49 8. Esprit de schisme et hérésie de l’espérance

L’antisémitisme du ressentiment allie à sa xénophobie politique une xénophobie spirituelle intransigeante. L’étroitesse chrétienne est un trait de caractère général des antisémites chrétiens des XIXe et XXe siècles ; ils englobent dans la même condamnation incompréhensive les Juifs et les Chrétiens d’une autre tradition que la leur. S’il est vrai que la «chute» d’Israël fut la première déchirure dans le peuple de Dieu depuis la Pentecôte, l’attitude des antisémites se comprend mieux, bien qu’elle ne se justifie pas pour autant.

Drumont ne perdait jamais l’occasion d’assener un coup vigoureux aux Protestants : «Derrière la Bible, apparut le Talmud», affirmait-il au sujet de la Réforme, si bien que «tout Protestant… est à moitié Juif», et qu’il y a une étroite connexité entre le Juif et le Protestant[1]». L’abbé autrichien Brunner était antisémite, antiprotestant, antijanséniste. La Tour du Pin ne dissimulait pas ses convictions antiprotestantes, non plus que le R. P. Constant qui assignait les Juifs et les Protestants tour à tour devant l’histoire[2]. Le boulangiste Georges Thiébaud dénonçait «l’envahissement judéo-protestant» et le pacte «judéo-protestant»[3]. Paul Bourget, pour son Cosmopolis de 1893, forgeait le symbolique baron Justus Hafner, à moitié Juif et à moitié Protestant. Mgr Delassus, qui dénonçait la conjuration antichrétienne, en 1899, en profitait pour attaquer l’«américanisme» catholique[4]. Le Congrès catholique de Cracovie, proclamait en 1893 que l’orthodoxie grecque et le judaïsme étaient les plus dangereux ennemis du catholicisme[5]. Et n’a-t-on pas même vu, quelques semaines durant, les orthodoxes de l’Etat «croate» porter un brassard blanc alors que les Juifs étaient  – plus – durablement contraints de coudre une étoile sur leurs vêtements[6] ?

Mais en revanche – hélas – l’antisémite protestant Paul de Lagarde était anticatholique ; le Pasteur Stöcker, d’une théologie plus consistante, partageait au moins l’antisémitisme et l’antiromanisme de Lagarde, et le Kulturkampf trouva de chauds défenseurs parmi les Protestants antisémites. Aux Etats-Unis, entre1840 et 1860, une «croisade protestante» mena une très vigoureuse campagne anticatholique et antisémite pour préserver la «personnalité» de l’Amérique du Nord. Vers 1855, quarante-trois représentants à la Chambre furent élus sur un programme essentiellement antijuif et anticatholique (on les appela les know-nothing). Vers 1887-1895, l’American Protective Association exprimait la permanence de ce courant d’opinion, tandis que la société initiatique, à peine «secrète» The Grand United Order of Old Fellows n’admettait ni nègres, ni Juifs, ni Catholiques ; et l’on peut voir dans le Ku-Klux-Klan une résurgence de ces tendances violemment antinègres, fortement antisémites, nettement anticatholiques. La condamnation portée contre le K. K. K. par le Conseil américain des Églises du Christ lui a porté un coup, mais non pas fatal ; le Klan incarne trop, entre autres sentiments confus, la réaction instinctive des masses devant la disparition d’une société qu’elles croyaient protestantes.

Dostoïevski, antisémite relativement modéré, ne nourrissait pas la moindre tendresse envers les Catholiques Dans l’empire des tsars, la politique antisémite menée durant les années 1882-1892 s’accompagnaient de persécutions contre les sectes dissidentes orthodoxes[7]. En 1937 encore, la Fraternité orthodoxe roumaine, tout en professant l’antisémitisme, s’en prenait au Vatican et exigeait la dénonciation du Concordat[8].

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Par son manichéisme forcené, l’antisémitisme du ressentiment chrétien est un témoin de la décadence de la Chrétienté. Mais il hâte ce qu’il dénonce, car il flatte les passions économiques et égoïstes des Chrétiens et les livre à la séduction des hérésies nationaliste et raciste. Comparé à l’antisémitisme d’allure théologique du passé, il prouve la désagrégation de la pensée chrétienne, même erronée ; l’antisémitisme du passé exaltait, on sait avec quel fanatisme mille fois  regrettable, l’ordre temporel du nouvel Israël ; et s’il offrait aux Juifs une caricature de l’amour chrétien, c’était au moins une erreur spirituelle – on haïssait le Juif de prétendre demeurer fidèle à sa foi. L’antisémitisme du ressentiment, sous l’influence d’idées nées dans une société déchristianisée, apprend aux Chrétiens à haïr aussi bien les Juifs rebelles à l’Evangile que ceux qui ont accepté le Christ, ou ceux que la paganisation a englobés dans l’apostasie. Aux thèmes traditionnels  il préfère une amertume politique et économique avide de revanches, et les mythes païens qui divinisent la nation et la race. L’antisémitisme d’installation était une maladie de l’amour chrétien, l’antisémitisme du ressentiment devient une perversion de l’espérance chrétienne. Il remplace l’attente de la conversion des Juifs, réintégrés dans l’Église, par l’espoir d’un Grand Soir qui les éliminerait définitivement de la Chrétienté, et donc de l’Église. Rien de plus révélateur à cet égard, que la littérature antisémite moderne, quand elle prétend demeurer chrétienne : la dernière phrase de M. Landrieux retraçant l’histoire sainte et l’accaparement des ressources vives de la France par les Juifs, c’est : «Ne pensez-vous pas, messieurs, qu’il serait grand temps de refaire une Révolution pour le relèvement et l’émancipation des vrais Français de France, pour la libération des Catholiques de France[9]

Gougenot des Mousseaux lui-même, chez qui la pensée gardait encore cohérence chrétienne, avait écrit une quatrième partie de son livre, qu’il appelait «eschatologique» ; mais il ne l’a pas publiée, afin de demeurer sur le plan profane ; et sans le vouloir peut-être, il incitait le lecteur à ne penser aux Juifs qu’en termes politiques et temporels. Révoltés par la laïcisation de la société, les antisémites du ressentiment sont les premiers à donner, dans leur antisémitisme même, l’exemple de la sécularisation de la pensée.

L’espérance chrétienne, nous l’avons vainement cherchée dans les ouvrages qui accompagnent La France juive comme la troupe suit son capitaine. Mgr Jouin accueille sans la moindre réserve les affirmations de Brafmann et les enfantillages des Protocoles ; il retrouve la forme dubitative pour mentionner la possibilité d’une conversion des Juifs[10] et s’exclame, sans doute pour hâter l’heure de ce dénouement : «Le Juif est toujours Juif, sa pensée talmudique, sa volonté despotique, et son bras déicide. Tant qu’il ne s’agenouillera pas au pied de la croix du Christ, il restera l’ennemi de l’humanité[11]»

C’est peut-être chez un Rougeyron et un Chabauty[12] qu’il y a quelques lueurs positives à propos de la conversion juive, parmi trop d’affirmations désarmantes ou féroces. Drumont s’attendrissait à la pensée de certaines conversions juives. Mais il avait toujours peur qu’un Juif converti ne fût une espèce de  maçon chrétien. Il écrivait que «la conversion des Juifs aux derniers temps est une tradition dans l’Église, mais elle n’a en aucune manière le caractère d’un article de foi. Ce n’est qu’en torturant et en faussant le sens de l’Epître de saint Paul aux Romains qu’on peut faire dire à l’Apôtre des Gentils que les Juifs convertis gouverneront le monde[13]». On voit avec quelle attention Drumont lisait l’Epître aux Romains, avec quel désir d’y conformer ses actes. Il s’en était remis, beaucoup plus qu’à une lecture directe, à l’autorité de Bergier, dont il radicalisait encore l’enseignement. Le Dictionnaire de Théologie dogmatique de Bergier-Pierrot, paru en 1851, s’attache sensiblement à minimiser l’espérance de la conversion finale des Juifs. Il voit dans le texte de Romains XI, 25, «une conversion successive et très lente comme on l’a vu par l’événement. L’Apôtre écrivait aux Romains vers l’an 58 de notre ère, douze ans avant la ruine de Jérusalem ; à cette époque un grand nombre de Juifs se convertirent en effet[14]». On avouera qu’il y avait de quoi rassurer Drumont ; après tout les ouvrages publiés par Migne ne jouissaient-ils point de quelque crédit ?

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En vérité, l’antisémitisme de ressentiment chrétien est un manichéisme par ses spéculations sur la contre-Église juive, et un marcionisme dès qu’il se colore de fanatisme racial : le salut vient des Juifs et cela est intolérable à qui hait réellement Israël. L’attitude des antisémites à l’égard de l’Ancien Testament, apparaît comme une véritable pierre de touche : ils sont conduits à accentuer l’opposition entre l’ancienne et la nouvelle Alliances, à nier toute préparation de la nouvelle dans l’ancienne, tout accomplissement de la Loi dans l’Evangile. Mais alors que Barnabé agissait par extrémisme théologique, c’est leur racisme, plus ou moins latent, qui inspire les antisémites chrétiens modernes. S’ils sont catholiques ils affectent de ne pas connaître cet Ancien Testament qu’ils condamnent en bloc avec le judaïsme et le sémitisme. On a vu comment Drumont enferme dans la même réprobation la Bible et le Talmud. Les antisémites protestants sont plus embarrassés ; les plus savants, pillant sans vergogne les hypothèses de certains exégètes, distinguent pour les besoins de leur cause un «noyau» biblique aryen d’avec les modifications et les adjonctions sémitiques ; d’autres, plus «avancés», condamnent en bloc tout l’Ancien Testament : «La grande erreur des théologiens a été de confondre le Père céleste, le Dieu de Jésus-Christ avec le Dieu des Juifs ; les Juifs ne sont pas les enfants de Dieu, mais du diable… [l’enseignement du Christ est] une protestation aryenne contre l’esprit juif, ennemi de l’humanité et de toute morale…» Ces expressions ne sont ni de Marcion ni de Mani (qui ne les eussent pas reniées), mais d’un Pasteur Fritsch[15]. L’ultranationaliste chez les stricts luthériens, les commodités de la critique historique inconsciemment orientée par l’hostilité antijuive chez les théologiens «libéraux» qui partagent l’admiration de Harnack pour Marcion[16], aboutissent ainsi, sous le masque antisémite, à la vieille maladie marcionite et manichéenne.

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L’antisémitisme chrétien contemporain, issu d’un ressentiment et trop altéré d’imprécises vengeances, n’est pas seulement une aberration chrétienne ; il est encore le fruit bâtard de mythes non chrétiens nés de la paganisation contemporaine : le scientisme ethnique, pour qui les affirmations bibliques sur l’unité de la race humaine et le rachat de l’humanité par la mort expiatoire du Christ sont sans valeur ; le positivisme économique, pour lequel la richesse et l’argent ne doivent plus être regardés à partir de l’enseignement biblique sur la nature du cœur de l’homme ; l’hypernationalisme, aux yeux duquel l’universalisme chrétien n’est plus qu’une idée sans application réelle dans le monde. Aussi n’est-il pas étonnant que l’antisémitisme du ressentiment ouvre la porte à une invasion païenne dans la pensée, la piété et le compartiment pratique des fidèles : certains d’entre eux, c’est jusqu’à l’apostasie que la passion antisémite les a conduits, tandis que sous la pression des mythes non chrétiens, beaucoup d’entre eux aboutissent à une position hérétique plus ou moins inconsciente.

Dans le passé, l’antisémitisme des Chrétiens était une tragique insuffisance d’amour et d’espérance chrétiennes ; il est aujourd’hui, nourri de ressentiment et contaminé par les idoles de notre temps, une hérésie de la foi, une négation totale de l’espérance évangélique.


  1. Drumont, I, p. 194 ; II, p. 370. - Cela n’empêchait pas Drumont d’échanger une correspondance suivie avec le pasteur allemand - mais antisémite - Stöcker. (J. de Ligneau, p. 201.)
  2. R. P. Constant, Les Juifs devant l’Eglise et devant l’histoire (1897) et L’Edit de Nantes (ou le protestantisme français jugé par son histoire) (1898).
  3. F. Bournand, Les Juifs et nos contemporains, p. 45, 47.
  4. Byrnes, I, p. 303.
  5. Doubnov, II, p. 319. 
  6. Service oecuménique de Presse et d’Information, n° 37, octobre 1941.
  7. Milioukov, Seignobos, Eisenmann, Histoire de Russie, III, p. 1003. Voir la protestation de Vladimir Soloviov, L’idée russe, Paris, 1888, p. 34.
  8. J. Maritain, Les Juifs parmi les nations, p. 37.
  9. M. Landrieux, L’Histoire et les histoires dans la Bible, p. 96. Voir les remarques de Léon Bloy, Le Salut par les Juifs, III.
  10. Mgr Jouin, La Judéo-Maçonnerie et l’Eglise catholique, p. 140.
  11. Mgr Jouin, p. 68.
  12. Rougeyron, De l’Antéchrist, 2e éd. (1868), I, ch. XI à XIV et II, ch. III ; E.A. Chabauty, Les Juifs, nos maîtres, p. 248.
  13. E. Drumont, La France juive devant l’opinion, p. 31-32.
  14. Bergier, «Encyclopédie théologique» de Migne, t. XXV, col. 142.
  15. Patry, p. 163. (Hitler n’était pas encore au pouvoir.)
  16. [[Voir Bernard Dupuy, « L’hérésie de Marcion et ses résurgences actuelles », Axes, oct-nov. 1978, tome XI/1, repris dans Bernard Dupuy, Quarante ans d’études sur Israël, éd. Parole et Silence, 2008, p. 139-156. (M-Th. Martin). Pour en savoir plus sur la pensée de Harnack, consulter Adolf von Harnack, Mission et expansion du christianisme au trois premiers siècles, traduite de l'allemand par Joseph Hoffmann, Cerf, Paris, 2004 (M. Macina)]]