22 5. Le Nouveau Testament et les juifs

Les excès de langage et de polémiques trahissaient un antijudaïsme et parfois un antisémitisme irréfléchi, instinctif, qui engendraient à leur tour des sentiments défavorables aux Juifs. Ces mauvaises dispositions n’eussent exprimé, sous un badigeon plus ou moins chrétien, que la vulgaire hostilité, déjà séculaire, de certains Gentils envers Israël, si tout un dogmatisme antisémite et une véritable élaboration théologique n’avaient créé un antisémitisme proprement chrétien. Pour le comprendre équitablement, il faudrait pouvoir en retracer l’évolution, alors que nous en sommes réduits à des hypothèses s’appuyant sur des textes malheureusement espacés, que nous ne sommes pas sûrs au surplus d’interpréter toujours correctement. Le texte du Nouveau Testament ne provoquerait-il pas lui-même des discussions, dès qu’on veut exactement définir son attitude envers les Juifs ?

Au sens purement théologique du terme, le Nouveau Testament est évidemment antijudaïque, puisque la messianité et la divinité de Jésus-Christ ressuscité n’ont pas été acceptées par les docteurs de la Loi juive. Quand bien même le Nouveau Testament eût multiplié les formules les plus favorables aux Juifs, il serait encore un recueil de livres antijudaïques. Mais il est antijudaïque aussi, – avec des nuances entre les premiers évangiles et celui de saint Jean par exemple -, par les sentiments qu’il exprime à l’égard des Juifs qui ne confessent pas Jésus. Les évangiles reflètent le mouvement de différenciation qui éloignait l’une de l’autre la Synagogue et l’Église, tous les jours davantage. Cette situation se manifeste indéniablement dans le IVe Evangile où l’expression «Juifs» prend une certaine valeur péjorative pour désigner non pas tous les hommes de race juive, mais ceux d’entre eux qui se solidarisent plus ou moins avec l’oligarchie sacerdotale hostile à Jésus. Jules Isaac a fortement attiré l’attention sur ce point, ainsi que sur les précautions qu’on doit en déduire dans l’enseignement chrétien[1].

Y a-t-il, au sens précis du terme, quelque antisémitisme dans ces textes du Nouveau Testament ? Il est clair que l’emploi de l’expression «les Juifs» par le IVe Evangile peut sembler haineux aux hommes du XXe siècle témoins du racisme ; mais n’est-ce pas lire le texte d’une manière moderne, et par là tendancieuse ? La solidarité que suppose le texte johannique n’est pas ethnique mais spirituelle ; elle ne constitue pas un lien racial, mais une catégorie religieuse ; elle n’englobe que ceux, parmi le peuple juif, qui refusent le Messie Jésus ; elle s’adresse à des gens qui, lors de sa rédaction, savent de certitude certaine que les disciples et les apôtres étaient, eux aussi, Juifs de nation ; elle distingue, avec sympathie certes, une catégorie de Juifs parmi les Hébreux. Il est impossible de soutenir sérieusement que l‘auteur du IVe Evangile aurait dû éviter une ambiguïté, qui n’existait pas encore. Mais le conflit entre l’Église et la Synagogue allait éloigner de plus en plus les hommes chrétiens des hommes juifs ; le texte évangélique, dans une situation nouvelle, devait apparaître comme un point d’appui de l’antisémitisme, moins par sa lettre elle-même que par l’esprit dans lequel on le lisait. Après tout, le même sort était réservé à l’Ancien Testament. Esaïe, Jérémie, Amos furent-ils antisémites ? Pourtant tels de leurs textes, détachés de l’époque où ils furent écrits ont alimenté l’antisémitisme chrétien[2].

Encore une fois, plutôt que d’esquisser une pâle réponse à un problème qui n’a pas suffisamment retenu l’attention des spécialistes, ou qui a suscité des solutions trop divergentes ou trop fragmentaires, on ne peut qu’attendre les conclusions des exégètes – qui ne doivent point perdre de vue que l’ouvrage de Jules Isaac n’a pas encore reçu les réponses qu’il mérite… Observons simplement que si le Nouveau Testament était réellement antisémite l’historien n’aurait pu tenter, comme il l’a fait dans Jésus et Israël, de prouver à partir de la doctrine évangélique, la fausseté des mythes d’allure théologique où se tapit l’antisémitisme chrétien. Si le Nouveau Testament était réellement antisémite, oserons-nous ajouter pour notre part, nous n’aurions certes pas poursuivi notre enquête !

*

*    *

L’antijudaïsme de l’Église ancienne a été admirablement défini par un homéliste du IVe siècle : «Ce n’est pas dans l’observation de la Loi, mais dans le Christ, que le salut du monde entier s’achève[3].» Le Nouveau Testament ne dit pas autre chose. Encore faut-il se souvenir qu’il a fallu que l’Église arrêtât la liste des ouvrages où elle reconnaissait l’inspiration divine ; et qu’elle a longuement hésité, particulièrement à propos de l’Epître longtemps attribuée à Barnabé, que l’on peut considérer comme l’un des plus anciens traités sur les Juifs.

Les écrits de l’Église ancienne n’étaient pas des dissertation académiques[4] ; la présence invisible de la Synagogue et le scandale plus ou moins muet des Chrétiens se devinent à chaque page de ces textes, qu’il faut lire en songeant à d’autres ouvrages où l’auteur se reprend soudain, parce qu’il avait oublié la gênante persistance de la religion juive. «Il ne faut pas que notre exposé, en luttant contre [le polythéisme des] Grecs se laisse entraîner au judaïsme», écrira Grégoire de Nysse[5]. De tels aveux commandent notre lecture des livres sur les Juifs ; l’inquiétude les explique mieux qu’une gratuite hostilité, mais en revanche les facilités parfois épaisses de l’antithèse y supplantent les nuances de la charité.

Si le modèle des traités sur les Juifs avait été donné une fois pour toutes par saint Paul dans les chapitres IX, X et XI de son Epître aux Romains, le contenu des autres traités variait selon le talent, l’inspiration de l’auteur, et son époque. Tant s’en faut qu’ils aient tous médité et mis à profit les directives de l’Apôtre. La preuve en est dans les tendances nettement hostiles aux Juifs qui apparaissent avec l’Epître de «Barnabé».

Cet ouvrage est le premier – mais il eut longtemps des contradicteurs -, pour qui la Loi n’avait aucune valeur, non seulement depuis l’Incarnation, mais depuis le Sinaï et le Veau d’Or ; il ne veut accorder à la Loi (comme un judaïsme alexandrin l’avait fait, mais sans antisémitisme !) qu’une valeur seulement allégorique : «quant à la circoncision en laquelle ils se reposaient avec confiance, elle a été abrogée, car il avait déclaré que ce n’est point la chair qu’ils devaient circoncire ; mais ils passèrent outre, trompés qu’ils étaient par un mauvais ange[6]. «Moïse ayant reçu un triple enseignement au sujet des aliments a parlé au sens spirituel ; mais eux [les Juifs] ont reçu ses paroles selon le désir de la chair ; comme s’il s’agissait de la nourriture[7].»  «Mais d’où serait venue aux Juifs la pénétration ou la compréhension de ces choses ?[8]» Leur indignité, dès l’époque de Moïse, ne leur a point permis de recevoir véritablement l’Alliance[9]. Pour qui se reporte aux textes invoqués par Barnabé, il est évident que son interprétation de l’Exode fausse le récit biblique : la raison en est évidemment son hostilité envers les Juifs : «Le Testament est nôtre à la vérité ; mais eux, ils ont perdu pour jamais le Testament autrefois reçu par Moïse… pour s’être tournés vers les idoles[10].» Un passage qui ne serait pas de la main de l’auteur de l’Epître, mais d’un lecteur «antisémite[11]» ignore totalement l’espérance paulinienne à propos des Juifs : «Après cela – [il s’agit la croix] – finis ces hommes ! finie la gloire des pécheurs[12].» Et le commentaire de la chute du Temple nécessitait-il une remarque sur les Juifs qui «ont dédié [à Dieu] un sanctuaire dans le temple à peu près à la manière des Païens[13] ?».

On discerne chez Barnabé une dégradation passionnelle de l’enseignement chrétien sur la Loi, ainsi que le germe d’une notion radicale du Rejet[14] qui en recherche déjà la preuve scripturaire avant que la croix n’ait été dressée. Alors que saint Paul voit dans le refus opposé à la prédication de la Résurrection l’origine de la chute d’Israël, Barnabé la recule dans le temps jusqu’au Veau d’Or ; alors que saint Paul garde les yeux fixés sur l’espérance de la réintégration d’Israël, Barnabé n’y fait aucune allusion. S’il fallait indiquer à quel moment nous décelons un infléchissement dans un sens antisémite de la pensée chrétienne au sujet des Juifs, il faudrait incriminer l’Epître de Barnabé, et sa «critique outrancière»[15].

Et faut-il, pour conclure, souligner le crédit de ce livre et son importance dans l’élaboration de l’antisémitisme de différenciation, – ou l’hésitation qui empêcha finalement l’Église de le compter parmi les livres canoniques du Nouveau Testament ?


  1. Jules Isaac, Jésus et Israël. Voir, entre de nombreux passages, les pages 190 et ss. [[Sur l’antijudaïsme du Nouveau Testament, voir l’article de M. Macina : «L’"antijudaïsme" néotestamentaire : Entre doctrine et polémique» (http://www.nrt.be/fr/L’"antijudaïsme"néotestamentaire:entre-doctrine-et-polémique-article-300); « Le Nouveau Testament est-il anti-juif ? », en collaboration avec Simon Légasse, Alain Marchadour, Daniel Marguerat, Michel Trimaille, Lucile Villey, Cahiers Évangile, n° 108, Service biblique, Évangile et vie, Cerf, Paris 1999. (O. Peel)]]
  2. Le lecteur mal convaincu, songe ici à tels textes du IVe Evangile ou des trois autres. On ne s’improvise pas exégète : nous renonçons à examiner les difficultés qu’il faudra bien qu’on étudie sérieusement. Mais quelques recherches particulières nous ont convaincu qu’en général c’est la passion antisémite qui a chargé certains textes de significations hostiles aux Juifs. Voir par exemple Matthieu XXVII, 25, plus loin, ch. XI, § 5.
  3. Homélie I sur la Pâque, Homélies pascales, II, Sources chrétiennes, n° 36, p. 66.
  4. M. Simon, p. 167 ss. , 222. Tableau d’ensemble des traités contre les Juifs, ch. VI, p. 188-213, 224.
  5. Grégoire de Nysse, Discours catéchistique, I, 1.
  6. Barnabé, IX, 4. - On rapprochera de ce texte celui, si profondément différent, de Paul dans l’Epître aux Galates, III, 19. Sur l’Epître de Barnabé et la polémique juive (parfois défensive), voir A. Marmorstein, Revue des Etudes juives, LX, 1910, p. 221. L’influence de Barnabé, quant au Veau d’Or, est sensible dans le De altercatione Synagogae et Ecclesiae dialogus, qui pour ne pas être de saint Augustin, a exercé depuis le Ve siècle une profonde influence. (B. Blumenkranz, Les Auteurs latins chrétiens sur les Juifs, Revue des Etudes juives, IX (CIX), 1949, p. 30, 31.) [[Pour une approche de l’épître de Barnabé, voir Les Pères Apostoliques, éd. du Cerf 1991, p. 263 ss. (O. Peel)]]
  7. Barnabé, X, 9.
  8. Barnabé, X, 12.
  9. Barnabé, XIV, 1 et 4.
  10. Barnabé, IV, 6-8.
  11. L’épithète est de Gabriel Oger, dans ses notes à l’Epître de Barnabé (les Pères apostoliques, I-II, 2e éd., textes publiés par Hemmer et Lejay, p.CX).
  12. Barnabé, VIII, 2.
  13. Barnabé, XVI, 2.
  14. Barnabé, XIII. Voir plus loin, ch. XI, § 8.
  15. J Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, II, p. 123. - critique «outrancière» parce qu’intemporelle ; Oscar Cullmann a montré pour quelles raisons Barnabé n’avait pas compris la valeur de la révélation contenue dans l’Ancien Testament (Christ et le temps, p. 94). On peut, à certains égards, rattacher les chapitres III et IV de l’Epître à Diognète à la postérité de l’Epître de Barnabé.

2 Responses to 5. Le Nouveau Testament et les juifs

  1. Peel Olivier on décembre 28, 2013 at 3:49 says:

    Jules Isaac a fortement attiré l’attention sur ce point, ainsi que sur les précautions qu’on doit en déduire dans l’enseignement chrétien[1].

    Sur l’antijudaïsme du Nouveau Testament, voir l’article de M. Macina
    http://www.nrt.be/fr/L%27%22antijuda%C3%AFsme%26nbsp%3B%C2%BB-n%C3%A9otestamentaire%3A-entre-doctrine-et-pol%C3%A9mique-article-300;
    Simon Légasse, Alain Marchadour, Daniel
    Marguerat, Michel Trimaille, Lucile Villey,
    Cahiers Evangile, n° 108, Service biblique
    Evangile et vie, Cerf, Paris 1999.

  2. Peel Olivier on décembre 28, 2013 at 4:07 says:

    mais ils passèrent outre, trompés qu’ils étaient par un mauvais ange[6].»

    Pour une approche du l’épître à Barnabé, Les Pères Apostoliques, éd. du Cerf 1991, p.263.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *