14 1. L’antijudaïsme chrétien

 

On n’a pas cru devoir dissimuler, dès les premières pages de ce livre, l’authenticité du christianisme par rapport au judaïsme. Il y a un confusionnisme bienveillant qui ne peut qu’obscurcir le rapport entre Israël et l’Église ; la foi chrétienne est une foi antijudaïque bien que nullement antisémite. Si l’on a retrouvé une grande quantité de paroles du Christ dans la tradition juive; s’il est bon de souligner combien la piété et la théologie pharisiennes avaient préparé la venue de Jésus-Christ; et si la démonstration de Jules Isaac sur les racines juives de l’enseignement du Christ est pleinement décisive[1], ce n’est ni sur le plan de la morale, ni sur celui des idées philosophiques ou théologiques que l’enseignement de la Synagogue et de l’Église divergent nettement ; ce n’est pas du Sermon sur la Montagne, mais de sa personne, que le Christ a dit : «Celui qui n’est pas avec moi est contre moi et celui qui n’assemble pas disperse[2]» ; et la nouveauté du commandement d’amour: «Aimez-vous les uns les autres » réside dans le modèle de cet amour : «Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres[3]

Entre le judaïsme et le christianisme, il n’y a pas d’opposition radicale, mais il y a la Personne de Jésus, dont il est écrit que «Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père[4]». Depuis dix-neuf siècles, la Synagogue et l’Église demeurent séparées par la question que Jésus a posée à chacun de nous : «Et toi, qui dis-tu que je suis ?[5]» contraignant ainsi tout homme à répondre par oui ou par non (et le Juif premièrement) à propos du Fils de Marie.

Mais aucun antijudaïsme n’est plus proche du judaïsme que celui de l’Église. Aucun antijudaïsme théologique n’est plus gravement endommagé que celui de l’Église par l’antisémitisme. Aucun antijudaïsme ne réserve à Israël un avenir plus positif et plus glorieux que celui de l’Église. Ce sont des vérités qu’il faut affirmer constamment quand on envisage les rapports entre les Juifs et les Chrétiens.

Rien en tout cas n’est plus regrettable que de chercher à affirmer la nouveauté spirituelle du christianisme au prix d’une injustice historique envers le judaïsme. C’est ce que disait le grand-rabbin Julien Weill, après beaucoup d’autres, et non sans malice : «Il se rencontrera jusque parmi les théologiens des détracteurs de l’Ancien Testament pour la plus grande gloire du Nouveau et ils ne croiront manquer ni de piété ni de prudence en s’attaquant ainsi au tronc dont ils sont pourtant les rameaux[6].» Le respect de l’histoire entière du salut garantit l’antijudaïsme chrétien des tentations marcionites de l’antisémitisme.

 


  1. Jules Isaac, Jésus et Israël, Propositions I à X. [[Jules Isaac a consacré d’autres ouvrages à cette thématique. Voir, entre autres : L’enseignement du mépris, suivi de l’antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes, éd. Grasset 2004; voir aussi Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les Juifs,  par Pierre Vidal-Naquet, éd. Desclée De Brouwer, 2003 ; consulter également le site suivant: http://www.chretiens-juifs.org/html/Yerulist.htm ; à propos d'antisémitisme et d'antisionisme, voir: http://www.debriefing.org/29742.html; un exemple flagrant de l’antisémitisme traditionnel du christianisme mis au pilori par le site Rivtsion: http://www.rivtsion.org/f/index.php?sujet_id=2389; etc. (O. Peel)]]
  2. Matthieu, 12, 30.
  3. Jean, 12, 34.
  4. Epître aux Philippiens, 2, 9 à 11.
  5. Matthieu, 16, 15.
  6. Julien Weill, Le Judaïsme, p. 51.