66 8. Israël demeure le peuple élu

 

Si le «rejet» d‘Israël figure en bonne place dans l’arsenal du christianisme antisémite, il est en contradiction flagrante avec la révélation par l’intermédiaire de saint Paul, d’un Mystère d’Israël. M. de la Palisse observerait que le «rejet» d’Israël consisterait à ramener celui-ci à la condition d’une nation ordinaire : c’est précisément ce que saint Paul nous interdit de penser et de croire. En vain Dostoïevski présente-t-il la Russie comme une nation élue ; en vain Péguy prend-il plaisir à en faire autant de la France ; en vain, les «British-Israel» multiplient-ils les preuves pseudo-exégétiques de leur appartenance aux Dix Tribus ; en vain les Chrétiens de tous les pays recouvrent-ils la méditation du destin des Juifs de la boue de toutes nos infidélités et du douteux vernis de nos imaginations : ni les raisonnements de la sociologie, même «chrétienne», ni les découvertes historiques, même «indépendantes», ni les variations morales ou psychologiques de la sensibilité chrétienne, même «philosémites», ne doivent jamais nous permettre d’oublier qu’Israël est, aujourd’hui encore, le seul groupe national dont on puisse, sans sacrilège, accompagner le nom du mot mystère.
C’est à prendre ou à laisser.

Et si le Mystère d’Israël ignore le «rejet», il faudra nécessairement délaisser le mot et le concept.

Ce sont des Juifs (mais non pas tous) qui pensaient que les nations ne seraient pas cohéritières du Messie ; quelle ironie de l’histoire en rapproche trop de Chrétiens, qui s’imaginent complaisamment que les Juifs ne le seront jamais plus ! De quel droit repoussent-ils, dans le cas le plus favorable, le retour en grâce d’Israël aux calendes de l’histoire ? L’auteur de l’Epître de Barnabé et sa postérité ne faussent-ils point la pensée paulinienne en supposant qu’Israël a déchiré à lui seul l’alliance, et que Dieu s’est soumis à la défection de son peuple ? Dieu l’ayant «rejeté», Israël ne serait plus actuellement le peuple élu.

L’hypothèse du rejet d’Israël suppose une compréhension beaucoup trop humaine de l’élection et de l’alliance qui firent d’Israël – par la seule grâce de Dieu – le peuple de Dieu, le peuple, le seul peuple élu. Dieu peut, certes, rompre l’alliance qu’il a conclue ; il le pourrait même si Israël était fidèle. Dans la mesure où l’alliance est un acte de la grâce divine, il n’y a que deux affirmations qui nous soient permises : Quoi que fasse Israël, Dieu demeure, par son amour, fidèle à l’alliance ; et d’autre part : Quoi que fasse Israël Dieu peut, dans sa liberté, rompre l’alliance s’il le veut. Mais prétendre que Dieu soit nécessairement lié par la fidélité de son allié et délié par son infidélité, c’est renverser la signification d’une alliance qui n’a pas été conclue par deux puissances égales, et oublier le sens de l’élection de la créature par le Créateur. Dieu peut tirer certaines conclusions de la désobéissance de son allié, sans que nous sachions quand et comment ; Il ne le doit pas nécessairement ; car s’il devait répondre à l’infidélité par la rupture, aucune alliance ne serait possible entre Lui et le moins pécheur des hommes. La conception juridique du rejet, qui transpose la loi du talion dans le domaine de l’élection, fait abstraction du péché originel ; elle ne rend pas compte de l’élection, qui est toujours une grâce et non pas une rétribution. David n’est vraiment David qu’à cause des pages bibliques sur son adultère et par delà celui-ci ; Jonas n’est vraiment Jonas qu’après sa fuite et par delà celle-ci ; Israël n’est vraiment Israël qu’à cause de son endurcissement et par delà celui-ci. Simon ne devient vraiment Pierre qu’après la nuit du reniement. David, Jonas, Pierre étaient-ils «rejetés» dans leur révolte ? La sollicitude de Dieu n’éclate-t-elle pas au contraire lorsqu’ils semblent se rebeller contre leur vocation ? Il n’en est pas autrement du peuple d’Israël selon la chair. Il a fallu que Jésus-Christ lui-même naquît d’une vierge – juive – pour que fût possible l’unique et parfaite fidélité que Dieu ait jamais rencontrée sur la terre.

* * *

Le prétendu exil d’Israël hors de l’élection livre les antisémites chrétiens à un marcionisme plus ou moins caractérisé. Mais si la connaissance d’un Mystère d’Israël a été donnée à l’Église, ce n’est pas pour tranquilliser les Chrétiens devant la souffrance juive, ni leur permettre des jongleries verbales sans prolongements pratiques : loin d’être rejetés de l’histoire du salut et de la miséricordieuse patience de Dieu, où l’humanité entière est enfermée, les Juifs sont encore dans le monde actuel les témoins de l’élection. Ils demeurent, non à cause de leurs vertus, mais par la seule volonté d’un Dieu fidèle, un corps spirituel (pour ne pas employer l’expression de Jacques Maritain, peut-être aventureuse, de «corps mystique[1]»). La théologie chrétienne n’étant pas un tissu d’abstractions, le corps spirituel que nous appelons Israël s’incarne dans des êtres de chair et de sang ; c’est par rapport à cette observation que les développements commodes sur le «rejet» d’Israël prennent leur véritable valeur, car ils concernent les Juifs. Par le «rejet» des Juifs, je m’autorise à ne plus mettre en relation les Juifs que je connais, et qui vivent près de moi, avec le Mystère d’Israël tel que l’Ecriture me l’enseigne ; je vide cette révélation de toute son actualité et j’en élude toutes les exigences en ce qui concerne ces Juifs-là et moi-même ; et je rends finalement vaine la parole de Dieu, puisque j’en arrive à retourner contre les Juifs les conséquences de la doctrine chrétienne. Je puis mépriser les Juifs puisque le Mystère d’Israël n’est plus qu’une explication académique et purement intellectuelle, qui ne m’engage en rien. Ainsi les théologiens doivent-ils accorder leur attention aux conséquences psychologiques et spirituelles de formule d’apparence anodine sur le «rejet» des Juifs. Il n’est pas sûr qu’on y voie toujours un simple synonyme du «faux pas» ou de la «chute» selon saint Paul. C’est une règle qui, dans l’histoire, ne souffre pas d’exception : l’insistance sur le «rejet» s’accompagne toujours d’un oubli plus ou moins total de la «réintégration» d’Israël. L’espérance chrétienne est, avec les Juifs, la victime d’un enseignement dont les fruits ont agacé les dents de trop de générations chrétiennes.

La comparaison entre Israël et le prêtre catholique qui demeure prêtre malgré son apostasie ou ses fautes, s’impose à l’esprit[2]. La Chrétienté a un besoin urgent d’un Graham Greene qui lui rappellerait qu’Israël, quoi qu’il fasse, demeure l’élu de Dieu. Et le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob savait quel peuple il appelait parmi les nations, le mettant à part pour la sainteté, mais non pas à cause de quelque perfection particulière de sa nature. C’est au temps de l’endurcissement d’Israël que saint Paul écrivait : «Dieu n’a pas rejeté le peuple que d’avance il a discerné[3]» – et rien ne permet d’avancer que la seule raison qui ait jamais expliqué l’élection se soit modifiée à cause de l’endurcissement d’Israël : «Si l’Eternel s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez les plus nombreux de tous les peuples : car vous êtes les moins nombreux de tous les peuples. Mais c’est par amour pour vous et pour garder le serment juré à vos pères…[4]» Est-ce que, du temps de saint Paul, ou aujourd’hui, Dieu ne serait plus un Dieu d’amour ? L’incarnation du Fils n’était-elle pas la confirmation de la seule raison de l’élection d’Israël ? Ou serait-ce que, depuis la vocation de Pierre, de Jacques et de Paul, les Juifs aient soudain changé d’ancêtres ? Paul répond que si «tous les descendants d’Israël ne sont pas Israël» (n’est-il pas l’Apôtre des nations ?), les Juifs endurcis «sont les Israélites, à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses, et aussi les patriarches et de qui le Christ est issu selon la chair[5]».

Ce ne sont pas les vertus d’Israël qui l’ont fait élire ; ce ne sont pas ses défaillances qui feront hésiter Dieu. Les raisons de l’élection sont dans l’amour de Dieu, celles de sa fidélité dans son honneur : «L’éternel ne réprouvera pas son peuple, pour l’honneur de son grand nom, car l’Eternel a daigné faire de vous son peuple[6].» La «chute» d’Israël n’a pas anéanti sa fidélité.

«Le Juif qui ne croit pas au Christ ne cesse pourtant d’appartenir au noble olivier de Dieu», écrit Erik Peterson[7]. Karl Barth insiste sur la même vérité : «Ce refus [de la Croix] n’a pas rendu caduque l’élection d’Israël ; Dieu ne lui a pas retiré sa grâce… Pourquoi nous déplaît-il d’entendre que les Juifs sont le peuple élu ? Pourquoi cherche-t-on toujours à nouveau, même dans la Chrétienté, à prouver qu’ils ne le sont plus ? Tout simplement parce que nous n’aimons pas nous entendre dire que le soleil de la libre grâce, qui seul permet la vie, ne luit pas ici, sur nous, mais bien là-bas, sur ces gens-là ; que l’élu n’est pas l’Allemand, ni le Français ni le Suisse, mais qu’il est précisément le Juif ; que, pour être aussi élu, on doit, bon gré mal gré, être soi-même Juif, ou alors être uni par la plus intime solidarité avec le Juif. Le salut vient des Juifs… Il est hors de doute que les Juifs sont encore aujourd’hui le peuple élu de Dieu, au sens où l’Ancien et le Nouveau Testament nous disent qu’ils l‘ont été dès le début[8].» – «Le châtiment qu’il [Dieu] inflige à son peuple coupable en lui dérobant sa face ne signifie pas une rupture mais une confirmation de l’alliance[9]

Désagréable aux Chrétiens comme aux Juifs, le verdict de la théologie évangélique est formel. L’Incarnation du Sauveur s’est produite dans le peuple élu ; pour devenir un sarment du cep, il faut que le Chrétien entre dans le peuple élu. La dynastie carolingienne a pu supplanter les Mérovingiens ; le régime républicain succéder à la monarchie française ; mais la nouvelle alliance n’est pas la défaite de l’ancienne alliance, ni la victoire de la seconde sur la première ; «c’est la même alliance, mais elle est renouvelée[10].» L’Église n’a pas été le moins du monde substituée à Israël[11] ; et si l’on fait appel à cette parabole des vignerons qu’on transforme si malencontreusement en allégorie simpliste, le texte[12] annonce la relève des vignerons endurcis ou rebelles par d’autres vignerons ; il ne dit nullement que l’on aille changer de vignoble, ni qu’on plante de nouveaux ceps dans l’ancien vignoble. La parabole suggère et annonce que la vigne – la même vigne – sera confiée à d’autres vignerons.

L’Église n’est pas substituée à Israël, elle est greffée sur lui ; elle devient Israël. Dieu n’a pas déraciné l’olivier pour planter un nouvel arbre[13] ; entée sur Israël, l’Église lui est attachée à jamais, et elle mourrait d’être arrachée au tronc juif, elle qui est devenue le «reste» fidèle et qui demeure, malgré la rareté des conversions juives et les millions de conversions païennes, au cours des siècles, l’Église des Juifs et des Gentils.

L’infidélité du prêtre, enseigne la théologie catholique, ne détruit pas le sacrement de l’ordination. L’infidélité d’un époux, selon la morale chrétienne, peut certes briser le mariage, mais ne suffit pas à le détruire. L’infidélité d’Israël l’appauvrit affreusement, mais n’entraîne pas de divorce entre lui et Dieu. Car Dieu est fidèle à Israël contre Israël même. C’est là le sens aveuglant du message que l’Apôtre nous a transmis. Les Juifs ont rejeté Jésus. Qui nous permet de prétendre que Dieu ait répondu par l’infidélité à leur endurcissement ? Le Père, qui n’a pas maudit son fils prodigue, ne l’a jamais oublié, et ne lui a pas retiré son amour. Le Christ assis à la droite du Père aurait-il cessé d’intercéder pour les «brebis perdues de la maison d’Israël ?»

«Nous croyons, déclare officiellement l’Église évangélique en Allemagne, que la promesse faite au peuple élu d’Israël, reste valable même après la crucifixion de Jésus-Christ[14]

* * *

Inlassablement, l’enseignement chrétien doit donc répéter qu’il n’est pas vrai que la mission d’Israël soit finie. Il est théologiquement faux de s’étonner avec Drumont que «ce peuple à la tête dure, comme l’appellent les prophètes, n’ [ait] jamais cru que sa mission fût terminée ; il a refusé de courber le front sous l’anathème… Il avait été le peuple de Dieu, il deviendra le peuple de Satan, mais il n’abdiquera pas… Israël a été le gardien de la Promesse au milieu de l’universelle idolâtrie. Cette mission est la plus magnifique de toutes, mais enfin, elle est finie. De ce qu’on a été déicide, il ne s’ensuit pas qu’on ait le droit d’opprimer à perpétuité des peuples qui n’ont pas crucifié le bon Dieu[15]».

On ne forgerait pas de texte qui puisse mieux grouper les postulats de l’antisémitisme «chrétien» moderne. Reconnaissez «l’oppression» juive : Toussenel n’est-il pas l’un des Pères de l’antisémitisme chrétien du ressentiment ? Notez la pointe manichéenne : «peuple de Satan». Remarquez, en quelques lignes les grands mythes, chez les uns plus subtils, chez Drumont à peine équarris, de l’antisémitisme pseudo-théologique : l’«anathème» et par voie de conséquence la malédiction (dès lors, Satan n’est pas de trop) ; le «déicide» qui libère de toute culpabilité les peuples qui n’ont jamais péché, sans doute, et pour lesquels il ne fallait pas que fût dressée la Croix du salut. (Comment, si l’antisémitisme n’est pas une passion séductrice, expliquer que des Chrétiens chargés d’enseigner le catéchisme aient pu donner leur confiance à Drumont, et continuer à lire de telles sottises ?) Et voici, à la suite du «déicide», le rejet radical, la tranquille certitude que la mission d’Israël est totalement finie.

Ne suffit-il pas de rappeler la théologie de la Croix et l’enseignement du Mystère d’Israël pour réduire à sa vaine valeur ce fatras théologique ?

Il suffit de le faire, mais il faut le faire.

* * *

Le «rejet» n’échappe pas à la règle générale de la théologie antisémite : il provient d’une accentuation polémique, et cependant littéraliste et judaïsante, de certains textes de l’Ancien Testament, où la malveillance est allée chercher sa justification. On rencontre indiscutablement dans la Bible juive une dialectique de l’élection et du rejet. Samuel dit à Saül : Puisque tu as rejeté la Parole de l’Eternel, il te rejette aussi comme roi[16].» Dieu avertit Salomon qu’une menace semblable est suspendue sur le Temple et sur Israël; des textes parallèles concernent Juda et Jérusalem[17]. La crainte du rejet, personnel ou collectif, parcourt les Psaumes[18].

Cependant, Jérémie annonce que Dieu «rejette et repousse la génération qui a provoqué sa fureur[19]», tandis qu’Esaïe limite davantage encore la notion du rejet en transmettant l’assurance que Dieu ne rejettera pas Israël à cause de l’élection[20]. Et quand l’histoire accable Israël et semble prouver que le rejet est effectif et total – verdict qu’elle répétera au IVe siècle comme au temps de Drumont – le prophète annonce : «Le Seigneur ne rejette pas à toujours… ce n’est pas volontiers qu’il afflige et qu’il humilie les enfants des hommes[21]

Message qui demeure hésitant, car il semble s’effacer devant la persistance d’un rejet définitif provoqué par l’infidélité d’Israël. Les Chrétiens ont pu choisir avec plus ou moins de bonne conscience entre la tradition la mieux attestée et les quelques textes prophétiques. Au littéralisme juif ils ont riposté par un littéralisme chrétien qui s’emparait de textes décisifs pour les commodités de la polémique. : «Mon Dieu les rejettera parce qu’ils ne l’ont pas écouté, et ils seront errants parmi toutes les nations[22]

Le Nouveau Testament étaie beaucoup moins le prétendu «rejet» que les livres de la première alliance. Les Evangiles ne mentionnent que le rejet de Jésus par les Juifs ; s’ils contiennent des paraboles qu’on a expliquées selon la théorie du rejet, elles ne le disent pas explicitement. Encore une fois, au lieu d’éclairer l’Ancien Testament par les textes de la nouvelle alliance, on renverse les termes d’une saine exégèse chrétienne. Saint Paul ne favorise nullement le «rejet» d’Israël. C’est à tort qu’on cite le texte : «Si leur rejet a été la réconciliation du monde, que sera leur réintégration, sinon une vie d’entre les morts[23] ?» Saint Paul raisonne par l’absurde ; il répond, en reprenant un terme juif utilisé contre les Juifs, à un argument courant ; il aurait aujourd’hui écrit rejet entre guillemets. La mention d’une réintégration suffirait d’ailleurs à limiter ce «rejet» dans le temps ; mais la pensée de l’Apôtre est formelle ; il mentionne le rejet comme une hypothèse qu’il a précédemment niée : «Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là[24] !» Le R. P. Lyonnet traduisait récemment : «Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Au grand jamais[25]!» La seule allusion du Nouveau Testament à un rejet définitif de la part de Dieu se rapporte à Esaü, c’est-à-dire à un événement de la première alliance, et étranger au Mystère d’Israël[26].

On ne peut appuyer l’aggravation de la défaillance et de la chute d’Israël en «rejet» que sur les textes les moins messianiques de l’Ancien Testament, qu’on transpose dans l’économie évangélique au prix d’un raisonnement par analogie sans grande valeur. L’auteur de l’Epître de Barnabé ne cite que des textes de l’Ancien Testament pour répondre, avec quelle raideur, à la question : «Voyons maintenant lequel est l’héritier, notre peuple actuel ou le précédent, et si le testament se rapporte à nous ou bien à eux[27].» Réponse naturelle, qui rendait nécessaire une révélation, dont l’exégèse des paraboles des vignerons homicides, du festin de noces, du figuier desséché, etc.[28] doit s’inspirer, plutôt que des discours du pseudo-Barnabé. L’enseignement de saint Paul est formel. Il ne dit nullement que les Gentils soient substitués par Dieu à Israël. Il n’écrit pas que Dieu remplace Israël par l’Église, ni que «la Providence divine a repoussé les Juifs et accueilli les Païens[29]». Il n’enseigne jamais que dans la Vigne de Dieu Israël soit déraciné pour qu’y soit plantée l’Église. Malgré tant de commentaires on cherche en vain dans le Traité de saint Paul cet accent d’exclusivisme que postule le «rejet», cette espèce d’«ou bien – ou bien» quant à l’élection qui s’étale dans les manuels d’Histoire sainte et les ouvrages d’apologétique. Lorsque saint Paul rapporte la parole du prophète : «J’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü[30]» c’est pour établir la liberté de Dieu, et la gratuité de l’élection. Voudrait-on s’en emparer pour argumenter en faveur du «rejet», qu’elle se retournerait contre la thèse : Jacob n’était pas meilleur qu’Esaü, Dieu l’a pourtant préféré; Jacob est la figure d’Israël, Dieu est libre d’aimer un Jacob pire qu’Esaü. Mais on se tromperait si l’on persistait dans cette voie. Le texte de Malachie se rapporte à l’élection – celle d’Israël et celle des Chrétiens qui entrent dans l’Église ; elle n’exprime pas la réalité de la destinée d’Israël depuis qu’il a bronché. Pour faire comprendre la relation de l’Église et des Juifs durant le faux pas d’Israël, saint Paul recourt à l’image de l’olivier. Loin d’avoir substitué l’Église à Israël, et les Gentils aux Juifs, par un «rejet» quelconque, Dieu a greffé l’Église des Juifs et des Gentils sur Israël. Dieu ne déracine pas Israël. Dieu ne le rejette pas hors de sa vigne. Dieu au contraire l’y maintient ; et non pas à côté de l’Église, dans un coin : «loin de là !». L’Église est entée sur Israël. La comparaison paulinienne, dédaigneuse de la réalité scientifique, n’est pas une allégorie ; elle épouse étroitement la réalité spirituelle – savoir que l’Église de Jésus-Christ est greffée par grâce sur l’élection d’Israël, laquelle fut également une œuvre de la grâce. «L’olivier de l’Apôtre, malgré son âge séculaire, n’a aucun besoin d’être rajeuni[31].» Nous sommes greffés sur l’olivier juif. «Nous sommes, disait avec une admirable précision Pie XI en septembre 1938, nous sommes spirituellement des Sémites[32].» Oui certes, en ce sens, Japhet «habite dans les tentes de Sem[33]» depuis que les Gentils ont été greffés, dans l’Église du Christ, sur Israël ; et l’antisémitisme chrétien n’est qu’une forme plus ou moins évidente de suicide spirituel[34].

* * *

Dans sa chute, Israël demeure donc le peuple élu. Quelles que soient les richesses dont Israël s’est privé, cela ne modifie pas le libre choix de Dieu qui «ne se repent pas de ses dons et de son appel[35]». Les antisémites, qui croient qu’Israël pourrait forcer Dieu à se détourner de son peuple, font ici vraiment trop d’honneur aux Juifs. Ni les antisémites ni les Juifs ne peuvent rompre la continuité de la miséricorde divine. Dieu est libre, et sa liberté est fidèle.

La situation d’Israël dans la «chute», aussi dramatique qu’elle soit par rapport à la Croix, s’éclaire à la fidélité de Dieu. Les Juifs ont rejeté le Christ ; certains (ainsi d’ailleurs que de nombreux Gentils) ont rejeté leur Dieu. Cet endurcissement, cette révolte, cette infidélité aboutissent nécessairement à une chute spirituelle. Mais le Père n’a pas maudit le fils prodigue, il ne l’a pas oublié, il ne l’a pas effacé de son cœur. Israël n’est pas davantage «rejeté». Dieu manifestera la plénitude de ses desseins par l’intermédiaire de son peuple élu. Comment serait-il possible que le «peuple de Satan» se convertît ? Comment l’œuvre du Saint-Esprit se ferait-elle si Dieu se détournait de son peuple ? De même que l’homme, dans l’ordre de la chute, aussi séparé qu’il soit de Dieu, reçoit des témoignages de la grâce et éprouve des intuitions, des inspirations et des mouvements propices au labeur du Saint-Esprit, l’Israël d’aujourd’hui aussi bien que d’avant-hier n’est ni totalement abandonné dans sa vie spirituelle, ni rigoureusement stérile[36]. Dieu n’a pas abandonné son peuple. Le Christ n’a pas cessé d’intercéder pour lui.

Si quelqu’un a rejeté Israël, ce n’est pas Dieu. La Chrétienté, peut-être ?

«Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous. O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ![37]»


  1. Jacques Maritain parle de corpus mysticum et d’Eglise précipitée. (Questions de conscience, p. 60 ; Raison et Raisons, p. 212.) Mgr Journet ajoute volontiers un adjectif : corps mystique inversé, ou fourvoyé, aberrant. (Destinées d’Israël, p. 293, 442, 443.) - Il y a plus qu’une nuance entre les deux positions. Si l’on hésite à définir Israël comme un «corps mystique», et nous comprenons fort bien ce scrupule, rien ne sert de recourir à des adjectifs plus ou moins péjoratifs. Il vaut mieux supprimer l’expression.
  2. Jacques Maritain, Questions de conscience, p. 92.
  3. Romains, XI, 2.
  4. Deutéronome, VII, 7-8.
  5. Romains, IX, 6 ss. ; IX, 4-5.
  6. I Samuel, XII, 22.
  7. Erik Peterson, Le Mystère des Juifs et des Gentils dans l’Eglise, p. 61.
  8. Karl Barth, La Réponse chrétienne au problème juif, Cahiers protestants, janvier-février 1950, p. 21, 25, 26-27, ou Foi et Vie, mai 1951, p. 266, 238-269. Voir aussi Esquisse d’une dogmatique, p.71, 76.
  9. Karl Barth, Dogmatique, I, II, I, § 14, 2 (p. 87 de l’éd. française).
  10. Jean-Louis Leuba, L’Institution et l’Evénement, p. 116, 118. Voir aussi p. 55 : l’apostolat des Douze confirme l’alliance de Dieu avec Israël.
  11. Oscar Cullmann a exposé dans Christ et le Temps, p. 81 ss., le mouvement de l’œuvre du salut par la «réduction progressive», grâce aux principes de l’élection et de la substitution : le salut de tous les hommes dépend d’un peuple, puis du «reste» qui se substitue au peuple ; puis d’un seul, le Christ, qui par sa mort substitutive accomplit pleinement l’élection d’Israël. Mais le théologien insiste fortement sur le changement qui, depuis la résurrection du Christ, mène inversement de l’unité à la pluralité. On ne voit pas clairement (p. 82 et 131) comment Oscar Cullmann maintient, ainsi qu’on s’y attend d’après son texte, le rôle d’Israël dans «la ligne du salut».
  12. Marc, XII, 1-11 , Matthieu, XXI, 33-46 ; Luc, XX, 9-18.
  13. Non pas même un autre olivier. Encore moins un olivier à la place d’un figuier. Nous ne pensons  pas qu’il faille absolument se refuser à voir dans l’épisode du figuier séché (Matthieu XXI, 18- 22 ; Marc, XI, 12-14, 20-26) quelque allusion à l’attitude des ennemis - forcément juifs - de l’Evangile ; mais c’en est une signification secondaire (Luc, XIII, 6-9) ; on a d’autant moins le droit d’identifier le figuier à Israël, avec les déductions historico-théologiques qu’on imagine, que la révélation que Paul a transmise aux Romains se sert expressément de la comparaison entre l’olivier et Israël.
  14. Déclaration du Synode général de l'Eglise évangélique en Allemagne, Berlin-Dahlem, 27 avril 1950. Texte complet dans Foi et Vie, juillet, 1950, p. 390.
  15. Edouard Drumont, «La France juive» devant l’opinion, p. 30, 33.
  16. I Samuel, XV, 23-26 ; cf. I Chroniques  X, 14. - Voir plus haut, p. 142.
  17. I Rois, IX, 7 ss. ; II Chroniques VII, 20 ; mais II Samuel, IX, 7 ; I Chroniques, XXVIII, 9 ; II Rois, XXIII, 23-27 ; Jérémie, VII, 14-15 ; XXIII, 33-40 ; Osée, IV, 6.
  18. Psaumes, LI, 13 ; LXVI, 20 ; LXXI, 9 ; LXXIV, 1 ; LXXVII, 8 ; LXXXIX, 39 ss. ; Jérémie, XIV, 19 ss.
  19. Jérémie, VII, 29 ; cf. Néhémie, IX, 31.
  20. Esaïe XLI, 8-10 ; cf. Jérémie, XXXI, 37 ; XXXIII, 25-26.
  21. Lamentations de Jérémie, III, 31-33 ; cf. V, 19-22.
  22. Osée, IX, 17. - Dupont-Sommer n’hésite pas à reconnaître dans les manuscrits de la mer Morte, l’idée que la secte, à son avis essénienne, considère les autres Juifs comme «rejetés par Dieu et voués à la damnation.» (Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 1955, n° I, p. 81.) Le pseudo-Barnabé, et tant de Chrétiens à travers les siècles, sont plus proches de ces gens-là que de saint Paul.
  23. Romains XI, 15.
  24. Romains XI, 1.
  25. La Sainte Bible traduite en français sous la direction de l’Ecole biblique de Jérusalem.
  26. Hébreux, XII, 17.
  27. Epître de Barnabé, XIII, 1 ; le développement se trouve aux chapitres XIII et XIV.
  28. Matthieu XXI, 33 ss. - Marc, XII, 1 ss. Luc, XXII, 9 ss. - Matthieu, XXII, 1 ss. ; Luc, XIV, 15 ss. - Matthieu, XXI, 18 ss. ; Marc, XI, 12, etc. De récentes discussions à ce sujet devraient être reprises : R. P. Benoît, Revue biblique, n° 1, 1954, p.141 ; R. P. Démann, Cahiers sioniens, n° 1, 1954, p. 63 ; Jules Isaac, Revue d’Histoire se de Philosophie religieuses, n° 1, 1953, p. 57. (Cf. Jésus et Israël, p. 323 ss.)
  29. Jean Chrysostome, Homélie I sur l’Incompréhensibilité de Dieu (éd. Sources chrétiennes, p. 97).
  30. Malachie, I, 2 ; Romains, IX, 13.
  31. Wilhelm Vischer, Etude biblique sur Romains IX à XI, Foi et Vie, mars 1948, p. 136. Voir Jean-Louis Leuba, L’Institution et l’Evénement, p. 107, qui insiste fortement  sur l’image de Paul : «A réalité contre nature, image contre nature.»
  32. Le R. P. Congar a montré combien cette remarque fonde l’unité de la race humaine. (L’Eglise catholique devant la question  raciale, p. 16-17.)
  33. Genèse, IX, 27.
  34. [[Aujourd’hui, la recherche théologique a beaucoup progressé dans le sens d'une redécouverte de la persistance de l'appel de Dieu sur Israël; les textes abondent et on n’a que l’embarras du choix: malgré un « refus chrétien » assez important qui s’exprime dans l’antisionisme, que réfutent les documents du Comité de Liaison Catholiques-Juifs. Voir, entre autres, Les Eglises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978. Textes rassemblés par M.-Th.Hoch et Bernard Dupuy, éd. du Cerf, 1980. (M.-Th. Martin]]
  35. Romains, XI, 29.
  36. Renvoyons encore une fois au très remarquable article du R. P. Louis Bouyer, La Tradition juive et le christianisme. (Cahiers sioniens, n° 12 décembre 1950, p. 286-292.) On en méditera les dernières phrases : «Est-il pensée qui puisse et doive nourrir davantage notre sympathie douloureuse pour nos frères séparés de l’ancien Israël de Dieu, à qui sont toujours les promesses ? Eux-mêmes, aujourd’hui encore, sont peut-être les seuls à garder certains traits de lumière dont nous avons le plus besoin pour comprendre la lumière même de la Gloire céleste que nous avons reçue dans la Parole de Vérité.»
  37. Romains, XI, 32-33.

2 Responses to 8. Israël demeure le peuple élu

  1. martin sur février 4, 2014 à 8:46 says:

    Après la note (29),aujourd’hui on n’a que
    l’embarras du choix, malgrè un « refus chrétien » assez important qui s’exprime dans l’antisionisme,mais réfuté par les
    documents du Comité de Liaison Catholique-Juif.Et d’autres.
    Peut-être on pourra voir. »Les Eglises devant le Judaïsme.Documents officiels
    1948-1978.Textes rassemblés par M.Th.Hoch
    et Bernard Dupuy.éd.du Cerf.1980.

  2. martin sur février 4, 2014 à 10:25 says:

    Bonjour, Menahem. Pardon pour mes nombreuses fautes de frappe, je ne prends pas souvent le temps de relire avant d’envoyer !
    Bonne journée.
    Amitié
    marie-Therese

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *