12 6. Le Livre d’« Esther », les juifs et la haine païenne

Mais le Livre d’Esther ?

De nombreux indices conduisent à conclure que, sous une apparence, et dans un cadre perses, le récit évoque une situation hellénistique[1], où transparaissent des épisodes  plus ou moins proches de la persécution dirigée par Antiochus Epiphane ; et des arguments très sérieux permettent de penser qu’il s’agit beaucoup moins d’un livre historique que d’un ouvrage allégorique : Esther est à mettre à côté de Jonas, et non pas des Chroniques ou des Maccabées. Faut-il cependant se convaincre que certains Juifs aient imaginé les caractéristiques brûlantes de l’antisémitisme dans le seul dessein de forger un récit édifiant ? La non-historicité perse d’Esther anéantirait-elle vraiment son historicité antisémite ? Plus de vingt siècles d’histoire éclairent les paroles d’Haman : «Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et vivant à part parmi les autres peuples, ayant des lois différentes de celles des autres peuples[2]

Le texte grec «deutéro-canonique» d’Esther, en tout cas antérieur à l’expansion chrétienne puisque Flavius Josèphe le connaissait, nous offre un document saisissant, attribué au roi Assuérus[3] lui-même qui aurait écrit à tous les gouverneurs des provinces :

«…Haman nous a dénoncé, mêlé à toutes les tribus du monde, un peuple rebelle, en opposition par ses lois avec toutes les nations, et faisant constamment fi des ordonnances royales, au point d’être un obstacle au gouvernement que nous assurons à la satisfaction générale.
Considérant donc que ledit peuple, unique en son genre, se trouve sur tous les points en conflit avec l’humanité entière, qu’il en diffère par un régime de lois exotique, qu’il est hostile à nos intérêts, qu’il commet les pires méfaits jusqu’à menacer la stabilité de notre royaume ;
Par ces motifs nous ordonnons que toutes les personnes [juives] …seront radicalement exterminées…  afin que, ces rebelles d’aujourd’hui comme d’hier précipités de force dans l’Hadès en un jour, stabilité et tranquillité plénières soient désormais assurées à l’Etat[4]

De longs commentaires sont inutiles. N’a-t-on pas, il y a moins de vingt ans, entendu de semblables discours et lu de pareilles explications – avec, il est vrai, de plus hypocrites conclusions ? On se contentera d’une remarque d’Adolphe Lods : «C’est un agréable persiflage de l’antisémitisme. Artaxerxès y présente son édit comme une loi d’apaisement ; soucieux de faire régner la paix dans ses états, il a vu qu’il fallait pour cela faire disparaître le peuple juif qui suit une manière de vivre étrangère[5]

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*     *

Non certes, tout antisémitisme n’est pas d’origine chrétienne. Loin d’insister sur la maigreur des preuves de la haine païenne envers Israël, nous nous étonnerions, quant à nous, de leur abondance, si l’on tient compte des destructions dues au temps et, dans l’aire chrétienne, à l’intolérance anti-païenne. Allons-nous donc, comme on l’a fait plus d’une fois, insister pour conclure sur le caractère «pré-chrétien» de l’antisémitisme dans le monde gréco-romain ? L’univers perse peut suggérer une réponse : l’antisémitisme perse nous est d’autant mieux attesté qu’il est plus tardif, bien qu’il surgisse dans une région qui avait à peu prés échappé à l’influence gréco-romaine, et totalement à l’attraction chrétienne. Sur cette terre païenne, les Gentils conçurent une haine religieuse à l’égard d’Israël. Elle n’était ni préchrétienne, ni postchrétienne, mais très exactement, païenne et antisémite.

S’il est difficile à un chrétien de ne pas voir dans la venue du Christ la charnière de l’histoire, les réflexions purement chronologiques sur l’antisémitisme «préchrétien» témoignent d’une imprécision historique évidente[6] : qu’est-ce exactement que l’époque préchrétienne ? se termine-t-elle avec la Croix, avec l’évangélisation des cités orientales, ou la conversion massive des païens, ou la conversion des empereurs ? La discussion ne permet pas d’éviter un conflit déplaisant, les uns se défendant mal de vouloir faire naître l’antisémitisme plus tôt, les autres plus tard que l’ère chrétienne, ou plus exactement ecclésiastique.

Que l’antisémitisme soit «préchrétien», nous le pensons, preuves à l’appui, mais ce n’est pas pour insister sur son antériorité par rapport à la victoire chrétienne. Le débat se situe d’autant moins sur le terrain chronologique que l’antisémitisme païen «préchrétien» ou, comme de nos jours, «postchrétien», n’excuse en rien l’antisémitisme chrétien. Celui-ci ne s’éclaire-t-il pas néanmoins quand on le compare aux passions auxquelles il s’apparente : n’arrive-t-il point que les solutions partielles d’un problème dissimulent sa signification globale ? L’étude des plus anciennes démarches de l’antisémitisme, comme de ses plus récentes fureurs nous semble donc la condition même d’une connaissance exacte de l’antisémitisme chrétien.

Peut-être le livre de l’Exode dépeint-il les Egyptiens plus lucides à propos des Juifs qu’ils ne le furent en réalité (mais qu’en savons-nous ?) ; sans doute le Livre d’Esther se rapporte-t-il aux Grecs plutôt qu’aux Perses, (et non sans de légitimes simplifications s’il est vrai qu’il s’agit d’une longue parabole) ; on ne peut faire crédit au 3e Livre des Maccabées, dont la dépendance à l’égard d’Esther paraît probable ; et davantage encore que le revirement d’Assuérus, l’histoire racontée dans le Livre de Judith provoque le scepticisme historique. Mais enfin, les Juifs imaginaient-ils gratuitement la haine dont tous ces ouvrages nous apportent les signes troublants ? «Au milieu des innombrables populations de ton royaume [perse ? hellénistique ? romain ? – qu’importe !] est dispersé un peuple inassimilable[7].» Toutes les discussions sur le royaume où ce cri assiège – déjà – les grands de ce monde, ont moins d’importance que ce grief païen, et typiquement antisémite. «Ne nous lapideront-ils pas ?[8]» disaient les Juifs à propos des Païens (d’Egypte). Une expérience séculaire, où l’orgueil national se mêlait à la foi religieuse (rien n’est jamais pur dans l’histoire des hommes) faisait dire à Israël : «Malheur aux nations qui se dressent contre ma race[9] !» N’est-ce pas en définitive, la vérité historique et spirituelle que traduisait l’écrivain inconnu qui mit dans la bouche de Mardochée une prière d’effroi : «Il y a des embûches en vue de notre ruine, des projets de détruire ton antique héritage[10]

Par un curieux paradoxe, ce sont les écrivains les plus philosémites qui accumulent, contre les livres juifs décrivant la haine des Gentils envers Israël, les objections les plus nombreuses. Non qu’elles soient gratuites et inutiles : on en a ici même tenu soigneusement compte. Tant de travaux, cependant, n’ont pas expliqué pourquoi les Juifs, à la veille de l’ère chrétienne, s’obstinaient à composer des romans, des paraboles et des apocalypses retraçant les persécutions ou la haine des Gentils. Pourquoi ces livres distinguent-ils, plus ou moins nettement, cette haine de la haine (en quelque sorte naturelle) entre des peuples voisins ou rivaux ? Etait-ce une aberration collective qui motivait la composition de ces ouvrages, et leur assurait une immense audience ? Toutes les remarques de détail, aussi négatives qu’elles soient, répondent-elles à cette question ? Et toutes les observations, probablement exactes, sur les griefs juifs contre les Grecs, symboliquement transférés dans le passé des Perses, ne réduisent pas ce pourquoi au néant.

Si nos ouvrages sur le peuple juif à la veille du Ier siècle sont trop souvent pessimistes, et par là tendancieux[11], les sentiments des nations envers les Juifs qui habitaient parmi elles pèchent, dans nos descriptions par un excès d’optimisme : le 3e Livre des Macabées, Judith, Esther, attestent que les Juifs ont souffert d’une hostilité païenne ouverte, éclatante et haineuse. On peut, certes, selon le genre littéraire qu’on reconnaît à ces livres, apporter des nuances considérables à l’identification et à l’exploitation historique de ces haines ; mais, pour rejeter en bloc ces sources sur les rapports des Païens et des Juifs, il faut finalement professer un véritable antisémitisme littéraire, et admettre que les Juifs mentaient par plaisir. On en vient ainsi, par un inconscient marcionisme historique, à disqualifier la signification de ces livres juifs, au lieu de prouver qu’il s‘agit de témoignages entièrement mensongers, et d’expliquer pourquoi ces faux furent composés et répandus. Etait-ce pour fournir un alibi aux futurs antisémites chrétiens ? Ou pour plonger les historiens dans l’embarras ? Tant qu’on n’aura pas répondu valablement à ces questions et que l’on se contentera de pourfendre paresseusement des positions maladroitement orthodoxes, c’est avec inquiétude et malaise qu’il faudra constater l’hostilité, ou le dédain systématiques, de la plupart des historiens envers la signification réelle des livres qui racontent le conflit entre le peuple juif et les nations païennes. Nous ne voudrions point, quant à nous, nous rendre coupable de légèreté en ne discernant pas, dans le Livre d’Esther, une parole de Dieu sur l’antisémitisme ; et peut-être sera-ce un jour le travail des historiens de découvrir dans quelle mesure la présence de ce livre dans l’Ancien Testament aura aidé tant de chrétiens à comprendre, au XXe siècle, la véritable nature d’une haine que des Juifs anonymes décrivaient déjà avec une étonnante lucidité à la veille de l’ère chrétienne.


  1. Voir Adolphe Lods, Histoire de la Littérature hébraïque et juive, p. 797 ss. [[Pour une approche plus moderne de la littérature hébraïque et du livre d’Esther, voir : Introduction à Ancien Testament, Tremper Longman et Raymond Dillard, éd., Excelsis 2008, p. 197-206 ; Gleason Archer, Introduction à l’Ancien Testament, éd. Emmaüs 1986, p. 464-467; Bruce Waltke, Théologie de l’Ancien Testament, éd. Excelsis 2012, p. 821-827. (O. Peel)]]
  2. Esther, 3, 8. - Tous les historiens ne sont pas insensibles à la signification du Livre d’Esther quant à l’antisémitisme de l’antiquité. Margolis et Marx, favorables pourtant aux thèses de la critique, écrivent qu’il s’agit bien du «type de la longue série de persécutions que les Juifs de la Diaspora eurent à supporter» (Histoire du peuple juif, éd. française, p. 123) ; et A. Causse voit dans la «nouvelle» d’Esther, la grande colère du peuple en butte à la malveillance des païens". (Israël et la vision de l’humanité, p. 90.)
  3. Le 3ème Livre des Maccabées fait écrire au roi lagide Ptolémée une lettre semblable.
  4. Esther, texte de la Vulgate, 13, 4 à 7 (trad. du R. P. Barucq, «Bible de Jérusalem», après le chapitre III, p. 13).
  5. Adolphe Lods, Histoire de la Littérature hébraïque et juive, p. 955.
  6. Jules Isaac, en écrivant ses articles sur l’Antisémitisme préchrétien, cités à plusieurs reprises, n’a fait que suivre sur leur terrain certains des critiques chrétiens de Jésus et Israël.
  7. Esther, 3, 8.
  8. Exode, 8, 22.
  9. Judith, 16, 17.
  10. Esther, texte de la Vulgate, 13, 15 (trad. du  R. P. Barucq, IV, 17 f). Prière toute semblable d’Esther elle-même. (Vulgate, 14, 8 ss. ; Barucq, 4, 18 o.)
  11. Voir Jules Isaac, Jésus et Israël, p. 76 ss., et R. P. Démann, la Catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible, Cahiers sioniens, n° 3-4, 1952, 60 ss.

2 Responses to 6. Le Livre d’« Esther », les juifs et la haine païenne

  1. Peel Olivier on décembre 18, 2013 at 1:28 says:

    De nombreux indices conduisent à conclure que, sous une apparence, et dans un cadre perses, le récit évoque une situation hellénistique[1]

    Pour une approche plus moderne de la littérature hébraïque et du livre d’Esther, je suggère l’Introduction à Ancien Testament de Tremper Longman et Raymond Dillard, éd. Excelsis 2008, pp.197-206;
    Introduction à l’Ancien Testament de Gleason Archer, éd. Emmaüs 1986, pp.464-467;
    Théologie de l’Ancien Testament de Bruce Waltke, éd. Excelsis 2012, pp.821-827;

    • macina on décembre 18, 2013 at 2:27 says:

      Merci, mon cher Olivier et bravo pour ta persévérance. Mes reproches à celles et ceux d’entre nous qui regardent mais ne font rien m’ont valu une violente algarade. Je t’en parlerai.

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