7 1. L’antisémitisme égyptien

Tout le monde sait que le livre de l’Exode insiste sur la haine des Egyptiens envers les Juifs ; on sait aussi que Flavius Josèphe attribue aux Egyptiens d’avant la conquête macédonienne une part importante dans l’élaboration des calomnies dont les Juifs ont souffert durant l’époque hellénistique.

La critique a pu discuter certaines assertions prêtées par Josèphe à Manéthon, elle n’a pas mis en cause la signification antisémite de l’ouvrage que réfutait Josèphe [1]. Les Chrétiens, au second siècle, reprenaient sur ce point les affirmations de l’historien juif [2]. S’il est plus que probable qu’il faille rattacher à l’époque hellénistique de l’histoire égyptienne une partie des faits que Josèphe impute aux anciens Egyptiens, on comprend mal l’intérêt qu’aurait eu l’historien juif à vieillir les haines qu’il prétendait combattre, à moins qu’il ne fût convaincu de leur ancienneté ; ni pour quelle raison les Macédoniens et les Grecs auraient inventé, contre les Juifs qu’ils trouvaient installés en Egypte avant eux, la totalité des reproches que l’antisémitisme alexandrin a si obligeamment colportés dans le monde ancien. Il n’y a aucune raison décisive de faire descendre jusqu’à l’époque lagide l’ensemble des calomnies que Josèphe attribue à Manéthon [3].

Quant à l’Exode [4], on oppose à ce livre deux questions préalables : historicité des textes – et l’on sait combien les spécialistes remettent constamment sur le chantier leurs conclusions sur l’Ancien Testament -, et interprétation des récits eux-mêmes. Objection qui, appuyée surtout sur le second de ces problèmes, a été récemment formulée par Jules Isaac [5]. C’est la haine de l’envahisseur asiatique – peuples et tribus confondus sous la désignation globale de «Hyksos» – que les Egyptiens ont manifestée envers les Sémites au sens large en même temps qu’au sens propre du mot. «Les Hébreux venus sans doute en Egypte du temps des Pharaons Hyksos, y sont restés, semble-t-il, assez longtemps après l’écroulement de la domination étrangère, mais, en temps qu’étrangers venus d’Asie, ils se sont trouvés fatalement englobés dans la suspicion haineuse qu’elle avait créée, du moins puissamment renforcée [6]

Les obscurités de l’histoire compliquent moins la question que certaines arrière-pensées. Chrétiennes, elles se prévalent avec complaisance de l’alibi égyptien (ou perse), comme si le péché des Païens devait atténuer celui des Chrétiens. Anti-chrétiennes, elles élèvent contre l’existence de l’antisémitisme égyptien une protestation d’autant plus vigoureuse qu’elles cherchent à accabler l’Église sous le poids d’une passion dont la foi chrétienne serait l’initiatrice. A la vérité, le débat impartial est peut-être impossible à cause de ces arrière-pensées, – car les textes sont rares, qu’on maltraite dans les deux sens ; et tout s’obscurcit encore, à cause d’une équivoque sur la nature de l’antisémitisme.

L’antisémitisme intemporel n’existe pas. Ni du temps de saint Jean Chrysostome, ni du temps des Pharaons. La passion antisémite n’est pas une idée ; elle se manifeste toujours dans des situations où elle saisit un Israël de chair et de sang, c’est-à-dire des Juifs qui vivent leur foi, certes, mais quotidiennement, dans un monde économique et politique déterminé. L’antisémite, pour justifier sa passion, dissocie artificiellement, – et non sans sincérité cependant – la nation juive du monothéisme hébreu, – ou le commerçant juif du Mystère d’Israël, – ou la foi religieuse juive d’une ethnie «inassimilable». L’antisémitisme isole toujours un seul caractère d’Israël, pour le grossir, et interpréter dès lors toute chose juive de ce point de vue particulier. Peu importe que, ce faisant, l’on abandonne un aspect d’Israël pour un autre, si la démarche reste la même. Quand on juge du «progrès» sous l’angle de l’unification du monde hellénistique, Antiochus IV avait parfaitement le droit, et peut-être le devoir, de persécuter les Juifs. Si l’on n‘envisage d’un point de vue chrétien que la consolidation institutionnelle de l’Église naissante, il est possible de justifier sa réaction contre la Synagogue, moins dirigée contre les Juifs que contre les partisans d’un autre culte, au surplus concurrent.. Si l’on admet le principe de la raison d’Etat, Héraclius avait quelques raisons de réduire ses sujets juifs à l’uniformité religieuse et politique d’une Byzance de tous les côtés menacée. On peut se demander encore si les Pastoureaux et les paysans du Brabant massacraient des Juifs, ou des individus (de confession mosaïque) plus riches qu’eux : du seul point de vue social, la réponse n’offre aucun doute. Un jour les cités rhénanes enrichies chassèrent leurs Juifs : s’agissait-il de Juifs ou de gênants auxiliaires des patriciens contre lesquels la lutte sociale et politique n’était pas close ? Ne peut-on pas ramener la haine de Henri de Transtamare, si lourde de conséquences pour le judaïsme espagnol, aux vulgaires séquelles d’une guerre civile ? Lorsqu’on approuve l’effort de libération agraire et nationale des Ukrainiens vers 1650, on risque d’admettre aussi les massacres juifs, pour peu qu’on n’envisage les choses que du seul point de vue social… Dans la mesure où nous pouvons nous appuyer sur l’histoire des Hyksos, il est également loisible de ne considérer la haine des Egyptiens envers les Hébreux que sous le seul angle d’une libération nationale. Encore faudrait-il prouver que les Egyptiens confondaient, après un siècle de domination, tous les peuples envahisseurs dans une exécration globale dépourvue de nuances ; à ce postulat on en ajoute un autre plus grave, quand on suppose que les habitants de l’Egypte conservèrent toujours cet espèce d’aveuglement psychologique à l’égard des tribus demeurées parmi eux après le départ de la masse des Asiatiques. Et c’est un troisième postulat qui nous fait admettre que les Egyptiens ne pouvaient pas distinguer les différences et les oppositions parmi les étrangers. L’Egypte connaissait les cultes cananéens, au point d’accueillir dans sa dévotion certains dieux des terroirs qu’elle avait autrefois envahis [7]. Et si les Hébreux se distinguaient déjà des Cananéens, on peut penser que cette différence ne pouvait échapper totalement à tous les Egyptiens.

Que la haine égyptienne envers les Hébreux fût d’abord anti-asiatique et politique, c’est ce que le texte de l’Exode traduit fidèlement [8]. Mais sa nature religieuse n’en est pas moins explicite : «Nous sacrifions précisément à notre Dieu, dit Moïse à Pharaon, les bêtes dont les Egyptiens estiment l’immolation sacrilège. Si nous offrons sous leurs yeux des sacrifices qu’ils abominent, ne nous lapideront-ils pas [9]

Le texte biblique est un signe de contradiction. Cette enquête, qui ne prétend justifier personne, ne peut donc que s’incliner devant la récusation de l’Exode. Non sans malaise ; car enfin, devant la rareté des témoignages anciens, est-il raisonnable d’écarter ceux qui subsistent parce que des textes moins anciens [10] prétendent que les Egyptiens confondaient absolument les Hébreux avec les Hyksos ? De toute manière, loin d’apparaître comme un alibi pour qui que ce soit (et surtout pas pour les Chrétiens), les textes de l’Exode prouvent que l’antisémitisme n’est pas une passion gratuite, et que les Egyptiens, en tant qu’antisémites, n’étaient pas plus «méchants» que Pharaon n’était «mauvais» – mais que l’antisémitisme est un endurcissement, qui s’accroche à des prétextes ou à des causes justifiables, et parfaitement compréhensibles. Se priver des textes de l’Exode, c’est peut-être appauvrir notre connaissance historique de l’antisémitisme, c’est se condamner sûrement à le méconnaître dans sa signification religieuse.

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*    *

Au Ve siècle, un violent incident, connu depuis quelques années, nous apprend que des Juifs (ou peut-être des Judéo-Araméens), appartenant à une colonie militaire située à Jeb (ou Eléphantine sur le Nil) avaient construit un temple au Dieu d’Israël à une date qu’on ignore, avant la conquête de l’Egypte par Cambyse (525 av. J.-C.) [11]. Ces Juifs vivaient à l’origine en bonne entente avec les fidèles des dieux égyptiens. Mais les Egyptiens devinrent hostiles aux Juifs, d’ailleurs soupçonnés de trop de dévouement aux Perses ; et les prêtres du dieu-bélier d’Eléphantine, «ancêtres de Manéthon [12]», prirent la tête d’un mouvement qui mêlait l’antisémitisme à la xénophobie. Ils soudoyèrent les autorités perses locales, et parvinrent vers 411-410, sous Darius, à persuader le commandant de la forteresse qu’il fallait que «le temple du dieu Jahô, qui est dans Jeb la forteresse, disparaisse de là» [13]. Des troupes, égyptiennes et autres, «entrèrent dans ce temple, le démolirent jusqu’au sol» et y brûlèrent tout. Les vases et les objets furent volés ; il fut interdit de rebâtir le temple. Le fanatisme religieux apparaît comme l’élément moteur de l’incident ; il n’y eut pas de violences personnelles, dont les Juifs se seraient certainement plaints dans la dénonciation véhémente qu’ils rédigèrent après la destruction de leur sanctuaire.

Naturellement, les Juifs prétendirent rebâtir leur temple, invoquèrent l’aide de Jérusalem et de Samarie, mais il semble qu’ils se heurtèrent aux influences hostiles de leurs adversaires. Pour ménager les Egyptiens fanatiques, on ne permit plus aux Juifs d’Eléphantine d’offrir de sacrifices. Les autorités perses connaissaient donc les mauvais sentiments des indigènes à l’égard des Juifs ; par précaution, elles imposaient à ceux-ci l’abstention de boissons fermentées durant les fêtes pascales, et recommandèrent la prudence aux plaignants ; ce qui permet de supposer des incidents antérieurs, nés de l’exaspération égyptienne chaque fois que les «militaires» juifs leur paraissaient profaner la religion nationale en sacrifiant un agneau [14]. On a conjecturé, d’après les documents retrouvés, qu’en 407 de nouveaux troubles aboutirent à un massacre ou à la dispersion des Juifs [15].

Adolphe Lods, après avoir raconté les incidents de l’année 410, remarque : «L’affaire avait incontestablement le caractère d’une émeute religieuse, analogue à celles qui ont si souvent ensanglanté les ghettos du Moyen âge : tout s’y retrouve, même l’accusation de déicide [16].» Quoi qu’il en soit, on comprend mieux les accusations de Josèphe contre Manéthon, dont Apion sera dans l’Église hellénistique et romaine le complaisant vulgarisateur.


  1. Voir l’introduction du Contre Apion de Th. Reinach, éd. des Belles-Lettres, 1930, p.xxv, xxix, xxxv ; et le texte, I, §§ 229-305.
  2. Théophile d’Antioche, Trois Livres à Autolycus, III, 23.
  3. Israël Lévi admettait que les lettrés égyptiens avaient déjà cherché, avant les Grecs, à retourner contre les Juifs les récits de l’Exode (La dispute entre les Juifs et les Egyptiens devant Alexandre dans la Revue des études juives LXIII, 1912, p. 211). Théodore Reinach pensait que les textes cités par Josèphe dans le Contre Apion se rattachaient à un texte original «avec son cachet nettement égyptien» (éd. des Belles-Lettres, p. xxvi).
  4. Voir aussi la Genèse, 43, 32 ; 46, 34. Il s’agit d’une répulsion religieuse, nullement «raciale», des Egyptiens envers les Juifs. (Exode, 8, 22.)
  5. Jules Isaac, Jésus et Israël, Albin Michel, p. 353 ; plus longuement dans Le Christianisme social, mars 1948, p. 123, et surtout De l’antisémitisme pré-chrétien (I) dans la Revue de la Pensée juive, n° 7, avril 1951, p. 55 s. [[Voir les deux ouvrages suivants de la collection Pardès, sous la direction de Shmuel Trigano, Controverse sur la Bible, éd. In Press, 2011, et D’où vient la Torah? Culture et révélation, éd. In Press, 2012. (O. Peel)]]
  6. Jules Isaac, De l’antisémitisme préchrétien (I), p. 58.
  7. Adolphe Lods, Israël des origines au milieu de VIIIe siècle, Albin Michel, 2e éd., 1949, p. 158-162. [[Sur ce sujet, consulter les trois ouvrages suivants, beaucoup plus récents: André et Renée Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, éd. Adrien Maisonneuve, 1988; Tremper Longman et Raymond Dillard, Introduction à l’Ancien Testament, éd. Excelsis, 2008; Iain Provan, V. Philips Long, Tremper Longman III, A Biblical History of Israel. (O. Peel)]]
  8. Exode, 1, 9-10.
  9. Exode, 8, 22.
  10. C’est ainsi que les passages attribués par Josèphe à Manéthon à propos des Hyksos (Contre Apion, I, § 82, 83 et 91, 92) sont considérés comme des gloses postérieures par Th. Reinach (éd. des Belles-Lettres, p. XXXV et 17, note 2) et Adolphe Lods. (Israël..., 1949, p. 190.)
  11. A. van Hoonacker, Une communauté judéo-araméenne à Eléphantine aux VIe et Ve siècles avant Jésus-Christ, Londres 1915 ; Israël Lévi, Le Temple du dieu Yahou et la colonie juive d’Eléphantine, Revue des études juives LIV, 1907, p. 153 ; LVI, 1908, p. 161 ; Nouveaux Papyrus d’Eléphantine, LXIII, 1912. On n’est pas d’accord sur le caractère yahviste de la colonie. Judéo-araméens ou Juifs, yahvistes purs ou non, cela ne change rien à la signification des troubles d’Eléphantine. Ad. Lods penche vers l’hypothèse qu’il s’agit bien de Juifs (Les Prophètes d’Israël..., 1935, p. 346 ; cf. A ; Lods, Histoire de la littérature hébraïque et juive, 1950, p. 554 ss.). Jules Isaac, De l’antisémitisme préchrétien, art. cité, p. 63-64, écrit que «l’épisode d’Eléphantine peut à la rigueur s’expliquer par un antisémitisme antijuif ; mais il peut tout aussi bien, et même mieux s’expliquer sans lui». Il s’agirait de sentiments religieux et nationaux rivaux. Jules Isaac conclut en écrivant : «S’il y avait eu en Egypte dès cette époque du Ve siècle, un antisémitisme aussi virulent, comment l’Egypte aurait-elle pu exercer sur Israël une attraction telle qu’elle allait devenir dans les siècles suivants un des principaux foyers, - le plus peuplé sans doute - de la Diaspora» ? L’objection n’est pas irréfutable. Dans le monde actuel, y a-t-il un antisémitisme très vif aux Etats-Unis ? Ont-ils pourtant cessé d’attirer à eux les Juifs ? [[Joseph Mélèze-Modrzejewski, Shayne J.D. Cohen et Robert Cornman, Les Juifs d’Égypte de Ramsès II à Hadrien, PUF, Paris, 1991 et Collection : Quadrige, 1997 – Armand Colin, Collection : Civilisations U, février 1997. (O. Peel)]].
  12. I. Lévi, art. cité LVI, p. 162.
  13. Texte du papyrus, trad. van Hoonacker, p. 41.
  14. A. Causse, Les dispersés d’Israël, p. 94, pense qu’il s’agit d’incidents locaux. Voir Ricciotti, Histoire d’Israël, II, p. 221.
  15. René Dussaud, Revue de l’Histoire des Religions, LXXIII, 1916, p. 327 ; Adolphe Lods, Les Prophètes d’Israël..., p. 353.
  16. Adolphe Lods, Histoire de la littérature hébraïque et juive, p. 559.

3 Responses to 1. L’antisémitisme égyptien

  1. Peel Olivier sur novembre 28, 2013 à 7:33 says:

    Après ce texte:
    « Quant à l’Exode [4], on oppose à ce livre deux questions préalables : historicité des textes – et l’on sait combien les spécialistes remettent constamment sur le chantier leurs conclusions sur l’Ancien Testament -, et interprétation des récits eux-mêmes. Objection qui, appuyée surtout sur le second de ces problèmes, a été récemment formulée par Jules Isaac [5].  »

    On pourrait mettre en note la récente publication des deux ouvrages suivants de la collection Pardès, sous la direction de Shmuel Trigano

    Controverse sur la Bible, éd. In Press, 2011;
    D’où vient la Torah? Culture et révélation, éd. In Press, 2012.

  2. Peel Olivier sur novembre 28, 2013 à 7:52 says:

    Après la note 7:
    « L’Egypte connaissait les cultes cananéens, au point d’accueillir dans sa dévotion certains dieux des terroirs qu’elle avait autrefois envahis [7]. »

    Je citerai trois ouvrages plus récents que celui d’Adolphe Lods:

    André et Renée Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, éd. Adrien Maisonneuve, 1988;

    Introduction à l’Ancien Testament, de Tremper Longman et Raymond Dillard, éd. Excelsis, 2008;

    Et ce fabuleux ouvrage, en anglais, dont le titre est: A Biblical History of Israel. Voici le lien amazone avec possibilité de le consulté sur le site
    http://www.amazon.com/Biblical-History-Israel-Iain-Provan/dp/0664220908/ref=pd_sim_b_1

  3. Peel Olivier sur novembre 28, 2013 à 7:57 says:

    A la note 11 on pourrait rajouter cette référence plus récente sur les juifs d’éléphantine:
    Joseph Mélèze-Modrzejewski, Shayne J.D.Cohen et Robert Cornman, Les Juifs d’Égypte de Ramsès II à Hadrien, PUF, Paris, 1991 et Collection : Quadrige, 1997 – Armand Colin, Collection : Civilisations U, février 1997.

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