59 1. Préjugé ou tentation spirituelle ?

Le lecteur sera peut-être tenté de nous prêter la conclusion que la passion antisémite ne s’éteindra qu’avec la disparition du judaïsme : vingt-cinq siècles de hargne et de haine ne permettent-ils pas de soupçonner que ce n’est pas du jour lendemain que s’éliminerait un phénomène dont le paroxysme date à peine d’hier ?

Nous tenons pour vain, en effet, et pour criminel l’optimisme facile qui se rassure facilement aux fades cantilènes du Progrès. L’instruction généralisée n’a nullement éliminé les accusations qui accompagnaient les temps d’ignorance ; au contraire, les moyens modernes de diffusion visuelle et auditive livrent plus que jamais les foules aux griefs des antisémites. Les «lumières» ont démontré l’absurdité de maints reproches des siècles passés ; elles ont fait éclater l’inanité de la lèpre juive, la fausseté du crime rituel. Mais les générations suivantes n’en ont pas moins cru les calomnies anciennes plus ou moins rénovées – avec quelle puissance ! – par le racisme. Le développement de l’esprit scientifique n’a pas davantage profité aux Juifs ; on s’est contenté d’habiller la vieille passion d’une apparence plus ou moins scientifique, et de se servir des découvertes modernes pour assouvir mieux que jamais une haine séculaire. A la lumière des fours crématoires, un certain humanisme a le devoir d’avouer le caractère superficiel de ses descriptions de l’antisémitisme, aussi bien que la vanité de son combat contre lui. Comment peut-on, après deux mille ans d’histoire, se contenter d’écrire que l’antisémitisme «travestit une attitude d’opposition générale aux principes fondamentaux de la vie sociale, d’anti-liberté, d’anti-égalité, d’anti-démocratie, d’anti-progrès[1]». Le jugement a quelque apparence de vérité depuis un siècle ; mais l’antisémitisme de gauche ? et celui de Voltaire ? Comment, d’après ce jugement, interpréter l’antisémitisme de la Chrétienté ? celui de la Réforme ? celui d’Omar, ceux de Celse et d’Apion ? Tout un idéalisme raisonne, en face des antisémites, à peu près comme ces pédagogues dont les cours de psychologie devraient, une fois pour toutes, préserver leurs élèves de tout élan passionnel.

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Les explications politiques, économiques et sociales des fluctuations de l’antisémitisme ne sont pas sans valeur. Dans un pays où les Juifs commerçants sont nombreux (mais pourquoi le sont-ils devenus ?), toute crise qui atteint le commerce entraîne à peu près sûrement une poussée d’antisémitisme ; et cependant, la subite disparition de la cause elle-même n’efface ni la fièvre cupide et jalouse des boutiquiers, ni la haine désormais accumulée dans les cœurs, ni les reproches occasionnels ou permanents, gravés dans les mémoires. C’est précisément l’accumulation de sédiments psychologiques toujours hostiles aux Juifs, et toujours contre ces Juifs, malgré la diversité des causes invoquées, qui constitue le problème de l’antisémitisme. Les raisons contingentes d’une aggravation d’antisémitisme méritent l’intérêt de ceux qui tiennent cette passion pour une folie criminelle ; et il est parfaitement que des réformes sociales ou des mesures économiques puissent momentanément apaiser une poussée de haine. Malheur à celui qui ne s’associerait pas à cette œuvre de pacification ! Mais on en revient toujours aux mêmes questions : on voit bien pourquoi les antisémites trouvent leur intérêt social, économique, politique, à haïr les Juifs : mais, pourquoi les Juifs ? Comment se fait-il que dans les circonstances les plus différentes, les structures économiques et mentales les plus diverses, on aboutisse précisément aux mêmes haines et aux mêmes malheurs supportés par les Juifs ? Comment ne pas méditer sur l’empire d’une passion qui l’emportait dans les cœurs de Ferdinand et d’Isabelle au point de passer outre aux évidents intérêts économiques de l’Espagne ? Comment ne pas souligner la tragique erreur aveuglant hier encore trop de Juifs qui, au bord de l’extermination, se confiaient aux explications purement économiques de l’antisémitisme, et croyaient que la haine des Nazis se subordonnait aux nécessités économiques d’un Etat moderne en guerre ? Le «dictateur» juif du ghetto de Vilna trouvait dans cette conviction le seul argument capable d’inciter les Juifs à l’obéissance : «Nous devons prouver que nous sommes indispensables à la production, et qu’il ne serait pas possible de nous remplacer dans la présente conjoncture de guerre.» Les Juifs de Vilna, membres d’organisations de résistance, adressèrent en avril 1942 un appel aux ghettos de Bialistock et de Varsovie, où l’on avait accueilli avec scepticisme la nouvelle de l’extermination d’une fraction de ces Juifs de Vilna, utiles à l’économie de guerre allemande : «Le sort de tous les Juifs sous l’occupation hitlérienne n’est autre que l’extermination générale et totale sans aucune considération d’intérêt économique de la part des Allemands. Frères, débarrassez-vous de l’illusion selon laquelle les Juifs pourraient être sauvés en raison de l’utilité économique qu’ils présenteraient pour les Allemands, que l’intérêt les ferait reculer devant l’extermination des quarante mille Juifs de Bialistock, et du demi-million de Juifs de Varsovie[2]…» Parmi les Allemands nazis, l’utilisation de la main-d’œuvre avait suscité des hésitations ; on entrevoit même que quelques chefs national-socialistes à l’échelon local, tentaient parfois de freiner les plus inhumaines des mesures antijuives au nom des avantages économiques procurés par les Juifs. Mais le ministre pour les territoires occupés de l’Est – Alfred Rosenberg – écrivait au commissaire du Reich à Riga : «Dans la question juive, des rencontres personnelles ont dû apporter des éclaircissements. En principe, on ne tiendra pas compte des intérêts d’ordre économique pour résoudre ce problème[3]…»

Non, certes, l’antisémitisme n’est pas quelque préjugé tenace que peuvent dissoudre la raison ou l’intérêt. Mais il n’est pas non plus une haine gratuite. Il a ses raisons. L’histoire l’a parfois expliqué avec Jean Réville en disant que «c’est à la fois l’honneur et la cause des misères du peuple juif d’avoir été inassimilable[4]». Et cependant, la persécution la plus terrible de toutes s’est abattue sur les Juifs à l’époque de leur histoire où la plus forte proportion d’entre eux s’était mieux assimilée que jamais aux peuples où ils vivaient. Le centre du sursaut antisémite fut, au surplus, le pays où les Juifs s’étaient particulièrement identifiés avec la culture nationale. On pourrait dire qu’aux explications lénifiantes des XIXe et XXe siècles qui l’amoindrissaient, la possession antisémite tenait à jeter un effroyable défi.

Les nations ont toujours invoqué contre les Juifs des raisons apparemment valables. Les Grecs n’avaient pas tort de voir dans les Juifs les ennemis de leur culture et du progrès tel qu’ils le concevaient ; – les Chrétiens des premiers siècles, des porteurs de scandale spirituel, et plus tard, des rebelles à l’ordre social ; – les princes chrétiens et musulmans, des groupes suspects à la raison d’Etat ; – les paysans polonais, des agents de l’exploitation nobiliaire ; – les foules de la fin du siècle dernier, la pépinière des Rothschild. Les Juifs ont été, tour à tour, cela aussi, qui servait de justification apparente, momentanée, et partielle à l’antisémitisme. Aussi dirons-nous que cette haine, motivée grossièrement, est une tentation. Comme les tentations sexuelles correspondent à une réalité charnelle et à un déséquilibre des instincts de l’homme, ainsi l’antisémitisme s’inscrit dans une réalité spirituelle où se révèle un déséquilibre de la conscience des nations en présence d’Israël. L’antisémitisme est l’ombre portée du mystère d’Israël dans le cœur rebelle de l’homme.

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Mystère d’Israël ou dérobade apologétique ? Il importe de rendre à l’expression paulinienne trop souvent galvaudée par de véritables théologies de la rancune, sa pleine, sa miséricordieuse mesure. M. Maritain l’a fait contre certains contradicteurs chrétiens ; le pasteur Henri Hatzfeld a fortement opposé le mythe d’Israël à son mystère ; le R. P. Paul Démann, dans une mise au point précise, a rappelé qu’un Chrétien n’a pas le droit de «dévaluer ni de délayer» ce mystère[5]. Un chrétien est libre, dans de très larges imites, d’apprécier le rôle des Grecs, ou des Arabes, ou des Espagnols dans la civilisation et dans l’histoire ; il l’est beaucoup moins d’introduire ses pensées et ses méditations, favorables ou non, dans un exposé du rôle passé, présent ou futur des Juifs. Car le «mystère», selon le Nouveau Testament, et très particulièrement les Epîtres, c’est toujours une révélation, une apocalypse[6] que l’intelligence, la perspicacité ou le cœur de l’homme sont incapables de concevoir ; et ce mystère concerne toujours le dessein de Dieu, le plan de salut qu’Il accomplit en Jésus-Christ.

La révélation que saint Paul a eue du Christ est à ses yeux la définition et l’exemple même du mystère[7]. Il a fallu le Christ lui-même pour le convaincre d’une vérité qui lui était si totalement inaccessible, que c’est par humilité et non point par orgueil que Paul écrivait aux Ephésiens : «Vous pouvez vous représenter l’intelligence que j’ai du mystère de Christ[8].» Notre intelligence du mystère ne provient ni de notre esprit ni de nos capacités, mais de la manière, ouverte ou voilée, dont la révélation nous est faite. Il n’y a pas de mystère sans une décision de Dieu d’en faire la confidence, sans le témoignage du Saint-Esprit qui connaît les profondeurs de Dieu. Aussi est-ce à la foi, et dans le Saint-Esprit[9] que toute révélation est accordée aux Chrétiens.

En ce qui concerne Israël, c’est à saint Paul et, par son ministère apostolique, à l’Église, que le mystère a été découvert par une grâce de Dieu. Il ne s’agit donc nullement d’une opinion; même remarquable, qui proviendrait d’un Chrétien très respecté mais dont, malgré l’estime qu’il nous inspire, nous serions libres d’accepter ou de modifier les avis. Augustin et Chrysostome ont émis des opinions sur les Juifs ; le Chrétien le plus attaché à la tradition, s’il adopte les réflexions de ces Pères, ne peut cependant placer leurs opinions côte à côte avec la révélation de saint Paul, comme s’il s’agissait d’avis d’égale importance, celui de Paul n’étant que le plus ancien. Longtemps cachée aux hommes de Dieu, la vérité intangible du mystère d’Israël a été donnée à l’Église à l’heure où elle en avait besoin, quand les Chrétiens avaient tendance à se fonder, à propos des Juifs, sur leur sagesse humaine ou religieuse. C’est alors que le Saint-Esprit n’a pas voulu que les Chrétiens ignorassent le «Mystère d’Israël[10]».

Les choses ont-elles changé ? La sagesse des Chrétiens serait-elle supérieure à celle des disciples des environs de 57 ?

Ce «mystère», il est inadmissible de le dépeindre sous des couleurs sulfureuses et de manifester à son propos un «goût des ténèbres sacrées[11]» fort inquiétant sous des plumes chrétiennes. Il n’y a aucun rapport entre les mystères païens et le mystère paulinien ; ni, non plus entre celui-ci et la signification romanesque du mot «mystère» : les choses qui habitent dans l’ombre, et qu’on découvre par intuition, hasard ou enquête systématique, sont certes mystérieuses ; à la limite, le mystère, dans cet ordre de choses, c’est ce qu’on ne parvient pas à connaître. Le «mystère paulinien», s’il est une révélation, emprunte le même mot pour nous apprendre le contraire. Les mystères évangéliques sont lumineux, quand bien même ils nous demeurent plus ou moins voilés et scandaleux. Le mystère du royaume des cieux est une grâce, le «mystère caché pendant des siècles» ou plus exactement «de tout temps en Dieu» c’est la bonne nouvelle, c’est «l’espérance de la gloire[12]». Le mystère de la résurrection[13] provoque la joie. Un seul texte semble faire exception : on a reconnu le «mystère d’iniquité qui agit déjà[14]». Mais n’est-ce point parce que, comme à propos du Mystère d’Israël, nous avons créé une catégorie de révélations catastrophiques ? Ne dépendons-nous pas ici d’une interprétation humaine et superficielle de l’Apocalypse ? N’y a-t-il pas précisément, dans l’iniquité révélée à l’Église, l’affirmation tranquille et consolante que rien ne peut prévaloir contre la victoire certaine du Christ ? En définitive, il n’y a pas de mystère négatif. Il n’y a pas de mystère de l’antisémitisme ; tout au plus celui-ci est-il un refus humain du mystère d’Israël.

Il est donc nécessaire d’opposer à toutes les descriptions, plus littéraires que bibliques, de la condition des Juifs d’après le mystère d’Israël, une grande prudence, et cette sobriété dont saint Paul a donné le modèle à l’Église. L’éloquence de la chaire, malgré l’exemple de Bossuet, doit garder une retenue paulinienne ; et le juridisme, tenté par les déductions de la logique, se rappellera quel esprit de charité révélée parcourt Romains IX à XI. Saint Paul, le dispensateur des mystères de Dieu, n’hésite pas à écrire qu’il ne les connaît pas tous[15]. Faut-il croire que des révélations plus complètes ont été accordées à certains commentateurs du destin d’Israël ? C’est toujours à tort qu’on s’écarte du texte inspiré ; voyez le salut par les Juifs ; Bloy a le très grand mérite de rappeler aux Chrétiens que les Juifs doivent être regardés d’après l’enseignement paulinien ; mais cependant l’esprit des Mystères de Paris se mêle dans son livre à celui de l’Apôtre.

A la différence des spéculations hellénistiques et des rêveries gnostiques, le Nouveau Testament ne connaît pas de mystère désincarné et théorique. La révélation du mystère du royaume exigeait l’incarnation du Fils de Dieu : «Le mystère de Dieu, savoir Christ», écrit saint Paul[16]. La révélation de Dieu, ce n’est pas une doctrine secrète, mais une Personne, née d’une vierge, vrai Dieu et vrai homme. La transmission des mystères de Dieu exige un apostolat et une Église[17]. Le mystère de l’amour et de la fidélité du Christ envers son Église, et de sa place à la tête de celle-ci, épouse l’action du mariage[18]. La révélation de la destinée d’Israël ne peut davantage devenir une doctrine abstraite ; ce mystère ne constitue pas une exception ; il conduit aux Juifs. Les Juifs sont les témoins de ce mystère, les Juifs qui constituèrent l’Église, les Juifs qui y seront réintégrés, – et les Juifs d’aujourd’hui, les Juifs non chrétiens très précisément. Distinguer le mystère d’Israël de ces Juifs, c’est en réalité nier le mystère, c’est le renvoyer au désert de la pensée gratuite, c’est du docétisme.

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La relation entre certains mystères (l’iniquité, la résurrection, Israël) et le mystère, qui les contient et les éclaire, est évidente. On remarquera que chacun de ces mystères particuliers se rapporte au résultat, espéré par l’Église, de la venue du Christ dans le monde. Si la résurrection de Jésus-Christ n’a pas encore aboli la mort, ni vaincu les puissances anti-christiques, ni vaincu le refus d’Israël, la foi au «mystère de Dieu, savoir Christ» consiste à espérer fermement ce que nous ne voyons pas encore : cette réintégration d’Israël, cette victoire du Christ sur les puissances mauvaises, cette résurrection des morts. Mettre l’accent à propos de la mort, ou d’Israël, sur autre chose que sur la certitude victorieuse, qui arrache dès maintenant l’aiguillon de la mort, c’est transformer ces mystères en descriptions subjectives de la réalité actuelle. Mais, dès lors, est-il nécessaire de se réclamer du Christ pour étudier cette réalité ? et n‘est-ce point, de la part d’un Chrétien, rendre vaine la révélation de l’Evangile en se refusant au témoignage du Saint-Esprit ?

Le mystère d’Israël, tel qu’on le comprend trop couramment, est un domaine que les Chrétiens doivent débroussailler ; l’ivraie de la routine et le chardon de l’orgueil y ont pris racine ; et l’olivier sauvage semble y avoir oublié qu’il fut greffé sur l’olivier franc. La révélation transmise par saint Paul à l’Église interdit de réduire la mission d’Israël à son aspect, purement historique, voire même archéologique ; rien ne permet de la contracter dans une espèce de méditation pédagogique et moralisante sur l’infidélité ; la fin du mystère l’éclaire seule, qui apprend aux nations les plus hautaines que l’histoire des Juifs «enferme dans sa durée celle de toutes nos histoires[19]».

Si le destin d’Israël constitue l’un des mystères de l’Evangile, l’antisémitisme c’est dès lors bien autre chose qu’un préjugé ; la passion antisémite, en s’opposant à la consommation de ce mystère, retarde la communion de l’humanité entière dans la pleine révélation que Dieu lui a faite de sa volonté par l’intermédiaire d’Israël : «Le salut vient des Juifs.» L’antisémitisme a bien d’autres dimensions que l’un de ces mauvais sentiments qui illustrent l’égoïsme, l’orgueil ou la cruauté des groupes humains.

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On voit d’excellents Chrétiens militer pour de meilleurs rapports entre les Noirs et les Blancs, les Juifs et les non-Juifs, – avec les mêmes arguments et les mêmes citations bibliques. Cette confusion, respectable dans ses intentions, méconnaît la différence absolue entre les heurts des nations entre elles, et la résistance, voire le combat de celles-ci contre Israël. C’est à Babel qu’il faut chercher la racine des tensions internationales, tandis que la séparation entre les nations et le peuple de Dieu reconnaît l’alliance entre Israël et le Dieu d’Abraham pour cause première. L’élection d’Israël dresse les nations contre lui ; la Croix seule parvient à surmonter cette division et à réconcilier, en même temps que la créature avec son Créateur, les nations avec Israël. Et s’il est vrai que saint Paul enseigne aux Chrétiens que la durée de l’histoire est mesurée par l’attitude spirituelle des Juifs, on regardera l’antisémitisme comme un effort affreusement efficace pour détruire l’alliance première dans la personne de l’allié terrestre, et pour freiner la volonté réconciliatrice de Dieu. L’antisémitisme est une arme aveugle, mais savante aux mains de l’homme (et de l’homme chrétien en premier lieu) pour retarder la manifestation de la gloire du Fils de l’Homme. La liberté pécheresse de l’homme s’empare de l’antisémitisme pour combattre la promesse que le Christ a faite aux élus d’abréger les jours de la détresse terrestre[20]. L’antisémitisme appartient à l’iniquité[21] ; il s’attaque, avec une science extraordinaire à Dieu lui-même ; il a des «yeux surnaturels[22]» pour reconnaître l’objet du choix divin et induire l’Église en tentation ; il s’efforce d’éliminer ou de détruire les témoins de la fidélité de Dieu, en faisant éclater sur le peuple de l’alliance, dont dépend la suprême réconciliation, tous les orages de la haine et de la calomnie. Mais, comme Job attaqué par Satan démontrait à travers chacune de ses nouvelles souffrances la souveraineté de Dieu, les victoires de l’antisémitisme ajoutées les unes aux autres sont la plus évidente apologie de la fidélité divine.

Si Job vainquit Satan, celui-ci avait d’abord fait périr les fils de Job. L’antisémitisme enracine Israël dans l’alliance de Dieu, mais les éphémères victoires et les durables forfaits de la haine dressent Israël contre les nations persécutrices. C’est en cela que l’antisémitisme fête ses relatives victoires.

Le rapport que saint Paul établit, dans l’Epître aux Romains, entre le dérèglement de l’homme livré à ses convoitises, et l’état de sainteté où Dieu veut que nous vivions[23] éclaire les relations de l’antisémitisme avec le Mystère d’Israël : l’antisémitisme est un dérèglement de l’homme en face de Dieu, une rébellion contre les témoins vivants que la grâce divine a choisis sur la terre ; et comme un charisme scelle le témoignage du Saint-Esprit dans l’esprit de l’homme, le dérèglement antisémite aboutit, par un effort contraire, au même résultat que la Révélation ; il scelle la nature humaine pour la révolte et non plus pour l’obéissance. L’homme a certes raison de tenir Israël pour un peuple différent des autres, l’antisémite a vraiment raison de se refuser à croire, comme tant de rationalistes, qu’un peuple de dix millions de Juifs mérite à peine un deux centième de l’attention requise par l’espèce humaine ; l’antisémitisme n’est nullement une absurdité, comme une propagande aussi bien intentionnée qu’inopérante voudrait nous en persuader : bien autrement vigoureuse qu’une sottise, la passion antisémite est une hérésie de l’Election, une caricature active du dessein de Dieu, un indice d’une tentation contre laquelle l’Église doit prier chaque jour pour ne pas retarder le règne du Seigneur.

Dirons-nous donc qu’un combat contre l’antisémitisme soit vain et sans espoir ? Loin de nous les conclusions défaitistes dans les combats que livre l’Église aux passions humaines et aux tentations spirituelles !

Nous prétendons seulement qu’on ne peut vaincre un adversaire dont on ignore le visage. Réduire la lutte contre l’antisémitisme aux efforts des psychologues, des pédagogues – ou des agronomes – contre les préjugés sociaux, professionnels ou ruraux ; penser qu’une démonstration logique ou historique suffit réellement à améliorer les rapports entre les nations et les Juifs ; s’imaginer qu’en prouvant que l’antiquité et les premiers siècles chrétiens ignoraient l’usure juive, on affaiblira la virulence de ce grief ; rapetisser l’antisémitisme à un quelconque chapitre des rapports entre les différentes races, ou des difficiles relations entre les cultures et les civilisations humaines, c’est se condamner à méconnaître la vitalité et la force de séduction de la passion qu’on veut combattre. Nous pensons qu’il faut d’abord reconnaître en elle une tentation toujours offerte à toutes les familles spirituelles qui rencontrent les Juifs sur leur route. Une fois la tentation reconnue, et l’endurcissement redouté, il est possible, il est indispensable de rectifier les sophismes de l’adversaire, pourvu qu’on n’oublie jamais quelle est sa vraie nature.

Il ne nous appartient pas de tracer les grandes lignes de cet effort pour d’autres que pour les Chrétiens. La théologie, prolongée par l’enseignement de la chaire et par le catéchisme, doit s’efforcer de défaire ce qu’une théologie routinière a longtemps toléré ; dans une formule lapidaire, Jules Isaac précise : «L’enseignement seul est apte à défaire ce que l’enseignement a fait[24].» Faute de quoi, que les Chrétiens courbent la tête sous la cruelle remarque de Georges Bernanos : «Il est ridicule d’arroser de fleurs les Juifs persécutés d’Allemagne au nom de principes dont on se servait jadis pour justifier leur extermination par les rois catholiques[25]

La théologie, certes, et l’enseignement[26] ; mais surtout le jaillissement de la foi et de la prière pour affermir les résolutions de la pensée et les animer durablement. A la fin d’une enquête où nous avons soumis au lecteur tant d’insultes et de calomnies, tellement de dureté jusque chez les disciples de l’Amour, un si grand nombre de malheurs et tant de récits de massacres, nous considérons qu’il est de notre devoir de proposer aux théologiens quelques centres de recherches sur les fissures spirituelles par lesquelles l’antisémitisme se glisse dans les cœurs chrétiens.


  1. Julien Weill, Le Judaïsme, p. 229. 
  2. Marc Dvorjetski, Ghetto à l’Est, p. 109, 164. John Hersey note également (La Muraille, p. 204, 319) combien on se refusait, dans le ghetto de Varsovie, à envisager  la possibilité d’une destruction pure et simple - et incompréhensible - de Juifs.
  3. Monneray.  La Persécution des Juifs dans les pays de l’Est, p.110.
  4. Jean Réville, Revue de l’Histoire des Religions, XXXII, 1895, p. 81. Cf. même Revue, XXI, 1890, p. 338.
  5. Jacques Maritain, Le Mystère d’Israël, Raison et Raisons, p. 207 ss. ; Henri Hatzfeld, Mythe et Mystère d’Israël, Foi et Vie, septembre 1949 ; Paul Démann, Quel est le mystère d’Israël ?, Cahiers sioniens, n° 1, 1952, p. 9.
  6. Cf. Apocalypse, I, 20.
  7. Ephésiens, III, 3.
  8. Ephésiens, III, 4.
  9. I Corinthiens, XIV, 2 ; cf. I Timothée, III, 9.
  10. Romains, XI, 25. - Le R. P. Lagrange n’hésitait pas à penser que l’Epître aux Romains avait été écrite pour empêcher les Pagano-Chrétiens de mépriser les Judéo-Chrétiens et le rôle des Juifs dans l’histoire du salut. (Epître aux Romains, p. XXIX.)
  11. Paul Démann, art. cité, p. 2.
  12. Matthieu, XIII, 11 ; Marc, IV, 11 ; Romains, XVI, 25 ; Ephésiens, III, 9 ; Colossiens, I, 26 ; Ephésiens, VI, 19 ; cf. Colossiens, II, 2 et IV, 3 ; Colossiens I, 27.
  13. I Corinthiens, XV, 51.
  14. II Tessaloniciens, II, 7.
  15. I Corinthiens, IV, 1 ; I Corinthiens, XIII, 2.
  16. Colossiens, II, 2 ; cf. I Timothée III, 16.
  17. I Corinthiens, IV, 1 ; Ephésiens, I, 9 ; Colossiens, I, 26-27.
  18. Ephésiens, V, 32.
  19. Pascal, Pensées, 620 (Brunschwicg) 408 (Chevalier).
  20. Matthieu, XXIV, 22. - Bien entendu, cela ne signifie pas que l’antisémitisme soit le seul à retarder la consommation des promesses du Christ. Le Mystère d’Israël appartient au plan général du salut, comme l’activité missionnaire et avec elle. Voir sur ce point les belles pages du R. P. Jean Daniélou, Le Mystère du salut des nations, p. 108 ss. Cf. O. Culmann, Christ et le temps, p. 98.
  21. II Thessaloniciens, II, 7.
  22. Expression de Jacques Maritain, Raison et Raisons, p. 345.
  23. Romains, I, 24 à II, 16.
  24. Jules Isaac, Jésus et Israël, p. 575. [[Voir aussi Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, ch. VII, « Vers un "nouveau regard" sur le dessein divin à la lumière des Écritures », éd. docteur angélique, Avignon, 2009, p. 201-275. (Sr M-Th. Martin)]
  25. Georges Bernanos, Les Enfants humiliés, p. 214.
  26. On se reportera aux travaux du R. P. Démann ; La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible (Cahiers sioniens, n° 3-4, 1952) ; Formation chrétienne et attitude envers les Juifs (Cahiers sioniens, n° 3-4, 1953 ; voir aussi dans ce numéro, p. 219-222.)  Du côté réformé, Comment parler des Juifs à nos enfants, Journal des Ecoles du dimanche, novembre 1950 ; Le Catéchisme biblique, 2e éd. et Le Catéchisme doctrinal d’André Espaze (S. C. E.) ; L’Argile et le maître potier, 5e  éd. de Roger Chapal, Roland Jeanneret, Roland de Pury, très attentifs à transmettre la pensée paulinienne