6 Chapitre 3. L’antisémitisme païen

Alors que Dieu avait le choix de tant de nations où s’incarner, il a choisi les Juifs. Peut-être aurions-nous agi autrement, si nous avions eu cette question à régler. Au lieu de Bethléem, notre sagesse eût désigné, par exemple, Athènes. Un rédempteur grec nous eût agréé, qui se fût promené sous les ombrages de l’Académie en enseignant avec dignité des disciples à l’esprit adroit. Mais un Juif, Seigneur ! A quoi songiez-vous ? Il est trop tard pour réclamer. La Rédemption est accomplie et si nous voulons être sauvés le plus sage sera d’en appeler à genoux au cœur d’un Juif appelé Jésus. Car si grande que soit Athènes et si grande que soit Rome, ce n’est ni un Grec subtil qui nous jugera, ni un Latin raisonneur, mais un Juif qu’on a vu un jour pleurer pour sa patrie.

Julien Green, Revue de Paris, juin 1949.

Au regard de l’enseignement chrétien, le contenu du paganisme est beaucoup plus riche qu’on ne l’admet communément : le polythéisme antique, en effet, n’est pas la seule forme du paganisme ; et rien n’engendre davantage d’illusions que l’hypothèse de sa destruction totale parce que l’une de ses manifestations historiques disparaîtrait. L’époque contemporaine a vu surgir un néo-paganisme qui appartient par toutes ses fibres au monde païen, malgré de nombreuses différences, et l’abîme d’un grand nombre de siècles entre le paganisme premier et polythéiste d’une part et, de l’autre, le néo-paganisme moderne dont les idoles exaltent et déifient le passé, l’avenir, la force ou la race de l’homme

L’antijudaïsme païen des peuples ou des religions à qui l’histoire a jadis fait rencontrer Israël exprime une opposition dogmatique ou philosophique radicale, souvent dégradée en antisémitisme virulent, haineux, et maintes fois défensif. Cette haine et ce mépris antisémites épousent d’autant mieux des aspects politiques ou nationaux que la religion et la personnalité d’un peuple antique se confondaient plus étroitement. L’antisémitisme et la xénophobie s’enlacent avec une telle vigueur que, comme on le voit d’ailleurs dans le monde moderne, il est très difficile de distinguer ces deux passions jumelles : plus d’un écrivain dissout la première dans la seconde. Mais qu’il fût aveuglé par la haine nationale, comme chez les Égyptiens, ou par la passion religieuse et civique, comme chez les Romains troublés par la superstitio juive, l’antisémitisme païen exprimait toujours le refus des nations dont Israël condamnait les vaines idoles.

 

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