48 5. Un legs du passé chrétien : le crime rituel

Si l’analyse des thèmes essentiels de l’antisémitisme du ressentiment chrétien accuse sa dépendance à l’égard du monde où il s’épanouit, et prouve que, tourné vers le passé, anathématisant le présent, il porte cependant le sceau du siècle qu’il prétend détester, il ne renie pas pour autant l’héritage séculaire d’allure pseudo-théologique de l’antisémitisme d’installation. Le «déicide» et la malédiction globale et totale d’Israël sont complaisamment enseignés, et l’asservissement nécessaire des Juifs demeure un point fixe de cette pensée exaspérée par le démenti de la vie quotidienne. La réintégration finale des Juifs est enseignée du bout des lèvres, quand on ne la passe pas plus simplement sous silence. Le tsar Alexandre III repoussait en 1890 une proposition qui tendait à alléger le sort des Juifs russes en écrivant : «Nous ne pouvons oublier que les Juifs ont crucifié Notre-Seigneur et répandu son sang précieux[1].»

Mais l’une des accusations d’autrefois était destinée à une singulière et humiliante fortune : le crime rituel, légèrement, ou haineusement attesté (selon les cas) a enfiévré les masses, accompagné tous les Juifs d’une sinistre réputation, excité la haine et la calomnie, cristallisé en dramatiques incidents l’antisémitisme verbal.

Il existe une immense bibliographie du sujet ; et les auteurs juifs ne sont pas les seuls à avoir prouvé la légèreté et les funestes conséquences de cette accusation. En Syrie et dans les pays turcs depuis 1840[2], en Hongrie (1882), en Autriche (1897), en Allemagne (1891), en Pologne et en Russie tout au cours du siècle depuis 1816, la terrible calomnie provoquait une recrudescence d’antisémitisme. L’Allemand Auguste Röhling, professeur à l’Université de Prague, ayant cru découvrir dans le Talmud un texte sur le crime rituel, publia en 1878 son Der Talmudjude, appelé dans toute l’Europe à un immense retentissement[3]. La citation incriminée donna lieu les années suivantes à une polémique dont on peut résumer les résultats avec un auteur souvent sévère à l’endroit des Juifs : «[le passage allégué] n’a pas le sens que Röhling lui prête… nulle part le crime rituel pascal, sous n’importe quelle forme, n’est prescrit ou légitimé par le Talmud[4]».

Drumont, tout au long de quatre-vingts pages, expose le problème en reprenant par le menu toutes les calomnies anciennes, et les pédantes précisions des antisémites allemands, sans jamais faire allusion au geste énergique du pape Paul IV qui, peu suspect de sympathies juives, fit pendre un provocateur coupable d’avoir accusé les Juifs de crime rituel en 1555[5]. Nulle part, dans les deux volumes de La France juive, Drumont ne fait la moindre allusion à l’enquête du cardinal Ganganelli (qui fut élu pape, en 1769, et régna sous le nom de Clément XIV). C’est sans doute parce que les conclusions de cette enquête de 1756 causèrent au mythe du crime rituel un dommage immense[6]. A l’affût des ragots et des coupures de presse qu’il devait utiliser pour sa compilation, Drumont en avait écarté soigneusement les nouvelles qui rapportaient comment, en 1874, des machinations rituelles en Turquie et en Grèce avaient abouti à la condamnation de Grecs de mauvaise foi[7]. Quatre-vingts pages de détails et de fausses précisions – mais le silence sur la circulaire du ministre Golitzine qui en 1817, après l’affaire de Grodno, avertissait les gouverneurs de se méfier des accusations de crime rituel[8].

La mauvaise foi du R. P. Constant était encore plus grande que celle de Drumont. Il déclarait d’emblée : «Pour nous, il n’y a pas ombre de doute sur la réalité du fait[9]» et, revenant dans le corps de sa démonstration sur le meurtre rituel, il glissait négligemment : «Le XVIIIe siècle s’est pourtant aventuré à nier ce crime juif.» Combien de lecteurs auront reconnu le XVIIIe siècle pontifical ? «Mais que n’a pas attaqué le XVIIIe siècle ?» demandait le Père Constant, rassuré. En annexe à son ouvrage, il donnait seize documents, choisis on devine avec quelle attention, et échelonnés entre 1244 et 1704. Il est à craindre que la plupart des lecteurs du Père Constant n’aient, ici encore, pas été pleinement capables d’apprécier le savoir-faire anthologique de l’auteur. Car dix-neuf textes eussent comporté la bulle du pape Honorius III défendant en 1217 de molester les Juifs et de leur imposer le baptême ; – celle de Benoît XIII en 1727 sur les conditions requises pour baptiser les Juifs ; – et précisément le mémoire de 1756 du cardinal Ganganelli…

Ruses d’une guerre perdue[10]. Les antisémites ont finalement lâché pied dans la discussion ; ils furent réduits à admettre que le Talmud ne pousse nullement les Juifs au meurtre rituel. L’antisémite «catholique» De Vries de Heekelingen témoigne de cette dérobade[11] qui, à la veille de la seconde guerre mondiale, insinuait que le crime rituel n’est pas le fait de tous les Juifs mais des seuls Cabbalistes et Hassidim ; le chapitre qu’il consacre avec prudence à ce problème évite les accusations tapageuses, bien qu’il soit composé de manière à persuader qu’il y a «quelque chose quand même». On argue de prétendues lois non écrites du judaïsme pour tenter de maintenir l’accusation traditionnelle, décapitée de son appareil de citations, et expliquer ainsi la bonne foi des Juifs «non initiés». Ce sont autant de dérobades : un antisémite n’admet jamais que son information puisse avoir été déficiente ou erronée.

De Vries, Mgr Delassus[12], le Père Constant, Drumont, tant d’autres encore, ont puisé leurs «documents» sur le meurtre rituel dans la collection de reproches qui  prétendaient établir l’immoralité du Talmud. Ces dénonciations furent constamment contestées par les Juifs ; mais, sujettes à de trop difficiles vérifications, perpétuellement reprises sous l’influence d’apostats juifs, tout au cours du Moyen âge, elles furent, plus tard, relayées par des spécialistes d’inégale valeur, depuis Eisenmenger jusqu’à Röhling, – dont on a prétendu qu’il était incapable de lire le Talmud dans le texte[13]. Le grief était d’autant moins sérieux, au XIXe siècle, que l’assimilation détournait les communautés juives de leur passé, et du Talmud ; mais plus les Juifs se détachaient de la vie spécifiquement juive, plus les antisémites s’acharnaient à prouver que le Talmud exerçait une totale emprise sur les Israélites au point d’obtenir de chacun d’entre eux une obéissance inconditionnelle. Le démenti de la vie quotidienne n‘ébranlait ni Drumont ni Röhling.

C’est l’occasion de définir l’un des critères de l’antisémitisme moderne : il professe en effet le postulat de la fixité absolue du judaïsme et de la fidélité inébranlable des Juifs au Talmud. Rien ne peut faire démordre l’antisémite de ce postulat. On a souvent rappelé combien les Juifs, dans les sociétés d’autrefois, s’auréolaient de magie : en vérité, les antisémites prêtent encore au Talmud une vertu magique.


  1. Vichniac,  p. 97.
  2. M. Franco, Histoire des Israélites de l’empire ottoman, p. 220 ss.
  3. Röhling avait eu, au XIXe siècle plusieurs devanciers ; La Théorie du judaïsme, de l’abbé Chiriani, publiée en français à Varsovie en 1829 ; Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, de Gougenot des Mousseaux ; De l’usage du sang chrétien par les Juifs, de Lioutostansky (Saint-Pétersbourg, 1875) et du même, en 1879, Le Talmud et les Juifs.
  4. F. Vernet, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, II, 1706.
  5. D. Kaufmann, Revue des Etudes juives, IV, 1882, p. 92.
  6. Document réimprimé dans la même Revue, XVIII, 1889.
  7. Détails dans Doubnov, II, p. 213.
  8. Texte dans Doubnov, I, p. 645.
  9. R. P. Constant, Les Juifs devant l’Eglise et devant l’histoire, 1896, p. IX.
  10. Mais il y a des textes qui se survivent. Voir l’enquête du R. P. Demann, La Catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible. (Cahiers sioniens, n° 3-4, 1952, p. 184.)
  11. H. de Vries de Heekelingen, Juifs et Catholiques, Grasset, 1934.
  12. Mgr Delassus, La Question juive, p. 27-30.
  13. J. Parkes, An Enemy... p. 15.

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