11 5. L’antisémitisme perse

Quatre au moins parmi les grands rois achéménides semblent avoir témoigné quelque bienveillance envers les Juifs : Cyrus, Darius Ier, Artaxerxès Ier et II. La politique de Cyrus apparut évidemment comme une libération universelle : le roi perse rendait aux peuples vaincus les dieux emportés par les Babyloniens, et permettait aux exilés juifs de Mésopotamie de rentrer chez eux[1]. Par une série d’actes d’allégeance aux divinités de son empire, le grand roi dissociait la guerre politique de  la guerre religieuse. Les Juifs furent les bénéficiaires, avec tant d’autres, de cette remarquable politique.

On nous permettra d’ouvrir une parenthèse à propos d’un problème de méthode. Comment est-il possible de soutenir que les Egyptiens ne distinguaient pas, dans leur hostilité – et plus d’un siècle après le début de l’invasion – les Hébreux des Hyksos, et présenter en même temps l’attitude de Cyrus à l’endroit des Juifs comme un acte délibéré de bienveillance ? Il est infiniment probable que Cyrus ignorait tout de ce petit peuple, à tous les points de vue négligeable, qui avait vécu et voulait vivre encore aux confins de l’empire nouvellement conquis. Le «philosémitisme» de Cyrus ne repose sur aucune preuve historique ; l’autorisation du retour des Juifs, probablement suggérée par certains d’entre eux à la faveur des dispositions générales du nouveau gouvernement, a été obtenue très précisément de la bienveillance d’un souverain qui ne connaissait pas Israël.

Au reste, cette politique de tolérance, continuée par certains des successeurs de Cyrus, et dont on tire argument contre l’historicité du Livre d’Esther, ne fut cependant pas la règle d’or permanente des grands rois. Le postulat du «philosémitisme» perse ne s’appuie que sur le mythe d’une tolérance sans défaillance des rois achéménides ; s’ils furent autrement respectueux des religions et des mœurs nationales que leurs prédécesseurs, ils sacrifièrent néanmoins plus d’une fois aux attraits de la violence. Le propre fils de Cyrus, Cambyse, n’a peut-être pas poignardé le bœuf sacré Apis, ainsi que le raconte Hérodote ; mais il a fort probablement exercé des violences contre les temples égyptiens[2]. L’usurpation de Gaumata, en 522, s’accompagna de destructions de sanctuaires, et sa mort d’un grand massacre de Mages. Xerxès ordonna d’abattre le temple de Babylone après la révolte de ses sujets. Eschyle, qui s’élève pourtant jusqu’à la sérénité dans son évocation de l’invasion perse, écrit en témoin oculaire, à propos des barbares : «Eux qui, venus sur la terre grecque, n’hésitaient point à dépouiller les statues des dieux, à incendier les temples ; eux par qui des autels ont été détruits, des images divines, pêle-mêle, renversées sur leurs socles…»[3]

Sous le règne de Darius II, les troubles d’Eléphantine prouvèrent que les autorités perses ne poussaient pas la bienveillance envers les victimes juives jusqu’à les rétablir dans tous leurs droits, ni dans le libre exercice de leur culte[4]. L’attitude d’Artaxerxès III aurait été assez hostile aux Juifs, selon des sources qui suscitent certaines réserves ; il en aurait fait déporter jusqu’aux bords de la mer Caspienne[5] ; c’est même ce grand roi qui «profana les temples» quand il reconquit l’Egypte[6]. Dix ans plus tard, Alexandre le Grand, et non plus le roi perse, apparaissait aux Egyptiens comme le véritable champion de la tolérance.

Cette tolérance religieuse, si elle fut une politique achéménide, n’était pas un principe intangible. On oublie trop que Louis XIV n’était que le petit-fils d’Henri IV.

L’histoire perse est encore tout enveloppée d’obscurités. S’il n’est pas équitable de prêter aux Achéménides les tendances intolérantes que les Mages imposeront plus tard aux Sassanides, l’hypothèse de quelque conflit entre les conceptions religieuses d’un grand roi et celles des Juifs ne peut être formellement exclue qu’à la seule faveur de notre ignorance.

*

*  *

A l’époque parthe, sous la dynastie des Arsacides, animés «d’un esprit de dédaigneuse et tolérante indifférence»[7] les Juifs semblent avoir vécu en paix. Josèphe raconte cependant que deux frères juifs babyloniens devinrent chefs de bande et s’imposèrent en véritables cheiks, protecteurs de Juifs. Si le gouvernement royal acceptait les choses, l’opinion publique, dans ces territoires où les influences perses, babyloniennes et hellénistiques se mêlaient inextricablement, semble avoir été nettement hostile aux Juifs depuis longtemps enracinés dans la région. On fit retomber sur eux les méfaits des deux cheiks. Josèphe écrit qu’ils avaient été le «frein à leur haine [il s’agit des Babyloniens] contre les Juifs, avec lesquels ils avaient presque perpétuellement des différends, causés par l’opposition de leurs lois.» Finalement, «les Babyloniens assaillirent les Juifs. Ceux-ci, irrités des violences des Babyloniens» se réfugièrent à Séleucie du Tigre[8].

Plusieurs siècles plus tard, l’évolution religieuse orienta la Perse zoroastrienne des Sassanides vers une intolérance agressive envers les Manichéens, les Chrétiens et les Juifs, bien que ces derniers au moins fussent établis en Babylonie depuis des centaines d’années, et y pratiquaient une religion depuis longtemps admise[9].

James Darmesteter, en publiant les textes pehlvis relatifs au judaïsme, a montré que la conquête arabe elle-même n’a pas empêché le zoroastrisme persécuté de conserver ses positions antisémites. Un ouvrage de la deuxième moitié du IXe siècle affirme que la Première Ecriture (peut-être la Genèse), est pleine «de toute sorte d’erreur et de perversité», n’y découvre que «fatras et niaiserie», et retrouvant l’indignation de Marcion, exerce contre la «loi perverse» une critique véritablement voltairienne. «…Est-ce un Dieu… mais non, c’est le Démon même, c’est le maître de l’enfer, celui qui a son terrier dans les ténèbres, celui qui a  son germe dans les ténèbres ; c’est celui que des êtres corrompus, démoniaques et pervers louent et adorent sous le nom d’Adino [Yahvèh][10]

La Chronique perse ne parle en termes défavorables que d’un seul roi sassanide ; or, il se trouve que ce roi, Yezdegerd Ier,aurait épousé la fille de l’Exilarque juif et aurait témoigné quelque faveur aux Juifs. Par contre, un livre racontant la vie légendaire des rois perses vante l’un d’eux en ces termes : «Les mérites de Lohrasp furent… qu’il se montra fidèle envers Dieu, qu’il rasa la Jérusalem des Juifs, détruisit le peuple juif et le dispersa.»[11]

La légende amplifie les actes des rois sassanides non pas leurs mauvais sentiments. Dès Ardachir Ier (226-241), l’accès aux fonctions publiques fut interdit aux Juifs, et l’intolérance des Mages zoroastriens s’opposa à l’abattage rituel du bétail, comme à l’enterrement des morts juifs ; on exhuma leurs ossements pour les exposer sur les hauteurs. Des synagogues furent détruites. Les Perses obligèrent même les Juifs à participer à certaines pratiques zoroastriennes[12]. La persécution sassanide dut être assez grave pour qu’elle déterminât les Juifs de l’Empire romain, alors en guerre avec les Perses, à se porter du côté de Rome un siècle à peine après la destruction de Jérusalem[13].

Cent ans plus tard, tandis qu’avec Constantin le christianisme devenait religion d’Etat, Sapor II se montra hostile à la religion juive, en laquelle il voyait un culte étranger ; les Juifs subirent des dragonnades[14]. Yezdegerd II (438-457) interdit la pratique du sabbat, et peut-être la récitation du Shéma[15] ; il soumettait les Juifs à la corvée royale le jour du sabbat, alors qu’ils en étaient jusque là dispensés[16]. Sous Firouz ou Péroz (457-484), que le Talmud appelle le «Méchant», l’accusation d’avoir tué (ou écorché vifs) deux Mages valut aux Juifs de la capitale un massacre où périt la moitié de la communauté. On enlevait de force les enfants, pour les élever dans la religion officielle. Les assemblées de docteurs juifs furent interdites, et l’Exilarque exécuté avec deux docteurs. Le roi chercha systématiquement à s’emparer de la jeunesse juive. Pour échapper à la persécution, les Juifs émigrèrent, les uns vers l’Arabie, d’autres, dit-on, vers l’Inde[17].

C’est à ces persécutions, et à la crainte de l’avenir qu’elles provoquèrent, qu’on attribue la rédaction du Talmud de Babylone, qu’il faut regarder comme un témoin des persécutions perses. Un texte de ce Talmud range la Perse tout à côté de Rome dans le jugement final de Dieu sur les nations[18].

Tandis que se poursuivait la rédaction du recueil babylonien, le roi Kawâdh Ier (488-531) fit mettre à mort un Exilarque qui s’était révolté contre l’oppression dont les Juifs se plaignaient. Plus tard, ceux-ci ayant soutenu un général rebelle, une nouvelle persécution de caractère politique s’abattit sur eux sous Chosroès II[19]. Lorsque les Juifs de Palestine, opprimés par les Byzantins, eurent aidé les Perses à conquérir leur pays, les Sassanides manifestèrent tellement d’hostilité à l’égard des Juifs que ceux-ci se tournèrent à nouveau vers les Byzantins chrétiens[20].

*

*  *

Un texte perse écrit à l’intention de rois, et qui nous a été conservé, proclame : «Comme la loi du mazdéisme fait prospérer le monde et que celle du judaïsme le fait périr, il faut que les princes… se tiennent éloignés du judaïsme[21]» Les princes perses furent sans doute assez dociles à cette leçon pour que la conquête musulmane ait été bien accueillie par les Juifs (et les Chrétiens) de Babylonie, de sorte qu’Omar les traita les uns et les autres beaucoup mieux que dans le reste de l’empire arabe[22]. Quant aux Mages, ils conservèrent leur violente hostilité à l’endroit des Juifs ; et lorsque ceux-ci eurent à subir l’intolérance musulmane, les Zoroastriens n’avaient pas désarmé, si l’on en croit un poète juif du XVIIe siécle : «Grâce à la haine qu’ils nourrissaient contre les Juifs depuis des générations, les Guèbres ne leur accordèrent aucun refuge[23]

L’antisémitisme perse n’est pas un mythe. Qu’on tienne compte à la lecture de ces simples notes, de l’évidente sécheresse de nos informations, de leur visible insuffisance. Dans un monde qui vécut en dehors de l’aire gréco-romaine et chrétienne, l’antisémitisme fut violent ; séculaire,  – et sanglant.


  1. Jules Isaac, De l’antisémitisme préchrétien, I, Revue de la Pensée juive, n° 7, avril 1951, p. 61) pense que les Juifs de Babylonie s’y trouvaient bien, puisqu’une minorité seule revint à Jérusalem. C’est en effet un indice ; mais il n’a pas de valeur absolue : l’histoire, ancienne aussi bien que récente, prouve à l’honneur des Juifs qu’ils n’ont pas toujours fui, volontairement, les terres qui leur étaient hostiles. [[Sur Cyrus, roi des Perses, voir l’ouvrage de Gérard Israël, Cyrus le Grand, fondateur de l’Empire Perse, éd. Fayard, 1987 ; sur Darius,, voir Pierre Briant, Darius : les Perses et l’Empire, éd. Gallimard, collection Découverte, Paris, 1992. (O. Peel)]]
  2. Un papyrus d’Eléphantine s’accorde, sur ce point, avec Hérodote. Cf. la référence dans Martin Noth, Histoire d’Israël, Payot, 1954, p. 314. - R. Ghirshman (L’Iran des origines à l’Islam, Payot, p. 119) doute des violences de Cambyse parce qu’elles auraient été impolitiques. Le monde a dû fort changer depuis lors.
  3. Eschyle, Les Perses, 809 ss. (trad. de Paul Mazon, éd. Les Belles-Lettres).
  4. Israël Lévi, Revue des Etudes juives LXIII, 1912, p. 174 ; Adolphe Lods, Histoire de la Littérature hébraïque et juive, p. 560, 562. - De récentes inscriptions montrent en Darius le propagateur de la religion officielle. (Ghirsham, p. 171.)
  5. Ad. Reinach, Noé Sangariou, Revue des Etudes juives LXVI, 1913, p. 215 ; Ricciotti, Histoire d’Israël, trad. française, II, p. 188.
  6. Diodore, Bibliothèque historique, XVI, 51.
  7. James Darmesteter, Textes Pehlvis relatifs au judaïsme, Revue des Etudes juives, XVIII, 1889, p. 1 ss. - R. Ghirshman, p. 243, insiste sur la tolérance des Arsacides.
  8. Flavius Josèphe, Antiquités... XVIII, IX (trad. Mathieu-Herrmann).
  9. Bidez et Cumont, Les Mages hellénisés, I, p. 58. - H.-C. Puech (Le Manichéisme) rappelle qu’il faut nuancer le zoroastrisme des premiers Sassanides (p. 38, 120-121).
  10. J. Darmesteter art. cité, p.5 et 15.
  11. J. Darmesteter, même article, XIX, 1889, p. 46 et 53.
  12. J. Halévy, Notes d’archéologie talmudique, Revue des Etudes juives XI, 1885, p. 197-198. Voir Graetz, éd. française, III, p. 177.
  13. Graetz, éd. française, III, p. 178.
  14. Graetz, éd. française, III, p. 218-219.
  15. A. Marmorstein, Les Persécutions religieuses, Revue des Etudes juives LXXVII, p.1923, p.176 ; R. Ghirshman, p. 269.
  16. L. Bank, Rigla, même Revue, XXXIII, 1896, p. 180.
  17. L. Bank, p. 184 ; Graetz, éd. française, III, p. 241.
  18. Une Homélie sur le jugement des nations, Revue des Etudes juives LXXX, 1925, p. 208.
  19. Graetz, éd. française, III, p. 253 ; I. Lévi, L’Apocalypse de Zorobabel, Revue des Etudes juives LXIX, 1919, p. 112-113.
  20. Graetz, éd. française, III, p. 259-260.
  21. J. Darmester, art. cité, XVIII, p. 5.
  22. Graetz, éd. française, III, p. 298
  23. Quatre poésies judéo-persanes, Revue des Études Juives, XLIV, 1902, p. 251.