67 9. Antisémitisme, Politique et chrétienté

L’antisémitisme des Chrétiens ne sera vaincu que par des armes chrétiennes ; si la phraséologie humaniste ou démocratique pouvait convaincre les Chrétiens, nous nous méfierions encore : une phraséologie contraire ne parviendrait-elle pas à les rendre à nouveau antisémites ? Le refus de l’antisémitisme n’est pas, ne doit pas être une simple opinion politique. Et s’il est exact que la droite est volontiers antisémite, la «gauche» ne sort nullement intacte d’une enquête sur les différents aspects de l’antisémitisme. Personne n’échappe à la signification spirituelle de cette tentation.

Le pasteur Martin Niemöller, le pasteur Kaj Munk – ou Georges Bernanos – étaient des nationalistes, favorables à l’extrême-droite sur l’échiquier parlementaire ; mais c’est précisément la signification spirituelle beaucoup plus que politique de l’antisémitisme qui les a dressés avec vigueur, sans égards pour leurs sympathies politiques, contre le néopaganisme destructeur des Juifs. Nous ne pensons pas qu’il faille prétendre changer la nuance politique des Chrétiens pour les prémunir contre l’antisémitisme : il suffit tout simplement d’accentuer le christianisme des Chrétiens.

Nierons-nous pour autant les rapports entre certains principes politiques et l’antisémitisme du ressentiment chrétien ? Ce serait s’aveugler volontairement. L’antisémitisme chrétien a trouvé un levier puissant dans le nationalisme et la xénophobie de ces cent cinquante dernières années ; entre tant de raisons qui militent pour la plus grande prudence à l’endroit du nationalisme, on ne manquera pas de songer qu’il a précipité la déchristianisation de l’Occident, et aplani les sentiers du paroxysme antisémite du XXe siècle par de ridicules bavardages sur les messianismes nationaux[1]. Contre les idées-force nationalistes de notre temps, il faut prendre au sérieux la signification de la présence d’Israël dans le monde, sans identifier pour autant le peuple élu avec l’Etat du Proche Orient qui, depuis quelques années travaille à donner à une fraction de ce même peuple l’allure d’une nation. Et cependant, est-il possible de séparer abstraitement la réalité politico-sociologique israélienne de cette autre et même réalité historique et spirituelle que représentent les Israélites, Israéliens ou non, – les Juifs ? Une réponse valable doit sans doute être recherchée entre une appréciation prudente, qui ne confond pas le judaïsme avec un aspect historique de la judaïcité, d’une part ; – et, de l’autre, un souci permanent de discerner les actes de la Providence divine dans l’histoire d’un peuple qui aura appris au monde que Dieu ne se contente jamais d’abstractions. Avouons qu’il est encore prématuré de prétendre définir les contours exacts d’une réponse valable[2]. S’il est vrai qu’un rapport subsiste entre l’Etat d’Israël et Israël, en tant que corps spirituel, il faut savoir en accepter les conséquences temporelles, lors même que cela dérange les intérêts économiques des Chrétiens, leurs conceptions juridiques ou leurs vues anachroniques et romantiques sur la Terre sainte, – sans verser pour autant dans un philosémitisme politique ou sentimental, qui ne saurait jamais être qu’une opinion, et non pas un principe chrétien.

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Au moment où l’apparition de l’Etat d’Israël doit résoudre, et résout effectivement, tant de problèmes nés de l’antisémitisme qui sévit en Europe depuis trois quarts de siècle, de nouvelles raisons d’antisémitisme surgissent soudain. L’antisémitisme musulman, qui fut et qui demeure une passion tenace, découvre dans le conflit politique avec l’Etat israélien le plus valable des alibis. L’antisémitisme rationaliste chemine à l’abri de l’antisionisme marxiste. L’antisémitisme du ressentiment chrétien se nourrit de prétentions plus ou moins sérieuses sur les «Lieux saints». Combien les espoirs d’une «solution» du problème antisémite grâce à la restauration de l’Etat d’Israël étaient naïfs ! L’antisémitisme corrode toutes les prévisions, politiques ou spirituelles que nous puissions faire à propos des Juifs. En veut-on un exemple, moins évident mais aussi significatif que le déguisement antisioniste de l’antisémitisme ? Un théologien soulignait, il y a quelques années, la concordance entre la restauration de l’Etat d’Israël et le développement, de plus en plus autonome, des Chrétientés et des Églises africaines et asiatiques. A défaut d’une présence de la Diaspora juive, les Chrétiens des terres de mission n’allaient-ils pas mieux s’enraciner dans le passé d’Israël grâce au signe actuel, bien que politique, d’une permanence juive dans le monde, et l’Etat d’Israël ne leur apparaîtrait-il pas comme le témoignage que les Juifs sont promis à la réintégration dans une Église non pas nationaliste, mais japonaise et juive, indienne et juive, ewé et juive, etc.[3] ? Mais, devançant cette nécessaire et souhaitable prise de conscience chrétienne, les Etats d’Afrique et d’Asie réunis à Bandoeng – athées, chrétiens, musulmans, bouddhistes, païens ou progressistes – n’ont-ils pas découvert un principe d’unanimité dans une déclaration anti-israélienne ?

Ce n’est pas tout. Le retour des juifs dans l’indépendance politique, avec ses tentations temporelles et ses compromis plus ou moins dégradants, fera jaillir une série de griefs dont l’antisémitisme saura s’emparer, dont il se sert déjà… Les malheurs des Arabes de Palestine, réfugiés dans les Etats voisins d’Israël, par la faute des Musulmans, des Anglais et (mais en dernier lieu et dans une moindre mesure) des Sionistes, alimentent dès maintenant l’antisémitisme pharisien de tous ceux qui ont si facilement accepté le sort tragique des Assyriens chrétiens, le scandaleux échange des populations grecques et turques en 1923, les exils imposés par les Allemands d’abord, et leurs ennemis ensuite, aux populations germaniques dispersées dans l’Europe centrale et orientale, et les atroces transferts de populations que nous venons de voir dans les Indes. Mais voici que les Juifs, à leur tour, manient les sordides arguments de la raison d’Etat. Avant de d’en indigner, les Chrétiens se souviendront combien l’histoire temporelle de la Chrétienté commande d’indulgence devant l’incarnation mi-religieuse, mi-sécularisée, de la judaïcité en Palestine. On peut souhaiter, par contre, que les Juifs, en prise avec les difficiles problèmes politiques et sociaux nés de la présence sur un même sol, de communautés différentes, comprendront mieux l’histoire chrétienne et feront preuve, dans leurs jugements sur le passé, d’une intelligence moins injustement sévère à son égard.

Mais quand bien même on assisterait à un durcissement antichrétien de l’Etat d’Israël, il faut que les conducteurs des fidèles sachent rappeler de quels ressentiments l’antisémitisme chrétien s’est longtemps – et d’abord – nourri, et se nourrit encore. La responsabilité des journaux chrétiens est à cet égard immense. Il est beau, un demi-siècle après l’événement, de faire comme La Croix, et d’admettre ses torts ; il est courageux de le proclamer : mais il vaudrait mieux ne pas se donner de raisons de battre sa coulpe quelque jour, en n’oubliant jamais que chacun des Juifs qu’on rencontre dans la vie quotidienne, chacun des scandales où figurent des Juifs, chacune des contributions incessantes des Juifs à la civilisation du monde – et chacune des dépêches de presse en provenance de Tel-Aviv – attestent que Dieu poursuit son dessein à travers les vicissitudes humaines, et qu’Il a décidé, dans son insondable miséricorde, de le faire avec le peuple d’Israël.

Dieu l’atteste, mais non pas à la raison humaine. Aucun fait sociologique, aucune circonstance historique ne doivent prévaloir, dans le jugement des Chrétiens, sur les affirmations de l’Ecriture et de la révélation paulinienne. Nous mêlons trop souvent des considérations politiques, qui semblent aussi objectives que possible, à notre point de vue sur les Juifs ; et chaque fois c’est pour le plus grand dommage de la réalité, car les faits les plus évidents se dérobent un jour sous l’édifice… Ainsi Soloviov [[Soloviev]], dans son remarquable essai sur le Judaïsme et la Question chrétienne[4], si hardi à tant d’égards, mettait sur le même plan trois faits historiques : l’incarnation de Jésus en Israël ; le refus opposé par la masse des Juifs à l’Evangile, et leur «chute» ; enfin, la présence de la majorité des Juifs parmi les peuples slaves, en Russie et en Pologne. Aux deux données historiques qui appartiennent à l’Ecriture et sont éclairées par le Mystère d’Israël, [[Soloviev]] adjoignait donc un fait sociologique – alors évident – qu’il reliait plus ou moins au messianisme «slave». C’était mêler le relatif et l’éphémère aux certitudes chrétiennes. A soixante-dix ans de distance, toutes les considérations pratiques et concrètes de [[Soloviev]] apparaissent comme autant d’abstractions naïves.

Il n’en sera peut-être pas autrement de nos spéculations actuelles sur l’«assimilation» par rapport à la «question juive», au surplus déjà clairement démenties par l’expérience ; – ou du rôle prépondérant des Juifs américains dans le judaïsme, – ou peut-être même de la restauration de l’Etat d’Israël. Ces réalités du monde actuel ne sont nullement négligeables ; elles ont certes une signification ; mais elles ne sont que des aspects historiques et momentanés du destin d’Israël, dont nul sociologue ni nul historien n’ont jamais parlé avec autant d’autorité que Paul de Tarse.

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On nous suivra sans doute plus difficilement quand nous aurons avancé que les séductions de l’antisémitisme ne seront pas exténuées tant que les Chrétiens n’auront pas pris une claire position, spirituelle, théologique et politique, sur les rapports entre la Chrétienté, l’Etat chrétien, la tâche de l’Église et le Royaume de Dieu.

Ce serait une chose ridicule de jeter l’anathème sur les Chrétientés passées. La petitesse des hommes ne l’emporte pas, dans l’histoire, sur les grâces de Dieu. L’Inquisition elle-même n’annihile pas notre admiration pour les grands Ordres du Moyen Age ; et le supplice de Servet ne nous fera pas admettre que les réalisations temporelles du calvinisme aient à recevoir d’impudents reproches du XXe siècle. On comprend qu’on ait pu tout à la fois espérer – plus ou moins – le Retour du Christ, et s’attacher à la Chrétienté occidentale du XIIe siècle, ou à la Byzance des grands jours, ou à la Genève des Ordonnances ecclésiastiques. En ces temps-là, nous aurions, comme nos prédécesseurs confondu le royaume chrétien avec le Royaume de Dieu, et peut-être, par voie de conséquence, quelque peu préconisé l’abaissement des Juifs. L’illusion s’est-elle tout à fait dissipée ? La nostalgie de la cité chrétienne (qu’on place dans l’avenir, mais qui n’est, par la force des choses, qu’une projection idéalisée du passé dans un futur problématique), c’est une brèche permanente ouverte à la tentation du ressentiment antisémite, en même temps qu’un subtil mais décisif refus de l’espérance chrétienne[5]. Quand on espère une chrétienté homogène, on s’inspire à peu près toujours d’une méditation judaïsante du rôle temporel de l’Église dans la société ; c’est toujours regarder en arrière ; et non pas tellement vers la Pentecôte, ou vers l’Église ancienne, que vers le passé de la Chrétienté. C’est toujours espérer le royaume d’Israël ou le royaume de Juda. C’est se détourner, au nom de la fidélité chrétienne, du royaume qui vient – comme les Juifs, au nom de leur fidélité au monothéisme, se sont endurcis à l’annonce que le Seigneur était venu.

Tout Chrétien, aussi bien que tout non-Chrétien, ne saura jamais quel grand tribut de reconnaissance il doit à la société «chrétienne» du passé ; mais les temps de l’apostasie et de la laïcisation, l’apparition d’un virulent paganisme, la création de cités et d’Etats, qui se veulent sans Dieu et sans Christ, ce ne sont pas des événements que Dieu ignore, – ce sont encore moins des incidents secondaires de l’histoire ses hommes. Après la disparition des Etats «chrétiens», la solution bâtarde de l’Etat concordataire se voit à son tour attaquée. Il y a moins d’un siècle et demi, seuls quelques rêveurs et de rares Chrétiens pouvaient envisager sans sourire l’hypothèse d’Etat juif : les nations d’Europe venaient de signer une alliance au nom de la Sainte Trinité ; malgré deux alertes, le pape demeurait souverain temporel. Trois générations ont suffi pour que disparussent les régimes signataires de la Sainte-Alliance, que la papauté perdît ses territoires et ses institutions temporelles (mais non pas son prestige, ni son rôle mondial) – et pour que surgît un Etat juif. Est-ce une défaite chrétienne. Est-ce une victoire juive ? Si les Chrétiens répondent par une double affirmation, il serait vain de multiplier les livres et les appels, et de se leurrer en même temps de pieuses illusions : le ressentiment fructifiera au secret de cœurs. Mais si les Chrétiens répondent que, dans l’évolution du siècle qui s’est achevé avec la proclamation de l’Etat d’Israël, il n’y eut pas de victoire juive au détriment de la Chrétienté ; s’ils discernent l’acheminement de l’Église et la préparation d’Israël pour leur plénitude dans un temps d’apostasie ; s’ils acceptent de croire que la miséricorde divine manifestée à Israël soit aussi une grâce et un gain pour les Chrétiens ; s’ils le savent et s’ils le croient, l’antisémitisme du ressentiment se desséchera comme une plante sur un sol que rien ne vient plus féconder.


  1. Voir Reinhold Niebuhr, Foi et Histoire, p. 119.
  2. Wilhelm Vischer en a donné une précieuse approche dans Le Nouvel Etat d’Israël et la volonté de Dieu, Foi et Vie, septembre 1953.
  3. H. Durr, Le Monde non chrétien, n° 18, avril 1951 (p. 232.)
  4. Vladimir Soloviov [[Soloviev]], Le Judaïsme et la question chrétienne, 1884, trad. française dans Foi et Vie, septembre 1955.
  5. Cf. F. Lovsky, Le Mystère d’Israël et l’espérance chrétienne, Verbum Caro, n° 22.

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