18 1. Le « second front » de l’Église

Les récits des Actes des Apôtres attestent que ce n’est pas du jour au lendemain que le christianisme s’est défini par rapport au judaïsme : on connaît l‘existence, dans l’Église d’abord, à ses confins ensuite, et jusque dans l’hérésie, du judéo-christianisme ; et d’autre part on sait que le judaïsme hellénistique, illustré par Philon, a disparu tandis que le judaïsme talmudique faisait prévaloir ses propres tendances dans la Synagogue. L’évolution de l’Église et d’Israël, par une double distorsion, accusait les oppositions entre les deux doctrines ; on cherchait de part et d’autre à marquer les distances. Les historiens se sont parfois demandé si cette différenciation réciproque fut fortuite ou inévitable ; il semble que les hasards historiques aient surtout précipité, ou parfois accusé, une irrésistible évolution[1], dont les conséquences ne s’inscrivent pas toutes, tant s’en faut, dans la colonne des bénéfices spirituels de la Chrétienté.

Cette inévitable clarification qui provoqua, par trop d’excès mutuels, jusqu’à la haine entre l’ancien et le nouvel Israël, c’était aussi une exigence de la lutte quotidienne du christianisme sur le front gnostique et marcionite. Quelles que fussent les dégradations antisémites de l’antijudaïsme chrétien, il est évident qu’une solidarité profonde, spirituelle autant qu’historique, liait indissolublement tous ceux pour qui les livres de l’Ancien Testament étaient des livres révélés. La pression de l’antijudaïsme absolu – c’est-à-dire d’un antisémitisme violent – contraignait les Chrétiens à une gymnastique, intellectuelle ou ecclésiastique, où les exigences du «second front» de la guerre contre les empiètements gnostiques, pis manichéens, s’ajoutaient aux conséquences du combat initial entre le judaïsme et le christianisme. Pour maintenir la valeur des Écritures judaïques, il était commode et tentant de souligner en même temps l’indignité des Juifs. (Ainsi voit-on certains propagateurs des études bibliques rassurer, de nos jours, les méfiances catholiques en durcissant leur jugement sur les Protestants). Les facilités d’un alibi populaire, l’attrait des positions simplistes répondaient tout naturellement à la surenchère marcionite et manichéenne.

S’il ne nous reste de Justin Martyr que les Apologies et le Dialogue avec Tryphon, nous ne pouvons réellement les comprendre ; on peut, sans présomption aucune, qu’à la condition de regretter la perte de son grand ouvrage antimarcionite : on peut sans présomption aucune, imaginer que l’adversaire (mais non pas l’ennemi) de Tryphon y défendait la position chrétienne quant à l’Ancien Testament en rappelant qu’il s’agissait de l’Ecriture du Dieu vivant[2].

Vers l’an 210, Tertullien écrivait : «Aujourd’hui, dans tous les pays, nous avons plus d’adhérents que les Marcionites[3]» ; surprenante déclaration, qui oblige à imaginer l’attrait exercé par la marcionisme vers la fin du IIe siècle, et qui laisse entrevoir que la Grande Église eut pendant longtemps moins de fidèles que les gnostiques de toute espèce et les Marcionites. Déclaration qui permet enfin de se demander dans quelle mesure la conversion de ces gens-là au christianisme orthodoxe allait y apporter les ferments d’un anatijudaïsme antisémite.

On ne peut lire Irénée ni Origène sans tenir compte de leurs préoccupations antimarcionites. Le traité Contre les Hérésies en est l’éloquent témoignage ; et l’on comprend qu’Origène – nous ne pensons pas qu’il soit superflu de citer de nouveau ce passage – précisât : «… Nécessairement ceux qui entendent réciter dans les Églises les rites sacrificiels, l’observance des sabbats ou d’autres semblables, sont choqués, et disent : «Qu’y a-t-il besoin de lire cela à l’Église ? A quoi nous servent les préceptes judaïques et les observances d’un peuple méprisé ? Ces choses concernent les Juifs, que les Juifs s’en occupent !»  Afin donc de prévenir ce scandale des auditeurs, il faut s’appliquer à la science de la loi, il faut entendre et expliquer tout ce qui est lu selon le principe que la loi est spirituelle. Prenons garde que par la faute des doctes, par leur lâcheté et leur négligence, les faibles et les ignorants ne soient induits à mépriser Moïse. Mais tournons-nous vers le Seigneur, afin qu’il arrache devant nous le voile de la lettre[4].» – Avant même de recevoir l’enseignement doctoral, les fidèles nourrissent déjà dans leur cœur le mépris des Juifs ; mépris païen ou marcionite, mais aussi levain antisémite qui s’introduit dans l’Église, et que les docteurs devaient exorciser, si du moins ils avaient, comme Origène, le souci de ne pas complaire à la foule au détriment de l’honneur des Écritures. Saint Jean Chrysostome lui-même s’indignait que des fidèles (hier encore païens mais de longue date antisémites, semble-t-il) refusassent de vénérer les saints enfants juifs martyrs «égorgés qu’ils ont été pour des viandes de porc[5]».

Malheureusement il était toujours possible de maintenir, contre les Marcionites, la valeur de l’Ancien Testament en accompagnant cette prédication d’outrances verbales au sujet des Juifs. Les Jansénistes n’attaqueront-ils pas de temps à autre les Calvinistes pour maintenir au sein de l’Église catholique leurs positions sur la grâce ? De toute manière, entre les affirmations des Juifs : – le Messie n’est pas encore venu, Jésus n’est pas le Messie -, et celles des adversaires de l’Ancien Testament : – Ce Juif n’est que l’apparence du Messie, ou : – le Messie ne peut pas se faire Juif -, la position de l’Église était fort difficile ; et l’équilibre des gestes et des paroles à la merci de toutes les incitations et de tous les incidents.


  1. Voir l’étude de P.-H. Menoud, L’Eglise naissante et le judaïsme, Etudes théologiques et religieuses, Montpellier, n° 1, 1952.
  2. M. Marcel Simon s’est récemment élevé contre l’incompréhension de Loisy à l’égard du texte d’Ignace d’Antioche (Philadelphiens, V, 2-6) sur les préceptes du judaïsme : C’est l’attitude complexe dont l’Eglise ne s’est jamais départie en regard de l’Ancien Testament : elle le revendique et le vénère, parce qu’il relate, pour qui sait le lire, non pas l’histoire d’Israël, mais sa préhistoire à elle ; elle maudit en même temps ceux qui, aveugles à la réalité profonde de l’esprit, s’arrêtent aux apparences et à la lettre» (Les Saints d’Israël dans la dévotion de l’Église ancienne, Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, n° 2, 1954, p. 100, note7). - Le verbe «maudire» n’exprime qu’un cas limite ; il ne traduit ni la pensée de saint Paul ni celle d’Origène. [[Sur la relation entre l’antisémitisme et les Pères de l’Église: Paul Giniewski, L’antijudaïsme chrétien - La mutation, Salvator, Paris, 2000 ; J. Ries, « Les chrétiens et les juifs. Du Traité contre les juifs de saint Augustin à l’Édit d’expulsion des juifs d’Espagne », dans « Les chrétiens parmi les religions », vol. 5. Le Christianisme et la foi chrétienne. Manuel de théologie, Desclée, Paris, 1987, pp. 248-272 ; F. Lovsky, L’antisémitisme chrétien, anthologie de textes, Cerf, Paris 1970. (O. Peel).]]
  3. Tertullien, Adversus Marcionem, V, 20 ; cité par J. Lebreton Histoire de l’Eglise de Fliche et Martin, II, p. 360.
  4. Origène, Homélies sur les «Nombres», VII, 2, trad. de H. de Lubac, dans Homélies sur la «Genèse», introduction, coll. Sources chrétiennes, n° 7, p. 61. Cf. la traduction d’André Méhat plus haut, p. 81. Autre texte dans J. Daniélou, Origène, p. 130. - Le souci de garder une position moyenne entre les Juifs et les Manichéens sera encore sensible cher Léon le Grand. (B. Blumenkranz, Les Auteurs chrétiens latins sur les Juifs, Revue des Etudes juives, IX (CIX), 1949, p. 23.)
  5. Homélie sur Eléazar et les sept enfants, 7, citée par Marcel Simon, Annuaire de l’Institut de Philologie et d’Histoire orientales..., Bruxelles, 1936, t. IV, p. 419.