31 6. L’art, miroir de l’antisémitisme d’installation

L’examen détaillé de la figure de la Synagogue dans l’art du Moyen âge permet de jalonner l’inexorable durcissement des dispositions chrétiennes. Vers le IXe siècle, des ivoires destinés à la reliure, sculptés dans les pays mosellans, représentent la Synagogue voilée, une arme à la main, une bannière de l’autre, tout comme l’Église : la supériorité de l’une n’impliquant pas que l’autre dût renoncer à toute supériorité militaire[1]. Au XIIe encore, Suger faisait représenter Jésus entre l’Église, qu’Il couronne, et la Synagogue à laquelle Il ôte le voile du visage :

Quod Moyses velat Christi doctrina revelat,

commentait Suger. Aucune menace péjorative ici non plus ; et cette leçon spirituelle n’était pas sans retentissement, puisque deux imitations du vitrail de saint Denis subsistent encore dans le département de la Somme[2].

Non seulement l’aveuglement de la Synagogue était représenté par les peintres, les sculpteurs et les maîtres verriers, mais aussi les voyait-on, anticipant sur les événements, symboliser l’aveu de son erreur par la Synagogue elle-même. Une miniature du psautier de Blanche de Castille montre, vers 1230, la Synagogue dans un médaillon, symétrique de celui qu’occupe l’Église, pencher lourdement la tête, s’appuyer à la hampe brisée de sa bannière, et laisser échapper les Tables de la Loi[3]. C’est aussi au XIIIe siècle, dans les régions du Nord de la France ou dans les pays autrefois austrasiens, que les statues et les vitraux accusent davantage l’abaissement de la Synagogue, et traduisent un accroissement d’hostilité de la part des Chrétiens. L’influence du théâtre à cet égard a dû être profonde, comme l’a montré Emile Mâle. Or, ce théâtre religieux, par un glissement naturel, a fait dévier les discussions plus ou moins théologiques sur un terrain essentiellement moral ; et les symboles dont se servaient les artistes, à la suite du théâtre, ne traduisaient plus «une donnée dogmatique ou mystique mais, plus prosaïquement, les sentiments de répulsion et de méfiance haineuse qui sont ceux des Chrétiens du temps à l’égard d’Israël»[4] Dès lors, monuments et enluminures, incarnent, plus radicalement qu’au IXe siècle, l’erreur juive : c’est un serpent qui enserre les yeux de la Synagogue ; ailleurs, celle-ci tient les Tables à l’envers ; elle porte – exceptionnellement, et cela mérite d’être souligné[5] – une bourse à la ceinture ; pire encore, la Synagogue a dans les mains un calice renversé, elle monte un bouc, ou un âne, elle brandit même les instruments romains du supplice de la Croix, elle accomplit les avanies subies par Jésus de la main des Gentils[6] ; les artistes affublent la Synagogue du chapeau pointu, lui ôtent toute bannière chevaleresque, même brisée, lui accordent pour compagnon le diable, la couchent sur le sol aux pieds de l’Église, la représentent même chargée du joug de l’esclavage[7]. Il arrivait même que l’art essayât de traduire l’interprétation la plus hostile du texte de saint Matthieu : «que son sang [retombe] sur nous[8]…»

Au XIIIe siècle encore, on opposait, en un rapport de filiation ou de ressemblance, les quatre évangélistes aux quatre grands prophètes. Au XVe siècle, on met en parallèle les évangélistes avec les quatre Pères de l’Église latine : les prophètes disparaissent[9]. La représentation des Juifs lapidant saint Etienne influençait, par delà quinze siècles, le peuple contre les Juifs[10]. La sculpture et la caricature illustraient le thème de la truie, symbole du judaïsme, apparu en Allemagne au XIII e siècle. Luther allait en renouveler l’audience par un pamphlet lancé en 1543[11]. Le Scorpion, symbole de la Dialectique dans l’œuvre d’un écrivain  lillois du XIIe siècle, devint celui du peuple juif. L’opinion confondait dans la même réprobation involontairement admirative Juifs et Dialecticiens ; et c’est probablement au XIVe siècle à Sienne, selon M. Bulard, que le Scorpion devint dans l’art italien et français le symbole d’Israël. D’autres animaux traduisaient l’animosité contre les Juifs : le caméléon, le basilic, la chauve-souris, etc.[12]. La représentation des sentiments populaires relayés par la pseudo-théologie atteignit son point culminant dans certaines Croix-vivantes : un bras humain prolongeant le bras de la Croix enfonçait jusqu’à la garde une épée dans la Synagogue[13].

Dans ces conditions, les visages des Juifs relevaient surtout de la caricature et des facilités pseudo-caractériologiques que l’imprimerie, aux XIXe et XXe siècles, devait propager avec une particulière grossièreté. L’art chrétien n’ira dessiner les Juifs, dans la réalité du ghetto, qu’avec Rembrandt[14].


  1. C. de Linas, Revue de l’Art Chrétien, 1885, p. 212 ; Bulard, Le Scorpion, symbole du peuple juif, p. 80.
  2. E. Mâle, L’Art religieux du XIIe siècle, p. 166 ; L’Art religieux du XIIIe siècle, p. 204.
  3. Louis Réau, La Miniature, planche 51. 
  4. P. Bulard, p. 83, 75. Voir l’article de H. Pflaum, Revue des Etudes juives, LXXXIX, 1930, p. 111 ; il y étudie les Juifs dans l’art du Moyen âge. On verra de probants exemples de la haine traduite par le théâtre, et nourrie par lui, dans J. Stengers, Les Juifs dans les Pays-Bas au Moyen âge, p. 52 ss.,  ou dans les Libres Propos de Hitler (Flammarion, II, p. 197). Cf. L. Poliakov, I, p. 143 ss.
  5. Bulard, p. 85.
  6. Bulard, p. 179, 180, 187, 206 ss., 308.
  7. Détails et précisions dans l’excellent article de Paul Hildenfinger, La Figure de la Synagogue dans l’art du Moyen âge, Revue des Etudes juives, XLVII, 1903, p.187 ss. Se reporter aussi, outre les indications données plus haut, à E. Mâle, Histoire de l’art, d’André Michel, I / 2, p. 792 ; A. Michel, même Histoire, II / 2, p. 762. - Il convient de souligner que l’intention n’est pas toujours et partout péjorative dans la représentation de la Synagogue : ainsi, l’Eglise est représentée ici par le Centurion, la Synagogue par le Porte-Eponges ; ailleurs, Marie est figure de l’Eglise, saint Jean de la Synagogue. Voir E. Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle, p 224, ss.
  8. Bulard, p. 181.
  9. E. Mâle, L’Art religieux à la fin du Moyen âge, p. 235 ; mais cf.p. 259.
  10. L. Gauthier, Les Juifs des deux Bourgognes, Revue des Etudes juives, XLIX, 1904, p. 257.
  11. Voir la Revue des Etudes juives, XIX, 1889, p. 239, et J. Reider, Jews in Medieval Art, dans Essays on Antisemitism, p. 49.
  12. Bulard, p. 101, 107, 263 ss., 246, 250, 257.
  13. Bulard, p. 90.
  14. J. Reider, p. 56 ; E. Namenyi, Revue des Etudes juives, XI (CXI), 1952, p. 197. [[Il convient de signaler la place importante, non évoquée ici par Lovsky, que tient l'art chez les nazis; voir le livre d'Alain Guyot et Patrick Restellini, L'art Nazi. (O. Peel)]]

1 Response to 6. L’art, miroir de l’antisémitisme d’installation

  1. Peel Olivier sur mars 4, 2014 à 2:14 says:

    L’art chrétien n’ira dessiner les Juifs, dans la réalité du ghetto, qu’avec Rembrandt[14].

    Un sujet qui n’est pas abordé ici par Lovsky mais qui est également très important est l’art Nazi. Voir la référence suivante:
    http://books.google.be/books?id=NhqMD2_WKPEC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *