmond Picard, né en 1830 et mort en 1921, fut un représentant ardent de l’antisémitisme rationaliste belge. (Il était fort connu en France, et se mêla activement à l’agitation entretenue par La France juive). Membre de la Ire Internationale en 1866, il milita dans les organisations socialistes pendant quarante ans et n’abandonna le Parti Ouvrier belge qu’en 1906. Juriste célèbre, bâtonnier de l’ordre des avocats, professeur de droit à l’Université nouvelle, il fut le premier sénateur socialiste élu de Belgique. Violemment antisémite, il publia en 1892 une Synthèse de l’antisémitisme qui dépend étroitement des conclusions «scientifiques» sur l’aryanisme et le sémitisme. L’avocat belge reprenait, avec quelque retard, les idées de Regnard et de Gobineau, reprochait au christianisme de se conduire en agent du judaïsme, s’efforçait de prouver que Jésus n’était pas Sémite et proposait aux pouvoirs publics belges de chasser les Juifs, puisqu’ils ne sont pas assimilables[2]. C’est à un courant d’idées, d’allure socialiste et «nordique» semblable qu’on peut rattacher l’attitude d’un Jack London[3].

Goethe lui-même, Fichte et l’école radicale allemande qui bouleversait la théologie, affichaient leur méfiance à l’égard des Juifs. Ce furent les libéraux de la Chambre basse du grand-duché de Bade qui firent échouer les propositions d’émancipation juive en 1833. Vers les années 1880-1885, les Allemands Marr, de tendances laïques et racistes, et le rationaliste Johannes Scherr, conjuguèrent leur antisémitisme avec celui des conservateurs et des Chrétiens[4], tandis qu’une coalition semblable unissait en Autriche les groupes Schneider-Schlesinger, anticléricaux et «aryens», avec les partisans antisémites et anticatholiques de Schnoerer, et le parti national-allemand, pour apporter leur concours à l’antisémitisme catholique de ce Lueger envers qui le jeune Hitler «contracta un grand sentiment de respect» personnel[5].

Kossuth aurait eu une attitude défavorable aux Juifs durant la révolution hongroise de 1848[6]. Une certaine gauche polonaise n’était nullement favorable aux Juifs[7].

Les Décabristes russes ne semblaient nullement enclins à la tolérance envers les Juifs : Pestel proposait de détruire tout particularisme et toute solidarité parmi eux – ou de les établir en Asie Mineure. On vit plus tard un libéral russe soutenir la légende du meurtre rituel contre un professeur de théologie d’origine juive à l’Académie de Saint-Pétersbourg. Parmi les révolutionnaires «populistes» (narodniki), la dénonciation du «peuple d’exploiteurs» révélait une mentalité analogue à celle des Tridon et des Regnard. Certains membres du parti de la « Liberté du Peuple » s’associèrent aux antisémites pour susciter des troubles populaires ; et plusieurs membres du Comité exécutif de ce parti lancèrent en 1881 le mot d’ordre : «Levez-vous, ouvriers. Vengez-vous des seigneurs, pillez les Juifs, massacrez les fonctionnaires[8]


  1. Eric Camber, La situation des Juifs en Turquie, Evidences, novembre 1949.
  2. Synthèse de l’antisémitisme, Bruxelles, 1892. - Le même Picard écrivit la préface de l’ouvrage de F. Bournand. Voir ses réponses aux enquêtes de H. Dagan, Enquête sur l’antisémitisme, Paris, 1899, p. 1, et J. de Ligneau, Juifs et Antisémites, p. 139. Sur l’influence de Picard, qu’il estime considérable, voir Byrnes, I, p. 172 ss.
  3. Maxwell Geismar, Les Temps modernes, n° 96, 97 (1953) et 98 (1954).
  4. Doubnov, I, p. 474ss. ; II, p. 235 ; II, p. 265.
  5. A. Kannengieser, Juifs et Catholiques, Paris, 1896, p.176 ; Byrnes, I, p.82-84 ; Adolf Hitler, Libres Propos, I, p. 143-144.
  6. Doubnov, I, p. 565 ; II, p. 65 ss., 71, 328, 333.
  7. Doubnov, II, p. 76, 741.
  8. Doubnov, I, p. 601 ; II, p. 135, 137 ; II, p. 378. Cf. II, p. 133, 472.