43 1. Les juifs, victimes des raidissements chrétiens

 

S’il est fructueux d’étudier l’antisémitisme chrétien d’après les situations réciproques du christianisme et du judaïsme, ni les mauvais sentiments nés de la concurrence et de la différenciation, ni les rapports établis durant l’installation de la Chrétienté ne peuvent rendre compte à eux tout seuls de l’antisémitisme chrétien d’aujourd’hui. La transmission des idées du passé n’est jamais totale : l’antisémitisme « chrétien» n’échappe pas à cette règle. Bien qu’il soit très malaisé de déterminer pour chacun des pays d’Europe ou d’Amérique naguère chrétiens, l’époque exacte où de nouvelles formes d’antisémitisme se superposèrent aux anciennes pour aboutir aux passions actuelles, héritières plus ou moins fidèles des principes de l’antisémitisme d’installation, deux tendances apparentent les mouvements antisémites en apparence les plus indépendants les uns des autres – ils sont tous perméables à l’apparition des thèmes nouveaux, d’origine non chrétienne, voire même rationaliste, qui se greffent sur le tronc traditionnel de l’antisémitisme chrétien ; – ils se ressemblent tous par l’aspect maladroitement défensif et, au sens le plus exact du terme, réactionnaire de leur activité.

On appellera, pour la commodité de l’exposé, antisémitisme du ressentiment chrétien la vieille passion infléchie par ce double caractère.

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Il n’est pas impossible de discerner, par deux fois dans l’histoire, les premiers symptômes de ce ressentiment antisémite. Par deux fois, la cité chrétienne ayant paru chanceler, les Juifs éprouvèrent les contrecoups du raidissement chrétien. Julien l’Apostat, beaucoup plus par politique que par philosémitisme, avait favorisé les Juifs en même temps qu’il luttait, par toutes les armes possibles, contre les Galiléens ; la réaction chrétienne, après la chute de Julien engloba les Juifs et les Païens dans une animosité commune[1] et l’on pourrait se demander si cet épisode ne fut point particulièrement favorable à l’invasion des préjugés d’origine païenne dans l’antisémitisme chrétien de différenciation.

Episode éphémère, dont l’importance historique nous échappe, et que nous ne mentionnons que pour sa valeur symbolique. Plus durable et plus grave, le second durcissement – en Occident, tout au moins – qui accompagne la division de la Chrétienté à l’aube des temps modernes.

 Nous commettons en effet un anachronisme assez naïf en nous étonnant que la Renaissance, ou la Réforme, s’accompagnent d’un regain d’antisémitisme. C’est oublier, sous l’influence de tant d’historiens rendus myopes par le rationalisme, que Luther était infiniment plus proche de Jean Chrysostome que des pseudo-Chrétiens de l’Aufllärung.

La menace juive, au cours des crises des XVe et XVIe siècles, peut paraître à première vue purement imaginaire : il est bien que les Chrétiens n’avaient plus grand chose à craindre du côté des Juifs ; mais les ressorts psychologiques permettent de comprendre le durcissement du Saint-Siège à l’égard d’Israël, (la papauté, sur ce terrain-là, étant assez généralement imitée par les Églises qui échappaient à son autorité).C’est un phénomène bien connu, que la lutte contre l’infidèle du dehors commence toujours par l’élimination de l’infidèle du dedans ; (l’instinct populaire l’avait déjà appliqué aux Juifs à l’occasion des croisades[2]) ; et certains défenseurs de la cité chrétienne de stricte orthodoxie avaient tourné contre les Juifs une partie des rigueurs qu’ils réservaient aux ennemis de l’ordre établi : ce fut l’attitude de Jean de Capistrano, extirpateur de l‘hérésie hussite en Bavière, en Franconie et en Silésie, ardent partisan de la croisade, auquel on attribue l’hostilité des papes Nicolas II et Calixte III envers les Juifs. Le même raidissement s’observe dans la politique de Nicolas de Cues en Allemagne et dans son diocèse personnel, au point que Nicolas V lui donna des conseils de modération.

Quand le Vatican comprit enfin la gravité de la menace protestante et la nécessité d’une difficile reconquête catholique, il appesantit soudain – mais alors seulement – la main sur les Juifs[3]. L’étude précise de la condition juive à Rome ou dans le Comtat Venaissin permet d’écrire, avec Rodocanachi : «Quand les papes virent leur œuvre attaquée de toutes parts, menacée, presque compromise, ils pensèrent que toute contradiction  était un péril, ils cessèrent d’opposer leur modération à la fureur populaire chaque jour avivée.» Jetant un coup d’oeil d’ensemble sur l’évolution des rapports entre le Saint-Siège et les Juifs, le même historien les récapitule, sans le moindre paradoxe : «Cette longue période du Moyen âge… est considérée d’ordinaire comme l’ère de l’intolérance et de l’oppression religieuse. Et pourtant ce fut le temps où les Juifs furent traités à Rome avec le plus de douceur… Tout change au moment de la restauration catholique. En se reconstituant contre l’ennemi né dans son sein, la catholicité se resserre, se referme, devient exclusive et agressive[4]».

Certains détails sont particulièrement révélateurs. Léon X soutenait Reuchlin, en butte aux attaques antisémites du renégat Pfefferkorn : aux yeux de ce pape lettré, ni les livres ni l’enseignement de l’humaniste allemand ne présentent le moindre danger pour l’Église. Surgit Luther : en 1520, Léon X abandonne Reuchlin et condamne un de ses écrits[5]. Si l’humaniste, suspecté de «judaïser» reçoit un avertissement, les Juifs eux-mêmes ne seront naturellement pas épargnés. A Rome – cœur de la Chrétienté jusqu’au XVIe siècle, sans en être le modèle universellement imité – ce n’est pas la théologie mais la victoire protestante et la contre-attaque catholique qui provoquent l’aggravation brutale de la condition juive. Paul IV Caraffa, dont on connaît l’énergique programme de restauration catholique, édicte en 1555 une Constitution qui récapitule toutes les rigueurs (plus ou moins appliquées jusqu’alors) des règlements sur les Juifs. C’est alors – seulement alors – que le ghetto isola strictement les Juifs romains, que la relative tolérance qui permettait aux Juifs de posséder terres et immeubles fut abolie, que le nombre des synagogues fut effectivement réglementé, que le port de la rouelle s’imposa définitivement dans la capitale du catholicisme. Ce ne fut d’ailleurs pas sans hésitations que les successeurs de Paul IV appliquèrent les mesures de 1555, si le peuple les accueillit d’emblée. Le Carnaval, auquel les Juifs avaient d’abord participé en toute quiétude, finit par devenir une manifestation annuelle d’antisémitisme populaire[6]. A Rome même, ce ne fut qu’en 1584 qu’on obligea les Juifs à entendre les sermons de conversion ; et ce n’est que dans la guerre du Saint-Siège contre les ouvrages chrétiens hérétiques qu’on établit l’index des livres hébraïques prohibés[7].

Plus tard, la papauté se montra moins sévère envers les Juifs – quand elle crut que les progrès de l’hérésie avaient été enrayés, – mais sans jamais revenir sur la situation créée en 1555 ; si bien que, finalement, les Juifs de Rome mieux traités que partout ailleurs en Occident avant la crise du XVIe siècle, le furent plus sévèrement ensuite[8].

On observe les mêmes symptômes dans les Etats français du pape. Qu’on nous permette de citer encore les conclusions d’un érudit : «C’est seulement au milieu du XVIe siècle lorsque les guerres religieuses embrasèrent l’Europe entière, que les Juifs fixés dans les Etats du Saint-Siège ressentirent un contrecoup des passions véhémentes de l’époque ; l’esprit de la législation changea brusquement de face et devint des plus durs à leur égard[9].» En Pologne, c’est durant la lutte du clergé contre les Luthériens et les Sociniens que les esprits se tournèrent contre les Juifs, et qu’une série d’événements antisémites marqua les années 1556 et suivantes, pour se prolonger aux XVIIe et XVIIIe siècles dans un raidissement contre tous les dissidents[10].

Il serait profondément injuste de voir dans ces exemples une attitude spécialement catholique. La Réforme et la Contre-Réforme, les Orthodoxes moscovites et les Puritains d’Angleterre, les Dissidents du Nouveau Monde et les Jésuites du Paraguay voulaient maintenir, établir ou rétablir la cité chrétienne. Le royaume des baptisés demeurait l’idéal des uns et des autres, malgré leurs divergences théologiques ou ecclésiastiques. On désirait éliminer, souvent avec la plus rigoureuse des énergies, tous les mal-pensants, dont les Juifs faisaient plus ou moins partie. Mais, au cours des siècles XVIe , XVIIe , XVIIIe, parfois XIXe seulement, voire XXe, il fallut s’apercevoir que les Chrétientés et les théocraties n’étaient pas éternelles : elles ont toutes été atteintes par la même décomposition. Les républiques calvinistes de Genève et des Pays-Bas, les colonies puritaines du Nouveau Monde, les Etats où l’on avait poursuivi un aussi vigoureux effort d’orthodoxie catholique que la France et les principautés italiennes, les césaropapismes luthériens – et, plus tard, russe – se sont lentement laïcisés ; les états fondés sur des réalités chrétiennes ont les uns après les autres chancelé sur leurs bases. Le gigantesque effort de purification ou de raidissement du XVIe siècle s’est montré incapable de restaurer la Chrétienté. Alarmés de cette décadence, ou tout au moins, ici et là, de cette menace, les Chrétiens ont poursuivi un travail inconscient d’idéalisation d’un passé qui leur était cher, et pour lequel ils éprouvaient une nostalgie d’autant plus vive qu’il leur semblait plus parfait. Mais on ne pouvait se contenter de constater l’évolution qui attaquait les Chrétientés les plus différentes, les unes après les autres : il est naturel qu’on en ait recherché les causes et les responsables, et il est notoire qu’en pareil cas, on découvre les coupables plutôt autour de soi qu’en soi-même : «Au lieu de reconnaître dans les épreuves et les épouvantes de l’histoire la visitation de Dieu et d’entreprendre les tâches de justice et de charité requises par cela même, [la conscience chrétienne] se rabat sur des fantômes de substitution concernant une race entière ; … et en donnant libre cours à des sentiments de haine qu’elle croit justifiés par la religion, elle se cherche à elle-même une espèce d’alibi[11].»



  1. Marcel Simon, Verus Israël, p. 269 ; voir plus haut, pp. 73, 79, 127.
  2. Léon Poliakov a fort bien décrit le phénomène dans son Histoire de l’Antisémitisme, I, ch. IV.
  3. On cite souvent les édits des papes, en Avignon, ou leurs bulles, à Rome, au cours des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, pour obtenir un effet de contraste entre l’apparition des principes de tolérance, çà et là, et la persistance de l’intolérance romaine. Il est bien vrai qu’entre la Rome de 1750 et Montesquieu ou Zinzendorf - mais non pas Voltaire - il y a un abîme en ce qui concerne les Juifs. Mais c’est ne rien comprendre aux motifs de la papauté, et peut-être même la calomnier, que d’insister sur ce tardif raidissement si l’on ne rappelle pas combien les terres pontificales furent, dix siècles durant, relativement moins cruelles aux Juifs que toutes les autres.
  4. Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs, p. 123, 307-308.
  5. R. Aubenas, Histoire de l’Eglise, Fliche et Martin, XV, p. 238.
  6. Rodocanachi, p. 154, 190. - Douze édits des papes interdisent, en vain, de molester les Juifs à l’occasion du carnaval entre 1602 et 1686.
  7. G. Sacerdote, Deux index expurgatoires..., Revue des Etudes juives, XXX, 1895, p. 257 ss.
  8. Rodocanachi, p. 124, 196 ; Perugini, L’Inquisition romaine et les Israélites, même Revue, III, 1881, p. 95.
  9. R, de Maulde, Les Juifs dans les Etats français du pape, Revue des Etudes juives, VII, 1883, p. 228 ; Léon Bardinet, même Revue, VI, 1882, p. 1 ss. montre que la tolérance et la bienveillance s’affaiblissent à partir de la fin du XVe siècle ; H. Chobaut, Les Juifs d’Avignon et du Comtat, même Revue, I (CI), 1937, p. 6, souligne qu’«au XVIe siècle les Juifs subirent le contrecoup des luttes religieuses».
  10. Détail dans R. Mahler, Antisemitism in Poland, dans Essays on Antisemitism, New York, 1942, p. 120.
  11. Jacques Maritain, Les Juifs parmi les nations, p. 27, et Questions de conscience, p. 92.