37 1. L’antisémitisme antichrétien de l’école de Voltaire

On sait que la pensée rationaliste a généralement défendu les Juifs contre des préjugés qu’elle croyait conçus par l’esprit religieux des siècles précédents. Mendelssohn a trouvé de vigoureux amis parmi les adversaires des religions révélées. Mais il était inévitable que l’effort de la pensée antichrétienne s’en prît à la racine même du christianisme, à l’imitation de Celse. Les Écritures, aussi bien l’Ancien Testament que le Nouveau, étant au jugement des rationalistes, autant de témoignages sur le mensonge religieux, tout un courant philosophique a rendu les Juifs – ceux même du XVIIIe siècle – solidaires des «impostures sacerdotales[1]».

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La tolérance et la générosité de Voltaire n’étaient pas illimitées. Persécutés et humiliés, les Juifs n’ont jamais pu bénéficier de sa pitié, ni dans ses grands ouvrages ni dans les petits brûlots par lesquels il influençait l’opinion. C’était vraiment peu de chose, sans doute, d’insulter des gens malheureux, s’il était possible de mieux discréditer le christianisme. L’antisémitisme est l’une des très rares erreurs chrétiennes pardonnées par Voltaire, quand il ne la justifie pas : «C’est la suite inévitable de leur législation» [juive] ; ils furent donc avec raison traités comme une nation opposée en tout aux autres» ; «Ils furent punis, mais moins qu’ils ne le méritaient, puisqu’ils subsistent encore»; et Voltaire d’approuver les massacres de Juifs à l’occasion des croisades[2]. Le scepticisme de Voltaire ne l’éclaire plus dès qu’il peut dénoncer certaines fables qu’il reproduit complaisamment : Louis XI «croit ranimer les restes [de sa vie] en s’abreuvant du sang qu’on tire à des enfants… C’était un de ces excès de l’ignorante médecine de ces temps, médecine introduite par les Juifs[3]». La perfidie est habile ; les Juifs seuls sont coupables des superstitions dont Voltaire oublie de dire qu’ils furent les premières victimes.

Voltaire ne voyait dans l’Ancien Testament qu’immoralité, cannibalisme et folie : ce sera dès lors l’un des thèmes de l’antisémitisme moderne ; on se rappelle avec quelle fougue les national-socialistes ont repris les arguments voltairiens : «fables de cannibales», proxénétisme d’Abraham, polygamie honteuse, indécences bibliques, cruauté de Josué et d’autres :

A ta voix le soleil s’arrête :
Il devait reculer d’horreur.

«Notre ami le général Withers, à qui on lisait un jour ces prophéties, demanda dans quel b… on avait fait l’Ecriture sainte» écrit ailleurs Voltaire dont le jugement se résume ainsi : «Il n’y a pas une seule page de la Bible qui ne soit une faute ou contre la géographie ou contre la chronologie… contre le sens commun, contre l’honneur, la pudeur et la probité[4].» Les seules pages exactes de l’Ancien Testament, c’étaient celles, sans doute, qui permettaient d’accabler les Juifs…

Sur leur cruauté, leur haine du genre humain, Voltaire n’insistait pas autrement qu’Apion et Agobard : «Ils gardèrent tous leurs usages», dit un texte qu’on vient de citer, «qui sont précisément le contraire des usages sociables ; ils furent donc avec raison traités comme une nation opposée en tout aux autres ; les servant par avarice, les détestant par fanatisme, se faisant de l’usure un devoir sacré». Le Chinois que veulent convertir, dans un petit pamphlet fort spirituel, le Jésuite, le Janséniste, le Quaker, l’Anglican, le Luthérien, le Puritain, le Musulman, reçoit aussi, selon les règles du crescendo, le Juif qui dit : «Ah ! mes enfants, si vous voulez être circoncis, donnez-moi la préférence : je vous ferai boire du vin tant que vous voudrez ; mais si vous êtes assez impies pour manger du lièvre qui, comme vous le savez, rumine et n‘a pas le pied fendu, je vous ferai passer au fil de l’épée quand je serai le plus fort, ou, si vous l’aimez mieux, je vous lapiderai.» «Il est constant, dit Voltaire ailleurs, que leur loi les rendait nécessairement les ennemis du genre humain[5]» On a vu que Voltaire reproche aux Juifs leur usure : il revient sur le sujet[6] sans essayer le moins du monde d’en expliquer les causes. L’insulte voltairienne contre les Juifs reviendra dans certains ouvrages du XIX e siècle : «déprépucés et gueux», infâmes, lépreux, pouilleux, puants, ramas de brigands tombé sous le fer des Romains et «vendu dans les marchés des villes romaines, chaque tête juive évaluée au prix d’un porc, animal moins impur que cette nation même» ; c’est à ses yeux «le plus malheureux de tous les peuples, ainsi que le plus petit, le plus ignorant, le plus cruel, le plus absurde[7]». Il prête des propos antisémites à Epictète[8], remarque qu’il «outrage Alexandre et César de les comparer à des Juifs» et donne raison à Antiochus Epiphane contre eux[9].

Quant à la religion proprement dite, et la philosophie juives, Voltaire ne tente nullement de les comprendre ni de nuancer son jugement Il assimile les Juifs aux Hottentots, fait dire aux Juifs : «Comment vouliez-vous que nous pussions, nous les plus terrestres des hommes, inventer un système tout spirituel ?», leur réplique : «Vous êtes des animaux calculateurs, tâchez d’être des animaux pensants», et s’indigne : «Dégoûtante et abominable histoire… de cette nation atroce[10].»

Il ne faut donc pas s’attendre à voir Voltaire parmi les défenseurs des Juifs. Il concède qu’il ne faille pas les brûler[11], après avoir excité le lecteur à les haïr, mais dès 1722, il écrit au cardinal Dubois que le Juif ne saurait avoir de patrie[12], chante :

Il est un peuple obscur, imbécile, volage,
Amateur insensé de superstitions,
Vaincu par ses voisins, rampant dans l’esclavage,
Et l’éternel mépris des autres nations[13].

et qualifie de ridicule, dans le grave Essai sur les moeurs, la proposition faite en 1753 en Grande Bretagne d’accorder aux Juifs le droit de cité.

Ne pouvant effacer la «horde hébraïque» de l’histoire, Voltaire fait ce qu’il peut pour la déshonorer : «Le peuple le plus imbécile qui fût sur la terre[14]» Evoquant la politique tirée de l’Ecriture sainte, Voltaire écrit le couplet qui sera si souvent repris, avec moins de venin cependant : «Plaisante politique que celle d’un malheureux peuple qui fut sanguinaire sans être guerrier, usurier sans être commerçant, brigand sans pouvoir conserver ses rapines, presque toujours esclave et presque toujours révolté, vendu au marché par Titus et Adrien comme on vend l’animal que ces Juifs appelaient immonde, et qui était plus utile qu’eux. J’abandonne au déclamateur Bossuet la politique des roitelets de Juda et de Samarie, qui ne connurent que l’assassinat, à commencer par leur David, lequel, ayant fait le métier de brigand pour être roi, assassina Urie dès qu’il fut le maître ; et ce sage Salomon, qui commença par assassiner Adonias son propre frère au pied de l’autel. Je suis las de cet absurde pédantisme qui consacre l’histoire d’un tel peuple à l’instruction de la jeunesse[15].»

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Et pourtant, il est d’usage de ne pas prendre au sérieux l’antisémitisme de Voltaire. Julien Weill se contente de noter qu’il «nourrissait même aversion à l’égard des Juifs, pour des motifs personnels et contingents[16]» : c’est vraiment une remarque charitable. M. Braunschvig, qui a vécu une époque où les thèmes voltairiens ont été exploités contre les Juifs autant que ceux de Bossuet, et qui ne manque pas de sévérité envers plus d’un antisémite inconscient, se donne bien du mal pour expliquer et minimiser l’antisémitisme haineux de l’auteur du Dictionnaire philosophique[17]. C’est à bon droit, pourtant, que l’antisémite Labroue écrivait sous l’occupation nazie : «Notre antijudaïsme d’Etat s’inspire si peu de prosélytisme confessionnel qu’il trouve sa référence la plus décisive dans la tradition voltairienne[18].» Hitler, qui lisait «les écrits polémiques du XVIIe et du XVIIIe siècle français» et les «entretiens de Frédéric II avec Voltaire», ne se réclamait point, devant ses intimes, de l’antisémitisme médiéval, mais de la politique rationaliste de Frédéric II[19] qui, tout «philosophe» qu’il fût, avait promulgué en 1750 un Règlement pour les Juifs, «digne d’un cannibale», au jugement de Mirabeau. Jusqu’à la fin de sa vie, Frédéric II fut autrement plus mal disposé envers les Juifs que l’empereur catholique Joseph II[20].

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Montesquieu, plus généreux que Voltaire, a défendu les Juifs dans une page aussi célèbre, aussi belle que son plaidoyer en faveur des Noirs. Mais l’auteur des Lettres persanes ne s’est jamais demandé comment on pouvait être Juif ; la tradition et la philosophie des Juifs ne l’intéressaient pas ; il n’avait que mépris pour leur littérature[21]. Rousseau manifeste les mêmes tendances. «Où Jésus aurait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l’exemple ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre ; et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil des peuples», lit-on dans la profession  de foi du Vicaire savoyard[22].

Diderot s’apparente davantage à Voltaire. On a remarqué que Diderot n’hésita pas à prêter à un Juif du Neveu de Rameau une anecdote répugnante dont il connaissait parfaitement les tenants et les aboutissants, pour l’avoir déjà racontée dans son Voyage en Hollande[23]. «Une vilenie de plus ou de moins sur le compte d’un fils d’Israël, qu’importe après tout[24]?»

D’Holbach composa un paradoxe qu’il croyait spirituel sur le bonheur des Juifs – l’Abbé et le Rabbin – où il reprit les considérations habituelles sur la haine des Juifs envers les autres peuples, leur usure, leur enrichissement : l’univers entier n’est-il pas devenu [leur] héritage ?[25]» Ailleurs, il écrivait : «Nous considérerons dans son berceau une religion qui, destinée d’abord uniquement à la populace la plus vile de la nation la plus abjecte, la plus crédule, la plus stupide de la terre, est devenue peu à peu …[26]». Sous le masque transparent de M. Mirabaud, secrétaire perpétuel de l‘Académie française[27], d’Holbach publiait les Opinions des Anciens sur les Juifs, pour prouver qu’on les haïssait à bon droit dès l’antiquité.

La littérature fastidieuse des pseudo-voltairiens, qui répétaient l’enseignement du maître sur les Juifs, ne mérite pas qu’on en fasse le dépouillement. Mais il faut citer une page étonnante d’un «philosophe» : le lecteur se demandera s’il y a quelque chose de neuf sous le soleil de l’antisémitisme. Dans un ouvrage d’anticipation qui se présente comme un écrit de l’an 2440, et qui trace un tableau idyllique d’une société débarrassée des fanatismes religieux, Louis-Sebastien Mercier, qui sera plus tard conventionnel, auteur dramatique et membre de l’assemblée des Cinq-Cents, écrivait :

Nous avons eu en Europe un moment d’alarmes… Il est des étrangers que l’intérêt, les mœurs, l’opiniâtreté et le culte tiennent à jamais séparés des autres nations de la terre… Bien plus nombreux au XVIIIe siècle qu’ils ne l’étoient autrefois dans le pays de Chanaam, ils avoient pullulé parmi les nations de l’Europe ; et les prodigieux essaims de ce peuple dispersé couvroient la terre entière.
Ce peuple mû par un fanatisme particulier, inviolablement attaché à ses usages, ennemi né de tout ce qui n’étoit pas lui, n’ayant jamais pu s’infondre avec aucune nation, avoit à venger de longues et antiques injures… Il avoit appelé à son secours les ruses artificieuses du commerce, et les bénéfices voilés d’une usure journalière. Il s’étoit amalgamé, sans aucun attachement, avec tous les gouvernements, suivant toujours le parti du plus fort…
Prodigieusement accrus par leur ligue étroite, par leur croyance, par leurs coutumes qui les séparoient des autres hommes… les Juifs… tenoient entre leurs mains, dans plusieurs Etats et plusieurs villes, presque toutes les richesses du pays… instruments vils,  mais utiles à quelques gouvernements relâchés… On n’exerçoit plus contre eux ces cruautés qui ont déshonoré la mémoire de tant de princes chrétiens… Ils prirent un accroissement presque surnaturel sous le mépris des nations, qui devinrent si tolérantes à leur égard, qu’ils crurent enfin qu’il étoit temps de ressusciter la loi mosaïque… Les politiques sensés n’avoient pas su prévoir les suites fâcheuses que pouvoit avoir l’explosion soudaine d’un peuple nombreux et inflexible dans ses opinions.
[…] Les Juifs se regardant somme un peuple antérieur aux Chrétiens, et créé pour les subjuguer, se réunirent sous un chef […] ; 12 millions de Juifs en Europe et ceux du monde entier accourant ou envoyant leurs secours, la première irruption fut violente : il fallut réparer l’invigilance politique des siècles précédents, et nous eûmes besoin de sagesse, de constance et de fermeté pour décomposer ce fanatisme ardent […] et réduire les Juifs comme ci-devant, à gagner leur vie dans une tranquillité absolue.
[…] Vous aviez laissé dormir ce ferment qui pénétroit en silence tous les pays de l’Europe où règne le commerce… Il a fallu user d’un moyen définitif pour réprimer la superstition féroce de plusieurs d’entre eux […] On n’avoit vu que son extrême avarice [de ce peuple] ; sa fureur nous épouvanta, car on eût dit qu’il n’auroit voulu laisser subsister sur le globe, d’autres hommes que les croyants attachés à la loi de Moïse.
Vos ancêtres les avoient traités cruellement, tandis que le christianisme et la raison condamnoient également ces prescriptions sévères et violentes ; mais vous, oubliant à votre tour les vices inhérents à ce peuple, fermant les yeux sur sa corruption morale et profonde, sur sa doctrine détestable, sur la haine invétérée qu’il portoit aux autres nations, vous n’aviez pas deviné que tôt ou tard son ancien caractère perceroit et qu’il y avoit quelque danger à ne pas mieux surveiller une nation fanatique ; avide et cruelle qui abuseroit tout à la fois de ses idées religieuses… et de notre humanité, pour provoquer enfin notre vengeance, en même temps que la résurrection de plusieurs lois, trop légèrement mises en oubli, vu leur opposition constante aux mœurs générales.

A la vérité, L. S. Mercier semble avoir été saisi d’un scrupule en songeant à la pureté du monothéisme juif et aux raisons, peut-être historiques, du mépris dans lequel les Juifs étaient tenus ; mais il se rassure rapidement : «Ils n’auroient pas été proscrits sans cesse de chaque pays, si l’avarice, la dureté et la mauvaise foi n’avoient pas formé la base de leur caractère indélébile[28].»

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Les généreuses idées de Montesquieu et de l’abbé Grégoire l’emportèrent sur celles des Chrétiens et des Voltairiens demeurés antisémites ; mais l’un des plus tenaces adversaires de l’égalité civile et politique des Juifs fut Rewbell, député de Colmar à la Constituante et à la Convention. Cet ennemi des prêtres réfractaires, futur Directeur de la République, fut le porte-parole des Alsaciens rationalistes et antisémites. Il combattit à la Constituante, le 28 janvier 1790, la proposition qui accordait la citoyenneté aux Juifs ; il n’hésita pas à mentir, le 20 juillet 1791, en prétendant que les Juifs de Metz n’étaient pas Français. L‘abbé Grégoire trouvait en lui l’un de ses plus tenaces adversaires ; et le jour même où les Juifs recevaient la citoyenneté, Rewbell fit adopter un décret favorable aux débiteurs des créanciers juifs d’Alsace – et d’eux seuls[29]. Rewbell n’avait raison que sur un seul point : l’hostilité profonde de l’opinion alsacienne à l’égard des Juifs ; mais loin de chercher à la calmer ou à la vaincre, comme celle des prêtres réfractaires, il n’hésita pas à la soutenir. Il y eut des excès révolutionnaires et antisémites en Alsace à partir de 1792[30] sous le couvert de la lutte antireligieuse. Les synagogues furent fermées, la circoncision interdite, on détruisit les livres de la Loi. Le représentant du peuple auprès de l’armée du Rhin accusait les Juifs de superstition, de trahison, et demandait à son collègue : «Ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une régénération guillotinière à leur égard[31]». On arrêta les principaux membres de la Communauté, si récente, de Strasbourg. La Commission provisoire du département ordonna un «autodafé à la vérité» de livres et signes du culte juif, – dont l’infortuné Talmud ; et l’on prit des mesures économiques contre les Juifs[32]. Les Jacobins de la Commission (ils n’étaient pas tous Alsaciens) adressaient à Paris, le 14 avril 1794 une dénonciation contre les Juifs, «leur haine perfide de tous ceux qui ne sont pas de leur ridicule secte», leurs agiotages, leur trahison possible : «Qui peut répondre qu’ils ne vendraient pas la République pour satisfaire leur besoin de richesse ?» Pour finir ils demandaient que le «polype rongeur» travaillât, ou qu’on le chassât. Le 3 mai ils renouvelaient leur démarche. «Une philanthropie mal raisonnée peut-être a honoré [les Juifs] de la qualité de citoyens français», y lit-on. Le 17 juin, une circulaire aux districts enjoignait de lutter contre «les imbéciles lois du rabbinisme» et demandait contre la «secte absurde et barbare» des mesures énergiques : «Redoublez de surveillance et de sévérité, citoyens… S’il arrivait que vos efforts devinssent inutiles,  …nous provoquerons auprès [de la Convention] les mesures les plus sévères contre les restes détestés d’un peuple de tout temps haï autant que méprisé». On faisait en même temps des démarches auprès du représentant en mission pour obtenir l’arrestation des Juifs riches, leur bannissement lors de la paix, la déportation des autres vers l’intérieur de la France, et le rapt des enfants pour leur donner une éducation nationale[33]. Mais la Convention, après Thermidor, fit droit aux réclamations des Juifs contre la Commission provisoire[34].

A Nancy, en 1793, les sans-culottes demandaient l’expulsion des Juifs dénoncés comme indignes des bienfaits de la République ; de vieilles haines se réveillèrent contre eux[35].

Les récriminations cessent, dans les documents officiels alsaciens, à la chute des Jacobins locaux. Elles recommencent en 1796 avec le retour de certains d’entre eux au pouvoir à Strasbourg : on signale alors des actes tyranniques contre les Juifs. Le Consulat leur rend le calme, bien que Bonaparte eût épousé, et non pas pour des raisons religieuses, les préventions alsaciennes contre eux. C’est sous son inspiration que le décret du 17 mars 1808 suspendit en réalité la législation égalitaire dans une partie de l’empire et dans tout le grand-duché de Varsovie malgré l’avis contraire du Conseil d’Etat. Napoléon aurait déclaré en 1806, devant le Conseil, selon Pelet de la Lozère : « Le gouvernement français ne peut voir avec indifférence une nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses, posséder exclusivement les deux plus beaux départements de l’ancienne Alsace. »

 Il aurait poursuivi en disant que les massacres de Juifs dans cette province étaient survenus «presque toujours par leur faute» ; qu’ils étaient «une population d’espions qui ne sont point attachés au pays». Selon lui : « la nation juive est constituée, depuis Moïse, usurière et oppressive […]Le mal que font les Juifs ne vient pas des individus mais de la constitution même de ce peuple : ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France. »

Il reprit vertement son frère Jérôme, coupable de s’être montré bienveillant envers les Juifs de Westphalie : « Rien n’est ridicule comme votre audience aux Juifs ; rien n’est mauvais comme votre singerie du Moniteur de France. J’ai entrepris l’œuvre de corriger les Juifs ; mais je n’ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes Etats. Loin de là, j’ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l’estime aux plus méprisables des hommes[36]

A la fin du XVIIIe siècle, et au début du XIXe il y avait donc tout un courant rationaliste de pensée, dont il serait téméraire de préciser l’importance et que nous ne voulons pas grossir gratuitement, qui manifestait une hostilité déclarée envers les Juifs pour des raisons avant tout antireligieuses, mais aussi économiques. Les meilleurs esprits cédaient à l’occasion à ce penchant. Fichte, qui pensait qu’on ne pourrait changer les Juifs qu’en leur coupant la tête, ne savait pas qu’un jour on prendrait ses boutades à la lettre. Un excellent historien veut que Fichte ne soit pas antisémite, mais «anti-orthodoxe ». Qu’en termes galants l’indulgence s’exprime, selon que vous serez Chrétien ou non-Chrétien[37]… Goethe voulait en 1823 que les Juifs retournassent à leur condition d’avant la conquête française[38]. Certaines allusions de Benjamin Constant, de John Adams, de Silvio Pellico, prouvent combien l’opinion de Voltaire sur les Juifs était devenue un lieu commun parmi les «libéraux[39]».


  1. Le Rabbinisme renversé, cité par Pierre Naville, D’Holbach, 1943, p. 155.
  2. Voltaire, Essai sur les mœurs, CIII ; Dictionnaire philosophique, art. Juifs (éd. Moland, Garnier XIX, p. 518) ; Des conspirations contre les peuples ; Discours de l’empereur Julien.
  3. Voltaire, Essai sur les mœurs, XCIV.
  4. Tombeau du fanatisme, VII ; Dictionnaire philosophique, art. Abraham ; Saül, II, 2 ; Essai sur les mœurs, XXXVI ; A. B. C., 6e entretien ; Ode XXII ; Dictionnaire philosophique, art. Lois ; Examen important de Milord Bolingbroke, IX ; Dieu et les hommes, ch. 22 des Mélanges. Voir La Pucelle d’Orléans, III (éd. 1756).
  5. Essai sur les mœurs, CIII ; Galimatias dramatique ; La Défense de mon oncle, XIV.
  6. Candide, XXVII, XXX ; Pucelle, VIII ; Lettre du 18 janvier 1751 ; La Bible enfin expliquée, Elisée ; Examen important de Milord..., III.
  7. Lettres, 14 décembre 1773 ; 18 janvier 1751 ; voir les allusions du Dictionnaire philosophique, art. Prépuce, Juifs, 4 ; A. B. C., 5e entretien ; La Bible enfin expliquée, Josué, V, 2 ; Saül, II, 1, etc. Sur la lèpre, article du Dictionnaire philosophique, Lèpre et Vérole, Judée ; Dieu et les hommes, XIV. Autres injures dans l’Examen important de Milord..., II ; Profession de foi des théistes ; Des sacrifices du sang humain. Sur l’odeur des Juifs, La Bible enfin expliquée, Deutéronome, XXIII, 12 ; Lettre sur les Juifs, 9. Les deux citations proviennent de l’Examen important de Milord..., IX et de la 2e lettre des Questions sur les miracles.
  8. Les Dernières paroles d’Epictète à son fils, Mélanges.
  9. Discours de l’empereur Julien ; La Bible enfin expliquée, Les Maccabées.
  10. Sermon des Cinquante ; Dictionnaire philosophique, art. Juifs, 4, (Moland, XIX, p. 541.)
  11. «Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler», Dictionnaire philosophique, art. Juifs, éd. Moland, XIX, p. 521. - Voir aussi plusieurs passages de Candide.
  12. Lettre du 28 mai 1722.
  13. Le Pour et le Contre.
  14. La Bible enfin expliquée, Rois, IV.
  15. A. B. C., 6e entretien.
  16. Julien Weill, Le Judaïsme, p. 35.
  17. Marcel Braunschvig, Le Vrai Visage d’Israël de Jésus à Hitler, p. 117.
  18. Henri Labroue, Voltaire antijuif, Paris, 1942, p. 8. - Les citations de Voltaire sont presque toutes exactes, bien que parfois très tendancieusement présentées. Les autres citations de Labroue sont plus discutables, ou trop vagues pour qu’on puisse les vérifier.
  19. Adolf Hitler, Libres Propos, I, p. 84, 87, 124.
  20. S. Doubnov, I, p. 23, 30, 753.
  21. J. Weill, un texte de Montesquieu sur le judaïsme, Revue des Etudes juives, XLIX, 1904, p. 151.
  22. Texte cité par Jules Isaac, Jésus et Israël, p. 75.
  23. Diderot (éd. Assézat), Neveu de Rameau, V, p. 479, et Voyage en Hollande, XVII, p. 404.
  24. Th. Reinach, Revue des Etudes juives, XIII, 1884, p. 141.
  25. Correspondance de Grimm, 1er septembre 1764 ; éd. Tourneux, VI, p. 66.
  26. [D’Holbach], Histoire critique de Jésus-Christ, Londres, 1770, préface, p. XI. - L’auteur, satisfait de cette formule objective, la répéta dès les premières lignes du chapitre I.
  27. Voir Pierre Naville, D’Holbach, Gallimard, 3e éd., p. 416 et 417.
  28. Louis-Sébastien Mercier, L’an deux mille quatre cent quarante, ou rêve s’il en fut jamais. On cite d’après la dernière édition revue par l’auteur, 1793, III, ch. LXXIX, p. 163-170. - L’ouvrage eut un certain succès, puisqu’il y eut des éditions à Londres en 1771, 1773, 1775, 1785 ; ailleurs - sans doute en France - en 1786, 1787, 1893 et l’An VII ; en Hollande, à Harlem, en 1792. (Rééditions à Paris, en 1887, 1893.)
  29. M. Liber, Les Juifs et la convocation des états généraux, Revue des Etudes juives, LXIV, 1912, p. 247 ; Henri Gaillard, La Condition des Juifs dans l’ancienne France, p.161, 162, 164, 165, 168, 176-179.
  30. Graetz, éd. française, V, p. 135.
  31. M. et E. Ginsburger, Contributions à l’histoire des Juifs d’Alsace, Revue des Etudes juives, XLVIII, 1903, p. 284 ss. ; R. Reuss, Notes sur l’antisémitisme dans le Bas-Rhin, même Revue, LIX, 1910, p. 251 ; P.-A. Hildenfinger, Documents dans la même Revue, LVIII, 1909, p. 112 ss.
  32. M. et E. Ginsburger, art. cité.
  33. R. Reuss, art. cité. Voir aussi même Revue, LXVIII, 1914, p. 263.
  34. M. et E. Ginsburger, art. cité.
  35. J. Godechot, Les Juifs de Nancy de 1789 à 1795, Revue des Etudes juives, LXXXVII, 1928, p. 20 ; M. Ginsburger, Nancy et Strasbourg, même Revue, LXXXIX, 1930, p. 79.
  36. R. Reuss, art. cité.p. 269 ss., 275 ; Anchel, Napoléon et les Juifs, Paris, 1928 ; De Barante, Mémoires, Revue des Deux Mondes, Ier juillet 1867 ; p. 19 ; Pelet (de la Lozère), Opinions de Napoléon, 1833, p. 212 ss. ; Lecestre, Lettres inédites de Napoléon Ier, I, 1897, p. 159. (Lettre du 6 mars 1808.)
  37. Henri Brunschwig, L’Aufklärung contre les Orthodoxes juifs, Annales historiques de la Révolution française, XIII, 1936, p. 447. Voir plus loin, ch. X, p. 371.
  38. Margolis et Marx, p. 585 ; Doubnov, I, p. 243, 266, 485. Voir André Neher, De l’indifférence de Goethe, Terre retrouvée, août 1949. André Spire a donné, dans Aspects du génie d’Israël, p. 183 ss., une étude sur Goethe et Israël où les attitudes favorables aux Juifs du grand poète sont énumérées. Il n’en reste pas moins que Goethe tenait les Juifs, et non pas à cause de préjugés chrétiens, pour des étrangers.
  39. Textes de B. Constant, John Adams, S. Pellico cités par le grand-rabbin J. Kaplan, Témoignages sur Israël, 1949, p. 252, 347, 371, 500.

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