68 10. Baptême ou circoncision ?

L’enfant né au Xe siècle à Byzance, au XIIIe en France, au XVIe à Genève devenait généralement Chrétien ; et si les théologiens maintenaient la doctrine assez judaïsante d’un baptême comparé à la circoncision, il est bien vrai qu’on devenait en quelque sorte chrétien par droit de naissance, car le baptême n’était qu’une anticipation de la réalité spirituelle. Le meilleur argument des théologiens consistait à demander comment le sacrement pouvait être discuté, puisqu’il était efficace.

Le baptême agrégeait donc les enfants chrétiens à la masse chrétienne, tandis que la circoncision maintenait les enfants juifs dans l’exception judaïque. Entre les deux groupes la différence était grande quant au nombre ; elle l’était encore quant au prestige des deux cérémonies ; mais cependant une profonde ressemblance enveloppait ce baptême et cette circoncision : le signe religieux se transformait plus ou moins en rite d’introduction dans la société, chrétienne ou juive.

Aujourd’hui, la Chrétienté n’existe plus, mais le baptême de la Chrétienté subsiste. On continue à naître «chrétien» (puisqu’on reçoit le baptême) bien que l’apostasie, le scepticisme, et l’indifférence réduisent les Chrétiens, désireux de vivre dans la fidélité baptismale, à se compter à leur tour parmi les membres d’une minorité. On en arrive ainsi à distinguer les Chrétiens, qui appartiennent réellement à l’Église, des personnes baptisées ; mais la situation dénoncée il y a un siècle par Kierkegaard trompe encore l’opinion chrétienne – ou juive : «Au lieu de se demander avec un respect absolu pour ce que le Nouveau Testament entend par être Chrétien : Combien y a-t-il de Chrétiens dans ce pays, on tourne ainsi la question : Le pays a un million d’habitants, donc un million de Chrétiens[1].» N’a-t-on pas baptisé, en effet, un million de personnes ?

*

* *

Ce n’est pas le lieu et ce n’est pas notre rôle d’examiner si ce baptême hérité de la Chrétienté a conservé son authenticité spirituelle et théologique. Nous nous contenterons de quelques observations sur la relation de ce baptême avec le conflit qui sépare Israël de l’Église.

Dans les rapports judéo-chrétiens, en effet, le baptême d’enfance apparaît comme une cause permanente d’incompréhension mutuelle. Au temps de la Chrétienté, le baptême suffisait à distinguer le Chrétien du Juif ; il distinguait même, trop souvent, le persécuteur du persécuté. Les Juifs haïssaient dans le baptême le sacrement de l’Église, certes, mais surtout le signe même de la pression sociale, et le symbole de l’apostasie où on prétendait les réduire. Le scandale religieux du baptême s’ajoutait au scandale spirituel de la Croix. Si le refus d’Israël a d’abord consisté dans un raidissement devant la messianité et la résurrection de Jésus, le refus actuel n’est plus tout à fait celui des trois premiers siècles. Ce refus primitif subsiste, cette «chute» spirituelle demeure ; si rien d’autre ne venait s’y ajouter, la situation d’Israël serait toujours aussi dramatique qu’au temps de saint Paul. Mais l’histoire a pour ainsi dire défiguré cette situation ; elle l’a travestie sans l’atténuer. Le refus de la Croix est devenu de la part des Juifs un refus du «christianisme» c’est-à-dire de la Chrétienté, et singulièrement du baptême ; ou, si l’on préfère, d’un système où l’imitation du judaïsme leur fait horreur parce qu’elle s’est cruellement retournée contre eux. C’est beaucoup moins la foi chrétienne que la «société chrétienne», aussi décadente, aussi paganisée qu’elle soit aujourd’hui, que refusent les Juifs ; et s’ils se raidissent, ce n’est plus tellement devant la Croix de Jésus que, d’abord, devant le baptême. Quel baptême ? Le sacrement chrétien ? Peut-être. L’emblème de leur éventuelle apostasie ? Parfois. Ils s’insurgent avant tout devant un baptême qui demeure le symbole de la pression sociale, et qui reste le privilège des persécuteurs. Il n’y a plus de Chrétienté, les persécuteurs sont de moins en moins Chrétiens, mais ils sont toujours baptisés. Ne nous étonnons pas, ne nous indignons pas trop facilement si l’on nous demande : «Dans ces innombrables légions hitlériennes, n’y avait-il que des néo-Païens, ferons-nous le compte des baptisés chrétiens[2] ?»

Rien de plus tragique, de plus injuste, et pourtant de plus vrai d’un certain point de vue, que la vision qu’ont les Juifs de la catastrophe du XXe siècle : ce sont les nations «chrétiennes» qui ont exterminé six millions de Juifs… Ne disons-nous pas qu’un Juif, même incroyant, demeure Juif ? Or n’est-ce pas la même affirmation que nous poussons les Juifs à lancer à la face d’une Europe hier encore chrétienne, aujourd’hui apostate, mais toujours baptisée ? En vain expliquerons-nous que les baptisés ne sont plus Chrétiens : c’est l’évidence même ; mais les Juifs, victimes et témoins d’une administration judaïsante du baptême, devenu dans la pratique une circoncision familiale, un rite d’agrégation à la Chrétienté beaucoup plus qu’un sacrement d’entrée dans l’Église, comment veut-on qu’ils prennent le baptême au sérieux, ou qu’ils acceptent sérieusement la distinction entre la naissance et la foi chrétiennes[3]? La raison apprend aux Juifs que leurs exterminateurs, au XXe siècle, étaient antichrétiens ; mais Petlioura n’est pas si lointain et, au surplus, les persécuteurs ennemis du Christ étaient baptisés. Tandis que l’Église offre aux Juifs le vrai baptême de réconciliation en Jésus-Christ, la Chrétienté décomposée défigure tous les jours, en pratique, ce même baptême. Est-il étonnant que les réactions passionnelles, nées des souffrances endurées dans les siècles d’autrefois, subsistent parmi les Juifs à l’égard du baptême ?

Hitler était un apostat. Voilà une criante vérité ; et les Chrétiens ne peuvent être rendus solidaires de lui que dans la mesure où ils se sont personnellement associés à ses actes. Mais il était baptisé ; tous les pourvoyeurs d’Auschwitz étaient baptisés[4] ; si les enfants des S. S. ne l’étaient pas, le refus venait des Nazis, non pas des corps ecclésiastiques. Jamais l’Église du IVe siècle n’eût baptisé les enfants de Julien l’Apostat, si celui-ci était venu le lui demander. Goering, cependant a pu faire baptiser ses enfants. Comment expliquer, sinon par une affreuse méconnaissance du baptême, aussi bien de la part de l’Église que de Goering lui-même, qu’on ait baptisé ses enfants, mais qu’on lui ait à juste titre refusé la sainte Cène avant son exécution[5] ?

L’Europe liquidatrice de Juifs, ce fut une Europe antichrétienne, mais, pourtant, c’était une Europe baptisée.

De quel baptême ? Du baptême dans la mort et la résurrection du Christ qui vient ? Allons donc ! De l’espèce de circoncision des Gentils qui, dans l’apostasie de l’Europe, contribue à cimenter le mur de séparation entre l’Église et Israël.

*

* *

En vérité, nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable à celle d’avant l’année 135 de notre ère. Comme alors, il y a des Juifs, des Chrétiens, et des Païens. Comme alors, les Païens sont les agents de la destruction des Juifs ; comme alors, ce ne sont pas les légions chrétiennes qui prétendent jeter Israël hors de Palestine. Mais, au moins, les soldats de Titus et d’Hadrien ne portaient pas sur leur chair le signe du baptême. Est-ce réellement une richesse pour l’Église, que les pourvoyeurs des crématoires aient reçu le sacrement de la conformité à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ ?

Le dilemme qui s’adresse aux Juifs depuis dix-neuf siècles, et qui oppose le baptême à la circoncision, n’est pas seulement gênant pour eux. Il concerne aussi les Chrétiens. En vain ceux-ci voudraient-ils échapper au conflit entre la circoncision et le baptême, ou – plus exactement entre la Circoncision chrétienne et le Baptême chrétien. Comment peut-on penser sérieusement qu’Israël, fidèle à l’éminente circoncision juive ou révolté contre elle, puisse éprouver quelque envie d’une circoncision chrétienne ? Le destin du baptême, devenu le sceau de la gentilité ennemie des Juifs, beaucoup plus que le sacrement de l’Église greffée sur Israël, illustre tragiquement la remarque de l’Apôtre juif des Gentils : «La circoncision, ce n’est pas celle qui est visible dans la chair[6].» Cela se traduit, au XXe siècle : le baptême, ce n’est pas celui qui est inscrit dans des registres ecclésiastiques.

Peut-être s’étonnera-t-on de nous voir dénoncer l’antisémitisme de la Chrétienté et déplorer en même temps ses tendances judaïsantes. Le paradoxe n’est qu’apparent. Le légalisme chrétien se cherche instinctivement un alibi en pourchassant violemment le légalisme judaïque. La plénitude de la vérité chrétienne, par contre, peut seule apprendre à chaque Chrétien à regarder Israël avec l’amour que saint Paul nourrissait pour le peuple de Dieu.


  1. Sören Kierkegaard, L’Instant n° 1 (trad. P.-H. Tisseau).
  2. Jules Isaac, dans Aspects du génie d’Israël, p. 208.
  3. Nous déplorons, en Occident, que les lois de l’Etat d’Israël soient si réticentes quant à la possibilité, pour un Israélien, de changer de «communauté religieuse». Et c’est, en effet, bien regrettable. Mais à qui la faute si le législateur israélien considère que «l’appartenance de naissance à une communauté religieuse» est la règle normale ? (Cf. le texte publié dans les Cahiers sioniens, n° 4, 1953, p. 351.) Sommes-nous en droit de reprocher aux Juifs d’assimiler le baptême à une circoncision non juive ? Que faisons-nous pour leur faire envier la vraie nature du baptême ?
  4. Bien que la poterne d’entrée d’Auschwitz associât l’image d’un prêtre et d’un Juif... (O. Wormser et H. Michel, Tragédie de la déportation, p. 48.)
  5. «L’Aumônier Gerecke... refusa en disant à Goering que du moment où il n’avait pas manifesté le moindre signe de repentir, lui ne voulait pas procéder à une cérémonie pour quelqu’un sans conviction réelle.» (G. M. Gilbert, Le Journal de Nuremberg, p. 438.)
  6. Romains, II, 28.