57 6. Le paroxysme de la haine

Les Athées et les Chrétiens plus ou moins antisémites qui ont été entraînés dans le mouvement raciste, sans en partager les convictions, semblent avoir tous senti qu’ils franchissaient à la remorque des Nazis, les limites de leur haine à l’égard des Juifs. Quand Mussolini parut prêt à céder, au début de 1943, aux exigences de Ribbentrop qu’irritait la protection accordée aux Juifs de France, de Croatie et de Grèce alors occupées par l’armée italienne, Bastianini présenta au Duce des rapports récemment parvenus de Pologne sur les procédés et les méthodes des Allemands : Mussolini repoussa immédiatement les demandes nazies[1]. On a avancé plusieurs explications de ce refus. Ne suffit-il pas de dire que Mussolini avait brandi l’argumentation raciste, s’était même peut-être dans une certaine mesure laissé influencer par elle, mais qu’il n’avait jamais réellement sacrifié à l’idole du mythe racial ? Ne suffit-il surtout pas de penser que les plus antisémites des fascistes ne reconnaissaient plus leurs convictions ni leurs préjugés dans la passion illimitée des Nazis ?

Lorsque le Grand-Rabbin de Roumanie, A. Safran, essaya de faire rapporter l’ordre de déportation des Juifs habitant plusieurs régions roumaines, il s’adressa à de hauts dignitaires de l’Église orthodoxe, qu’il savait antisémites. Chaque fois, avec des fortunes diverses, il reçut leur aide ; elle exprimait, non pas l’installation d’un philosémitisme de principe, mais la condamnation que l’antisémitisme chrétien de ou du ressentiment ne pouvait s’interdire de porter contre les outrances et le fanatisme racistes[2]. Dans les mêmes circonstances, et pour des motifs semblables, le chef de l’Église bulgare parvint à empêcher le gouvernement de livrer vingt mille Juifs à la déportation[3].

Personne n’ignore combien les Chrétiens de Hongrie étaient en général mal disposés envers les Juifs, en butte depuis le gouvernement éphémère de Bela Kun aux manifestations les plus classiques du ressentiment chrétien. Le dramatique dialogue, dont Ribbentrop a garanti l’exactitude à Nuremberg, du régent Horthy[4] avec Hitler ne souffre aucun commentaire : après avoir appris de Hitler que le marché noir hongrois était dû aux Juifs, «Horthy demanda ce qu’il devait alors faire des Juifs, puisqu’il leur avait déjà ôté tous les moyens d’existence – il ne pouvait pourtant pas les assommer ; le ministre des Affaires étrangères [Ribbentrop] déclara alors que les Juifs devaient être ou exterminés ou envoyés dans des camps de concentration. Aucune autre solution n’était possible… Le Führer parla… Les Juifs ne sont que des parasites. En Pologne, la situation a été entièrement liquidée ; si les Juifs là-bas ne voulaient pas travailler ils étaient fusillés ; s’ils ne pouvaient pas travailler, ils devaient périr. On devait les traiter comme des germes de tuberculose susceptibles de contaminer un organisme sain. On n’est pas cruel, quand on tue des créatures innocentes telles que des cerfs ou des chevreuils, bien qu’elles ne fassent aucun mal. Pourquoi épargner les bêtes sauvages qui veulent nous apporter le bolchevisme ?…[5]» C’était un langage que Horthy n’avait probablement jamais imaginé.

Le gouvernement slovaque, dont l’antisémitisme d’installation et de ressentiment fut probablement plus violent qu’en Pologne, en Hongrie ou en Roumanie, s’en tenait à propos des Juifs slovaques déportés en Pologne au concept traditionnel du ghetto ; il s’entremit en particulier en faveur des Juifs convertis ; il voulut même envoyer une délégation visiter les Juifs déportés : sans doute éprouvait-on quelque inquiétude à Bratislava. Devant le refus allemand, le gouvernement slovaque fit cesser les déportations : on voulait bien chasser les Juifs ; on n’allait pas jusqu’à les livrer à l’extermination[6].

On aurait certes tort d’interpréter les gestes de Mussolini, de Horthy, des patriarches roumain et bulgare, et des dirigeants slovaques comme des indices d’un philosémitisme, même tardif ; mais du moins est-il permis d’y soupçonner quelque remords et de reconnaître dans le domaine historique qu’ils expriment un autre antisémitisme que celui de l’idolâtrie raciste. Devant le paroxysme de la haine, on devine un mouvement de recul chez certains de ceux qui, trop longtemps, avaient mêlé leurs voix et leurs décrets aux lois et aux imprécations antisémites. Dieu fasse que la démesure raciste apprenne aux nations que tout antisémitisme est toujours une démesure humaine.

Le poète juif Saül Tchernichovsky évoque dans le Mur miraculeux de Worms comment une femme juive menacée par un bataillon de soldats chrétiens, au Moyen âge, trouva un refuge soudain et inattendu dans un mur complice :

Puisque le cœur de l’homme est dur
Le mur de pierre aura pitié :
Un creux soudain s’y est formé,
La femme enceinte y est entrée.

Mais, remarque le poète,

…Si ce fait s’était produit
A notre époque, de nos jours,
Le mur de Worms n’eût pas bougé[7].


  1. L. Poliakov, La Condition des Juifs en France sous l’occupation italienne (C. D. J. C. éd.), p. 31 ; Bréviaire de la haine, p. 181, 182, 189-192.
  2. Voir le récit dramatique d’A. Safran dans Les Juifs en Europe, p. 209 ss. Il s’agit bien de l’antisémitisme «chrétien» et de l’attitude des gens d’Eglise. Le gouvernement d’Antonescu, brutal et désordonné, eut moins de scrupules. (Poliakov, Bréviaire..., p. 186-187.)
  3. Evidences, octobre 1952, p. 26.
  4. Sur l’attitude de Horthy, voir Monneray, Est, p. 216-225.
  5. Compte rendu de l’entretien entre Hitler et Horthy, 17 avril 1943, dans Monneray, Ouest, p. 294. (Cf. p. 264.) C’est nous qui soulignons.
  6. Monneray, Est, p. 96, 213 ; Poliakov, p. 183-184. - On compend la réflexion roublarde de Hitler au moment où le gouvernement de Mgr Tiszo intervenait à Berlin : «C’est amusant de voir comment ce petit prêtre catholique qui a nom Tiszo se débarrasse de ses Juifs en nous les envoyant.» (Libres Propos, II, 30 août 1942, p. 306.)
  7. S. Tchernichovsky, Poèmes, trad. Joseph Milbauer, Jérusalem, 1949, p. 52. [[Notre époque n'a pas fait mieux: l'histoire a retenu le rejet par les Alliés des survivants juifs de la Shoah, entassés sur des bateaux pour tenter de rallier la terre d’Israël, et dont la plupart périrent en mer. (M.-Th. Martin)]]