33 8. Antisémitisme et problèmes économiques

Les implications économiques de l’antisémitisme chrétien d’installation ne sont encore ni éclaircies ni même vraiment connues. Il semble qu’il y ait eu, en certaines contrées, une rivalité terrienne entre l’Église et la grande propriété juive au cours du haut Moyen âge ; l’intérêt et la jalousie peuvent expliquer dans une certaine mesure qu’il est prudent de ne pas préciser, l’attitude des clercs à l’égard des Juifs, voire éclairer l’interdiction d’employer des esclaves chrétiens[1]. Mais cette thèse, trop absolue, et qui n’est pas étayée par un nombre suffisant de preuves, ne rend pas compte des exceptions qui, au cours du premier millénaire chrétien, nous dépeignent les Juifs comme beaucoup moins détachés de la terre qu’on ne l’a dit, sur la foi des textes législatifs ou canoniques. Les lettres de Grégoire le Grand citent des Juifs cultivateurs ou exploitants agricoles[2]. Au VIIIe siècle, Etienne III envoie des remontrances à l’archevêque de Narbonne au sujet des Juifs propriétaires fonciers ; plusieurs siècles plus tard, au XIVe, ils sont encore tenanciers et alleutiers. En Catalogne, au XI e siècle, on note qu’il y a des Juifs propriétaires ; en Bourgogne au XIIIe on en voit posséder champs et vignes ; c’est encore le cas de la Champagne ; à Tarascon, au XIVe, si l’interdiction est renouvelée, on peut supposer que les faits ne concordent pas avec le droit ; sur le Rhin, au XIVe encore, on signale des terres appartenant à des Juifs ; au XVe les Juifs de Corfou soumis à Venise peuvent posséder la terre, mais non pas les serfs chrétiens[3]. Il est probable que des recherches orientées spécialement dans ce sens feraient apparaître, même aux siècles tardifs qu’on vient de citer, une marge fort sérieuse entre la réalité et le statut officiel, qu’on a grand tort de prendre à la lettre dans l’élaboration de certaines théories économiques. Il faudrait aussi examiner dans quelle mesure, plus que la concurrence réelle des Chrétiens, c’étaient leurs menaces qui déterminaient les Juifs à se défaire prudemment de leurs terres.

Il faut bien l’avouer : la pauvreté de nos renseignements sur l’économie du haut Moyen âge ne permet encore ni d’insérer l’activité des Juifs dans l’économie générale, ni de résoudre certains problèmes préalables. Faut-il, par exemple, distinguer ou confondre les Juifs et les Syriens des premiers siècles chrétiens ? Peut-on, preuves à l’appui, voir dans les Juifs de l’empire romain et des temps barbares une catégorie essentiellement mercantile ? On multiplierait sans peine les points d’interrogation. Nier l’importance des phénomènes économiques dans les rapports de cette époque entre Chrétiens et Juifs (comme on les connaît en Pologne depuis les temps modernes), ce serait faire preuve d’aveuglement et d’arrière-pensées ; mais, d’une législation théorique dont on connaît mal le contexte et l’application, déduire prématurément des axiomes sur le rôle économique «du» Juif, c’est vraiment léger dans l’état actuel de nos connaissances.

Par contre, on peut considérer que plusieurs siècles de ségrégation progressive aboutirent réellement en Occident, à constituer les Juifs en véritable «classe» sociale. A l’origine ce sont des motifs religieux et des préjugés héréditaires qui distinguèrent les Juifs des Chrétiens ; mais il fallait vivre ; et leurs occupations mercantiles tendaient à enclore davantage les Juifs dans leur particularisme, tout à la fois utile et honni, comme le prouve chaque conversion juive qui dressait en quelque sorte la société féodale contre la société chrétienne. L’intérêt chrétien cédait devant l’intérêt tout court ; en dépouillant complètement de ses biens le Juif baptisé, les princes punissaient l’individu qui désertait une fonction sociale dont ils savaient parfaitement apprécier l’utilité.

On ne saurait donc négliger les recherches des spécialistes de l’histoire économique, afin de percer les motifs plus ou moins affublés de raisons religieuses, de nombreuses mesures édictées au sujet des Juifs. Il est rare, en effet, de voir les rois et les juristes motiver leurs actes avec la franchise du pape Clément VIII expliquant son changement d’attitude envers des Juifs qu’il avait exilés, mais qu’il décidait de rappeler «à cause des avantages que leur présence peut procurer au point de vue du commerce[4]».

*

*  *

Un peu d’histoire suffit à poser dans des termes dénués de passion cette accusation d’usure que l’antisémitisme a reçue sans toujours la comprendre, de la Chrétienté. L’usure juive découle à la fois de la condamnation que l’Église portait contre le prêt à intérêt, et des nécessités contraires de l’économie : combien de fois le rappel des Juifs chassés d’un Etat s’expliquait-il par les désordres nés de l’absence du crédit dont ils étaient les instruments. Si les Chrétiens se trouvaient en principe liés par les prohibitions de l’Église, les non-Chrétiens, – les Juifs, – ne l’étaient nullement. En ce sens, on peut dire que c’est la société médiévale qui a créé le Juif usurier, sinon commerçant. L’antisémitisme païen, le premier antisémitisme chrétien ignorent l’avarice ou l’avidité économiques des Juifs. Quand, au milieu du Ve siècle, Salvien de Marseille composait un traité contre l’avarice et l’usure, il ne mentionnait pas les Juifs[5]. Le rôle des Juifs dans la banque et le trafic monétaire n’apparaît qu’avec les prohibitions qui interdisent aux Juifs les professions ordinaires.

Encore faut-il comprendre les termes qu’on emploie : on oublie communément, ou on ignore, que l’usure flétrie par le Moyen âge équivaut aussi bien à notre usure moderne qu’au simple prêt à intérêt. En droit strict, l’usure consistait alors à réclamer une somme supérieure, aussi minime fût-elle à celle qu’on avait prêtée[6]. Ce n’est qu’au XIVe siècle que «la pratique des compagnies qui servaient de 6 à 10 % d’intérêts à leurs déposants apparut de plus en plus comme la norme aux canonistes comme à l’opinion ; c’est au-delà de 15 % que les clercs considérèrent qu’il y avait usure et c’est à ces intérêts excessifs qu’ils réservèrent leurs anathèmes[7]» : le même mot n’a donc ni le même sens technique ni la même charge d’immoralité ou de scandale tout au long du Moyen âge.

C’est au reste une contre-vérité criante que de supposer que les Juifs fussent les seuls à pratiquer l’«usure». Cahorsins et Lombards le firent aussi[8] et les hommes d’affaires italiens y excellèrent longtemps. Qu’est-ce donc que les Medicis parvenus jusqu’aux trônes, sinon les Rothschild de leur temps ? Les Gênois, au milieu du XIIIe siècle, prenaient 20 % d’intérêts moratoires sur les prêts à court terme, et saint Louis avait consenti à leur donner 20 % sur un prêt qu’il avait souscrit. Les compagnies florentines prêtaient dans la ville même à un taux variant entre 7 et 15 % ; mais au début du XIVe siècle, elles exigeaient jusqu’à 33 % d’intérêt dès qu’elles trafiquaient avec les étrangers. Dans ces conditions, même si les ordonnances permettaient officiellement aux Juifs de prêter jusqu’à 43 % d’intérêts annuels[9] les Juifs furent «réduits rapidement au rôle de petits prêteurs locaux ;» on n’en voit aucun en Italie et en Occident, se livrer au grand commerce international des XIIIe et XIVe siècles[10]. Harpagon, qui n’était ni «Juif ni Arabe», prêtait à 56%.

On entrevoit d’ailleurs que les Juifs servaient parfois de prête-noms à certains Chrétiens ou trafiquaient d’accord avec tels d’entre eux, qui n’étaient pas toujours laïcs[11]. Les Monts-de-Piété n’étaient pas dirigés contre les seuls Juifs. Au reste, les princes furent les véritables bénéficiaires de l’usure, et ils le savaient : «Le prêt d’argent…  est le motif réel de la tolérance du seigneur qui admet [le Juif], le protège, l’encourage, puis le met en coupe réglée et le rançonne sans pitié quand l’occasion s’en présente, c’est-à-dire très fréquemment[12].» Certaines persécutions s’expliquent par le désir des princes de s’approprier le produit de l’usure tout en laissant l’opprobre de celle-ci aux Juifs. Au temps de Philippe Auguste, écrit A. Luchaire, «l’art de pressurer les Juifs était devenu une institution, une ressource régulière de la royauté»[13]. Philippe le Bel, en 1306, mena fort bien une opération à la fois fiscale et spirituelle. En vain saint Thomas d’Aquin s’était-il élevé aussi bien contre les profits que les princes s’attribuaient par la confiscation des biens juifs, que contre l’usure elle-même[14]. Quand ils imposèrent la grande charte au roi Jean, les barons cherchèrent à prémunir leurs héritiers éventuels contre une usure «juive» qui en réalité profitait avant tout au roi d’Angleterre. C’est donc à celui-ci qu’ils demandaient des garanties[15]; car il n’était pas impossible que le seigneur s’occupât de faire rentrer dans ses propres caisses les sommes que devaient les débiteurs, clercs ou laïcs, à «ses» propres Juifs[16].

Et quand on exilait les Juifs, le fléau de l’usure ne cessait pas pour autant. Une chronique rimée du Moyen âge, après avoir raconté que les Juifs furent chassés de France en 1306, par Philippe le Bel, ajoute :

Je dis, seingnors, comment qu’il aille,
Que l’entencion en fut bonne ;
Mès pire en est mainte personne
Qui devenu est usurier, …
Dont toutre povre gent se deut,
Car Juifs furent debonères,
Trop plus en fesant telz affères,
Que ne sont ore crestien,
Pleige demandent et lien,
Gages demandent et tant estorchent
Que les gens plument et escorchent.[17].

Quant aux Juifs, menacés d’exil et de confiscation, leur seule et relative sauvegarde résidait dans l’activité commerciale qui les attachait le moins possible à une résidence toujours précaire. Ainsi, tandis qu’ils se trouvaient enfermés dans un déterminisme économique de plus en plus étroit, les incidences de l’antisémitisme d’installation faisaient-elles surgir, pour des motifs de moins en moins directement religieux, de nouvelles causes d’antisémitisme. Il y a dans certaines prédications antisémites du Moyen âge un accent social que l’antisémitisme moderne a su retrouver, en l’amplifiant : «Moi, disait au XVe siècle le Franciscain Bernardin de Feltre, qui vis d’aumônes et mange le même pain que les pauvres, je ne peux pas rester un chien silencieux, sans aboyer, quand je vois les Juifs dévorer la moelle des Chrétiens. Pourquoi n’aboierais-je pas en l’honneur du Christ[18]» Quand les «croisés» de 1309, recrutés parmi les miséreux, attaquaient les Juifs, l’antagonisme social l’emportait probablement sur les légitimations religieuses de leurs méfaits[19]. Un autre Franciscain, Bernardin de Busti, se prononçait contre les Juifs, protégés par les princes, au nom de la foule chrétienne : il voulait que les Juifs travaillassent de leurs mains[20].

En d’autres circonstances, l’antisémitisme chrétien recouvrait, en l’alimentant de griefs religieux, la jalousie de la bourgeoisie émancipée. Elle dénonçait à la vindicte populaire des gens dont elle voulait prendre la place ; elle intriguait contre les Juifs auprès des princes civils ou ecclésiastiques. Les travaux historiques ont étudié la réaction, dans le Comtat au XVe siècle, d’une bourgeoisie enrichie qui assiégeait la papauté de réclamations, afin de paralyser la concurrence juive[21]. En Pologne, l’antisémite Miczynski fut le porte-parole de la bourgeoisie commerçante[22]. A Marseille, en 1682, des négociants juifs furent expulsés «pour la gloire de Dieu, le bien de l’Etat et du commerce», sur l’initiative de leurs concurrents alarmés[23]. Au XVIIIe siècle, des intérêts économiques se dissimulaient souvent derrière une phraséologie religieuse dans laquelle on croyait beaucoup moins qu’autrefois[24]. A Strasbourg, la chute des patriciens, la puissance de la moyenne bourgeoisie et la jalousie des foules mêlèrent à l’antisémitisme traditionnel les impératifs des intérêts économiques[25].

Nous aurions grand tort de mépriser les intérêts économiques ou sociaux dans lesquels l’antisémitisme s’incarnait, ou dont il s’avivait souvent, quand ils n’expliquent pas même, à eux seuls, de brusques jaillissements d’une passion qu’on pouvait croire éteinte. Nous ne suivrons pas, néanmoins, l’exemple de trop de savants toujours prêts à recouvrir l’antisémitisme du manteau de la xénophobie, du voile des «préjugés» ou du maillot des contingences économiques. Cette méthode que nous avons récusée hors de la Chrétienté, nous ne l’utiliserons pas lorsqu’elle pourrait alléger les erreurs chrétiennes. Car la nature religieuse de l’antisémitisme se manifeste jusque dans les aspects économiques des relations entre les Juifs et les Chrétiens. La comparaison entre le nombre infime de Juifs habitant dans une région et la virulence de la  haine, même «économique», dont on les poursuivait est particulièrement instructive. J. Stengers a montré que le contact direct entre les rares Juifs des Pays-Bas et les masses antisémites semble insuffisant à expliquer leur haine tenace[26]. En d’autres circonstances, un évident intérêt économique se soumet aux impératifs du fanatisme : les mesures espagnoles de 1492 n’enrichirent-elles pas les seuls ennemis des rois catholiques ? L’impératrice russe Elisabeth, ayant lancé un ordre d’exil contre les Juifs en 1743, répondit aux remontrances qu’on lui faisait sur leur utilité dans les provinces méridionales de l’empire : «Des ennemis du Christ je ne désire aucun profit[27].» En définitive, toutes les raisons économiques des passions antisémites ne font que renforcer, illustrer, relayer des causes plus permanentes d’antisémitisme.

Quelques juifs ayant fondé à Jitomir, sous Alexandre II, une école professionnelle afin de détourner un certain nombre d’enfants juifs de ces professions commerciales qu’on leur reprochait d’envahir, le gouvernement fit fermer l’établissement en 1884, parce que l’école «constituait entre les mains des Juifs une arme de plus pour l’exploitation de la population russe[28]» : à défaut d’usure on évoquait une nouvelle, une autre cause économique, pour s’opposer à l’activité juive. Car la source de l’antisémitisme économique ne réside pas dans l’activité juive, mais dans la présence des Juifs.


  1. Haller, La Question juive au premier millénaire chrétien, Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 1935, p. 317 ss. ; Graetz, éd. française, IV, p. 130.
  2. Blumenkranz, p. 56.
  3. I. Loeb, Réflexions sur les Juifs, Revue des Etudes juives, XXVIII, 1894, p. 12 ; J. Régné, Les Juifs de Narbonne, même Revue, LV, 1908, p. 27, 30 ; LXI, 1911, p. 244 ss. ; LXII, 1911, p. 1 ss. et 18 ss. Pour la Catalogne, voir les Documents, même Revue, LXVIII, 1914, p. 56 ss., 174 ss. ; L. Gauthier, les Juifs des deux Bourgognes, même Revue XLIX, 1904, p. 16 ; pour Tarascon, voir S. Kahn, même Revue XXXIX, 1889, p. 102 ; sur les pays rhénans, M. Ephraïm, même Revue LXXVII, 1923, p.157 ; et Corfou, J. Romanos, même Revue XXIII, 1891, p. 70 ; pour la Champagne, P. Benichou, Les Juifs en Champagne médiévale, Evidences, novembre 1951, p. 31, 36. Les textes de Rachi sont formels : les Juifs champenois paient des impôts «sur le capital, les maisons, les champs et les vignes». (Evidences, mai 1954, p. 20, 22.)
  4. Rodocanachi, p. 189.
  5. La première, et la seule allusion à l’usure juive dans l’antiquité, au surplus discutée, a sa source à Alexandrie. Voir Th. Reinach, Revue des études juives, LXXIX, 1924, p. 121 ; - Sur l’apparition de l’antisémitisme économique, assez tardif, voir M. Simon, Verus Israel, p. 240 Blumenkranz, p. 32. [[Sur la question du Juif et de l’usure de l’argent voir l’article de Lucienne Germain, professeure à l’Institut d’Anglais des Pays Anglophones-Charles V de l’Université Paris 7-Denis Diderot, «De l’usure au pouvoir de l’argent : les métamorphoses d’un mythe antijuif à travers la caricature en Angleterre»; « L'argent et les Juifs », extrait de François de Fontenette : Histoire de l'antisémitisme, Paris, Que sais-je ?, 1982, et Vie juive en Suisse, collectif, Lausanne, Grand-Pont, 1992; « L'argent et les Juifs », extrait de François de Fontenette : Histoire de l'antisémitisme, Paris, Que sais-je ?, 1982, et Vie juive en Suisse, collectif, Lausanne, Grand-Pont, 1992 ; voir aussi, sur le blog de Claude Berger, un extrait de son livre « Pourquoi l’antisémitisme ? » éditions de Paris, 2013, p. 40-43 ? ; et l'article de Jacques Attali, «Les Juifs et l'argent» (O. Peel)]]
  6. A. Kleinclausz, Histoire de France de Lavisse, II/1, p. 340. Littré : «Usure : 1° Proprement toute espèce d’intérêt que produit l’argent.»
  7. Yves Renouard, Les Hommes d’affaires italiens au Moyen âge, Colin, 1949, p. 193. L. Gauthier, p. 247 de l’article cité plus haut, montre combien il est difficile de préciser effectivement, dans les documents de l’époque, la différence entre l’usure et le prêt à intérêt. J. Régné en fournit des exemples chiffrés en ce qui concerne Narbonne. (Revue des Etudes juives, LXII, 1911, p. 252 ss.) D’ailleurs, les documents peuvent parfois traduire une comptabilité truquée ; on prêtait - qu’on fût Juif ou Lombard - une somme inférieure à celle qu’on stipulait dans le contrat. C’était augmenter l’intérêt jusqu’à une véritable usure. (J. Stengers, p. 42.)
  8. Dans les pays savoyards, Juifs et Lombards sont enveloppés dans la même réprobation. La charte de Bourg en 1397, spécifie que ni les uns ni les autres ne seront bourgeois de la ville. (O. Morel, La Vie à Chatillon-en-Dombes, I, p. 71.) Quand on expulsa les Lombards du royaume de France, au début du XIVe siècle, c’est pour avoir dévoré les sujets du roi par leurs usures. (C.-V. Langlois, Histoire de France de Lavisse, III/2, p. 229.)
  9. A. Luchaire, Histoire de France de Lavisse, III/1, p. 240.
  10. Y. Renouard, p.39, 54, 141, 172. A Naples, non plus, les Juifs n’ont pas d’importance économique : E.-G. Léonard, Les Angevins de Naples, p 89. - En 1393, on enquête à Bruxelles au sujet des usuriers. On ne découvre aucun Juif parmi eux. Aucun Juif non plus parmi les usuriers du XVe au Brabant. (J. Stengers, p. 148.) Quand les faits sont moins formels, ils ne laissent pas d’être révélateurs. «Dans la première moitié du XIIIe siècle, l’abbaye de Saint-Trond... a emprunté de l’argent à des Juifs des environs et à des Lombards de Paris, de Florence et de Sienne. Aux Juifs, elle a emprunté 22 marcs, aux Lombards, 1.718... Le contraste est net» (Stengers, p. 39.) On a récemment attiré l’attention sur tel usurier italien, qui passerait à tort pour Juif. (Cf. Y. Renouard, Annales, n° 1, 1952, p. 82.) Voir, sur les usuriers chrétiens, Isidore Loeb, Le Juif de l’Histoire et le Juif de la Légende, 1890, p. 27.
  11. J. Morey, Les Juifs en Franche-Comté, au XIVe siècle, Revue des Etudes juives, VII, 1883, p. 24. - Cf. le texte de Rachi : «Les sommes placées par des Chrétiens dans les affaires des Juifs ne seront pas imposées.» (Evidences, mai 1954, p. 22.) R. Aubenas signale que l’évêque de Marseille, au XVe siècle, cherchait à dépister les Chrétiens qui prêtaient par l’intermédiaire des Juifs (Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin, XV, p. 384.) Innocent III avait publiquement dénoncé l’usure où les Juifs n’étaient que des agents d’exécution (Augustin Fliche, même Histoire, X, p. 141 et 173), quand ils ne se voyaient pas supplantés, plus tard dans le XIIIe siècle, par de grands affairistes (A. Fliche et Y. Azais, X, p. 485. En Bourgogne, au XIVe siècle, l’argent «juif» était parfois lombard. A Bruxelles, en 1369, deux prêtres finançaient les Juifs (I. Loeb, Revue des Etudes juives, IX, 1884, p. 35 ; J. Stengers, p. 42.) La chose étant généralement secrète, on doit accorder d’autant plus de valeur aux cas qui nous sont connus.
  12. L. Gauthier, art. cité, p. 14. - Voir P. Benichou, art. cité, p. 33, 35 : les seigneurs se disputent les Juifs jalousement, afin de conserver une source de revenus. L’expulsion n’empêchait pas les princes de poursuivre les créances des Juifs chassés, tandis que l’opinion publique louait le seigneur qui avait banni les usuriers. A. de Jubainville observe que «les Juifs étaient taillables à merci ; leur seigneur pouvait exiger d’eux, à titre de taille, telle somme qu’il lui plaisait ; ainsi, au fond, c’était le seigneur qui profitait des actes d’usure commis par les Juifs, tandis qu’aux yeux des populations, les Juifs en supportaient tout l’odieux». (Histoire des ducs... de Champagne, IV, p. 834.
  13. A. Luchaire, Histoire de France de Lavisse, III/1, p. 240.
  14. «Vous seriez tenue de restituer» [le produit de l’usure juive]. «.. On dira peut-être que par là on cause du dommage aux princes. C’est la faute des princes, car ce dommage résulte de leur négligence. Le mieux serait, en effet, de forcer les Juifs à travailler pour gagner leur vie...» Saint Thomas d’Aquin, Lettre à la duchesse de Brabant. La lettre  de saint Thomas, tout en interdisant l’usure juive, s’opposait également à l’expulsion des Juifs, et à l’exploitation de ceux-ci par les princes. Le docteur ne devait guère se faire d’illusions sur l’application probable des principes qu’il énonçait, car ils étaient favorables aux Juifs dans le domaine empirique.
  15. Ch. Petit-Dutaillis, Histoire du Moyen-âge de G. Glotz, IV/II, p. 173.
  16. Voir l’exemple des Comtes de Champagne, P. Benichou art. cité, p. 33, 34.
  17. Geoffroy de Paris (?), Chronique rimée, vers 3101 ss., Recueil des Historiens de France, XIII, p. 118, cité par Isidore Loeb, p. 26.
  18. Graetz, éd. française, IV, p. 385. «Pourquoi les Juifs ne veulent-ils pas travailler de leurs mains ? Ne sont-ils pas, comme nous, soumis au commandement de Dieu qui dit expressément : "Tu gagneras ton pain à la 'sueur de ton front' ?" Or, pratiquer l’usure n’est pas travailler  c’est exploiter les autres en demeurant oisifs», disait Geiler de Kaysersberg, cité par Roger Aubenas, Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin, XV, p. 384.
  19. J. Stengers, p. 16, 105, 108.
  20. Hubert Elie, Contributionà l’étude du statut des Juifs en Italie aux XVe et XVe siècles, Revue de l’Histoire des Religions, CXLII, 1952, p. 17 ss.
  21. Israël Lévi, Clément VII et les Juifs du Comtat, Revue des Etudes juives, XXXI, 1896, p. 65.
  22. R. Mahler, Antisemitism in Poland, Essays on Antisemitism, p. 116.
  23. Ad. Crémieux, Un établissement juif à Marseille, Revue des Etudes juives, LV, 1908, p 133 ss. ; à Nîmes, les marchands demandaient également l’exil des Juifs. (S. Kahn, même Revue LXVII, p. 266, ss.)
  24. C’est le cas à Orange (D. Wolfson, même Revue, LVII, 1909, p. 95) en 1732. Voir l’attitude du Bureau de commerce (même Revue, LX, 1910, p. 73 ; LXI et LXII, 1911, p. 88, 93, 255). H. Sée a montré qu’il en était de même alors en Bretagne et en Saintonge (même Revue, LXXX, 1925, p. 170 ss.).
  25. M. Ephraïm, Histoire des Juifs d’Alsace, même Revue, LXXVII, 1923, p. 148.
  26. J. Stengers, p. 62.
  27. V. Stroïev, Savants et hommes d’Etat russes..., même Revue, LII, 1906, p. 145 ; M. Vichniac, art. cité, p. 81.
  28. S. Doubnov, II, p. 415.

3 Responses to 8. Antisémitisme et problèmes économiques

  1. Peel Olivier on mars 5, 2014 at 4:32 says:

    Quand, au milieu du Ve siècle, Salvien de Marseille composait un traité contre l’avarice et l’usure, il ne mentionnait pas les Juifs[5].

    Sur la question du Juif et de l’usure de l’argent voir l’excellent article de Lucienne Germain qui est Professeur à l’Institut d’Anglais des Pays Anglophones-Charles V de l’Université Paris 7-Denis Diderot.
    http://lisa.revues.org/3120;
    http://www.cicad.ch/fr/anti-semitism-history/largent-et-les-juifs.html;
    L’article du site de Claude Berger et son livre « Pourquoi l’antisémitisme » aux éditions de Paris 2013
    http://www.claudeberger.fr/ouvrages/pourquoi-antisemitisme/juif-argent/;
    http://www.debriefing.org/26754.html

  2. Peel Olivier on mars 5, 2014 at 4:40 says:

    on n’en voit aucun en Italie et en Occident, se livrer au grand commerce international des XIIIe et XIVe siècles[10].

    Sur la question de l’argent au Moyen-âge, voir les classiques de Jacques Le Goff,La bourse et la vie,Hachette, 1986; Le Moyen Âge et l’argent, Librairie Académique Perrin, 2010.
    Ou encore cet excellent ouvrage de l’historien Jacques Heers, La naissance du Capitalisme au Moyen Age – changeurs, usuriers et grands financiers, éd. Perrin, 2012.

  3. Peel Olivier on mars 5, 2014 at 4:47 says:

    En vain saint Thomas d’Aquin s’était-il élevé aussi bien contre les profits que les princes s’attribuaient par la confiscation des biens juifs, que contre l’usure elle-même[14]

    Sur la position de Thomas d’Aquin:
    Poena conventionalis
    : indemnité si l’échéance n’est pas respectée (presque unanimité ;
    Thomas d’Aquin « le débiteur qui retient l’argent de son créancier au-delà du terme fixé lui fait tort… on fait tort à son prochain en l’empêchant de recueillir ce qu’il avait l’espoir légitime de posséder. Et alors la compensation n’a pas à se fonder sur l’égalité ; parce qu’une possession future ne vaut pas une possession actuelle », Somme Théologique II, II).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *