47 6. L’invasion des idées nouvelles : l’« usure » et le mythe racial

Sous l’apparente ressemblance des termes, le contenu du reproche d’usure change au XIXe siècle ; ce n’est plus Bernardin de Feltre qui inspire les antisémites chrétiens, mais Toussenel ; quelque opinion qu’on professe sur l’interdiction du prêt à intérêt, les reproches antisémites du Moyen âge, lors même qu’ils étaient assez pharisaïques, s’articulaient du moins sur une conception chrétienne de l’argent, tandis que les déclarations contre l’usure juive sous la plume vengeresse ou dans la bouche haineuse des clients de l’Union générale et des spéculateurs en Bourse sont, d’un point de vue chrétien, franchement comiques[1]. L’opinion chrétienne antisémite n’a plus la moindre idée de la vertu de pauvreté ni de la séduction de Mammon. Elle ne se cabre que parce que ce dernier a aussi des Juifs pour grands prêtres ; elle se tranquillise devant les doctrines socialistes en ne les concevant que par rapport aux Rothschild ; elle croit qu’elle aura christianisé la spéculation boursière dès qu’elle en aura banni les affaires juives. Ce n’est plus le prêt à intérêt qu’on va condamner, mais les exagérations ou les inconvénients de la concurrence juive. En vain les demi-savants de l’antisémitisme du ressentiment exhument-ils les textes médiévaux contre l’usure juive ; en réalité, ils s’alimentent à l’arsenal de l’antisémitisme économique contemporain. La Tour du Pin proteste parce que «voici l’antisémitisme en passe de faire de la religion un facteur négligeable de l’ordre social aux prises avec la juiverie» ; mais il est le premier quelques pages plus haut, à recommander Toussenel comme «un ouvrage de fonds…[2]»

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Cette invasion des idées nouvelles dans le legs de l’antisémitisme chrétien est encore plus évidente quand on y constate l’apparition d’un racisme étranger à l’antisémitisme de différenciation aussi bien que d’installation chrétiennes. Avec quelle naïveté les intégristes chrétiens, depuis un siècle, acceptent-ils les conclusions pseudo-scientifiques de l’antisémitisme rationaliste de leurs contemporains !

Le point de départ de La France juive, nous l’avons déjà souligné, c’est l’abîme ethnique séparant «le Sémite» de «l’Aryen». Drumont pousse la certitude raciale jusqu’à prétendre reconnaître sur son seul aspect, à quelle tribu appartient un Juif[3]. Mgr Jouin admet également, comme une vérité d’évidence, l’opposition entre la race aryenne et la race sémite[4]. L’arrière-fond du livre de De Vries, ce n’est plus le «déicide», crime spirituel, mais le racisme, crime ethnique ; et le Talmud ne lui apparaît plus comme un enchaînement d’erreurs morales et théologiques mais plutôt comme l’expression logique d’une aberration raciale. L’idée raciste, si légèrement admise  par les antisémites chrétiens, les fait s’écrier avec un prédicateur allemand, le pasteur Johnsen : «La pensée raciste est notre grande espérance[5]» : sans doute eût-il expliqué qu’il y voyait un utile instrument pour parvenir à la restauration de l’ordre chrétien. Mais les idolâtries ont leur force interne. Lorsque Xavier Vallat reprochait à Léon Blum de présider un gouvernement français, il s’indignait non pas qu’un Juif fût le  chef d’un Etat chrétien, mais d’un pays gallo-romain. Parlait-il en antisémite «chrétien», ou raciste ?

Il n’était pourtant pas nécessaire de condamner tout antisémitisme pour discerner combien le racisme du XIXe siècle rompait avec les positions chrétiennes. Le R. P. Monsabré, dont les prédications avaient à la fin du dernier siècle quelque retentissement, demandait qu’une loi accordât une gratification à tout Juif qui épouserait une Catholique[6]. Hostile aux Juifs, et d’une délicatesse sur laquelle il serait cruel d’insister, le Père Monsabré maintenait au moins, en face des divagations racistes, les principes de l’antisémitisme religieux. Léon Bloy, qui n’avait pas assez de sarcasmes pour les lieux communs de son siècle, trahissait tragiquement la tradition chrétienne en écrivant à une jeune Scandinave catholique, amoureuse d’un Juif converti : «Je ne vous félicite pas de votre choix, pauvre fille […] Dès l’origine, la race juive a été séparée des autres races humaines, si profondément séparée et mise en réserve pour les desseins ultérieurs, que le mélange avec les Juifs a toujours été regardé, chez tous les peuples, comme une sorte de sacrilège. Si vous désirez devenir la femme d’un Juif, même converti, vous vous exposez à une malédiction effrayante, et je vous le dis de la part de Dieu, – malgré l’avis de tous les prêtres lâches ou imbéciles que vous pourriez consulter[7].» Quand on pense à l’indépendance d’esprit de Bloy, et à son mépris pour Drumont, il est permis de voir, dans la divergence d’opinion qui dresse l’auteur du Salut par les Juifs contre un Père Monsabré, la gravité de l’invasion raciste recouvrant de sédiments antichrétiens le traditionnel antisémitisme d’installation.

Drumont ne croyait pas davantage que la conversion d’un Juif eût quelque valeur chrétienne ; captif du mythe racial, il osait écrire, après avoir vitupéré les familles nobles alliées aux Juifs, baptisés ou non : «Ce seront les actes de baptême d’arrière-parents des deux côtés qui serviront de quartiers de noblesse et les vrais nobles seront ceux qui pourront prouver que depuis trois cents ans la famille a été chrétienne de père en fils.» Là-dessus, il renvoyait le lecteur à une note : «D’ici à peu de temps, quand l’univers, exaspéré de ne plus goûter un instant de repos, se soulèvera tout entier contre les Juifs, les actes de baptême remontant à quelques générations constitueront le plus sûr passeport pour voyager en Europe[8].» La haine a souvent des yeux prophétiques.

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On peut se demander si les antisémites chrétiens, tellement perméables au racisme moderne, ne se sont pas non plus abandonnés à une autre passion, née des convulsions de la Révolution française, ou tout au moins mûrie sous son égide : dans quelle mesure le nationalisme a-t-il, davantage encore, faussé les perspectives si discutables de l’antisémitisme d’installation ? On ne confondait pas, ni du temps d’Agobard ni à l’époque de Bossuet, l’Etat et la Chrétienté ; on plaçait à leur juste rang les nations chrétiennes au sein de cette Chrétienté ; et si les Juifs étaient mis au ban de la société, c’était du moins par rapport à une Chrétienté où il leur était loisible d’entrer. Cet antisémitisme – qu’il n’est nullement question de réhabiliter, cela va sans dire, – fut une erreur chrétienne ; la raison d’Etat, qui favorisait souvent les Juifs, et parfois les persécutait violemment, ne pouvait pas s’ériger en principe absolu. L’antisémitisme du ressentiment chrétien renverse les choses ; c’est l’Etat national qui devient le principe absolu, dont les besoins doivent légiférer quant aux Juifs ; les intérêts de la Chrétienté s’estompent à peu près complètement. Le nationalisme politique relaie le fanatisme religieux ; la violence du premier compense l’affaiblissement du second.

Dans la conclusion de son ouvrage, Röhling, qui semblait s’être placé avant tout sur le terrain moral et théologique, laisse paraître l’influence nationaliste à laquelle il s’abandonne : «Il est aussi injuste que dangereux de faire bénéficier du droit commun des hommes soumis à une législation aussi spéciale… qu’on les mette, non  pas hors de ce monde, puisque ce n’est pas nous qui les y avons appelés, mais hors de notre nation qui est à nous et pour laquelle ils ne sont pas faits ; qu’on les bannisse de notre vie politique civile… et si la mesure ne suffit pas, qu’on les bannisse de notre territoire…» Drumont avait préfacé cette traduction, sans se demander un seul moment si le banissement des Juifs hors de la nation germanique n’en contraindrait pas certains à s’infiltrer en France. Le propre de l’antisémitisme nationaliste, en effet, c’est de donner la main aux antisémites d’une nation à l’égard de laquelle il nourrit, en d’autres circonstances, la méfiance et l’aversion.

Favorable à l’antisémitisme, le nationalisme, à vrai dire, y périt asphyxié. L’attitude de Drumont postule en effet une nouvelle entité politico-morale, qui n’a plus rien à voir avec la Chrétienté, et dont le ciment devient le seul racisme. L’antisémitisme du ressentiment, loin de défendre la Chrétienté, précipite sa ruine.

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Drumont ne créait pas une Ligue chrétienne, mais nationale, car il se sentait plus proche d’un nationaliste ou d’un antisémite athée que d’un catholique comme Anatole Leroy-Beaulieu, adversaire des «doctrines de haine». En Allemagne, l’anti-trinitaire et antisémite Paul de Lagarde défendait le germanisme contre les attaches internationales de l’Église romaine et du judaïsme, et préconisait une religion nationale-évangélique cinquante ans avant les «Chrétiens-allemands» de l’époque hitlérienne. Le nativisme américain colorait son protestantisme d’une valeur nationaliste et antisémite prononcée. La Ligue du Peuple russe, qui s’opposait aux tendances libérales et se livrait, vers 1905, à une agitation antisémite allant jusqu’aux pogromes, claironnait pour sa part : «Le bien-être du peuple est basé sur la ferme préservation du christianisme orthodoxe, l’autocratie russe illimitée et le nationalisme[9].» Charles Maurras fondait son antisémitisme sur le principe nationaliste ; Codreanu pénétrait dans l’arène politique en organisant la Ligue nationale chrétienne.

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Défense de la Bourse et de la Banque chrétiennes ; racisme ethnique ; nationalisme exaspéré – les antisémites chrétiens du ressentiment ont non seulement oublié l’Evangile, mais aussi Agobard et Bossuet[10].


  1. Cf. Léon Bloy, Le salut par les Juifs, p. II.
  2. La Tour du Pin, p. 352, 345.
  3. Il n’est pas étonnant que ce soit à Drumont qu’un certain «docteur» Celticus ait dédié en 1903 un pamphlet de 108 pages, Les 19 tares corporelles visibles pour reconnaître un Juif (Librairie antisémite) dont on devine la bassesse. - En 1895, la Libre-Parole ouvrait un concours dont le jury se composait, outre Drumont et quelques autres, de Barrès et d’U. Gohier : «Des moyens pratiques d’arriver à l’anéantissement de la puissance juive en France, le danger juif étant considéré au point de vue de la race et non au point de vue religieux.» Peut-être avons-nous tort de souligner, tant le caractère moderne de ce texte de Drumont saute aux yeux.
  4. Mgr Jouin, La Judéo-Maçonnerie et l’Eglise catholique, I, p. 23 ss.
  5. Raoul Patry, La Religion dans l’Allemagne d’aujourd’hui, p. 138
  6. F. Bournand, Les Juifs et nos contemporains, 1899, p. 193. (Sur F. Bournand, voir Byrnes, I, p. 376.)
  7. Léon Bloy, Le Mendiant ingrat, 22 juin 1894 (15e éd., 1946, t. II, p. 11).
  8. E. Drumont, La France juive devant l’opinion, p. 37.
  9. M. Vichniac, p. 103. (C’est nous qui soulignons.)
  10. L’affaire Finaly, dont nous avons essayé de dégager les leçons (Foi et Vie, n° 4, 1953), semble avoir prouvé que les tendances au racisme ont décru dans les milieux favorables à l’antisémitisme du ressentiment. Aussi regrettable que fût cette affaire, elle illustre les limites - mais aussi la permanence - de l’antisémitisme chrétien traditionnel.