26 1. L’apparition de l’État chrétien

Grandi dans l’hostilité païenne et juive, trempé par sa résistance au pouvoir persécuteur, le christianisme s’est un jour affronté à une victoire temporelle qu’il n’avait volontairement ni préméditée ni préparée. L’Etat longtemps ennemi a paru se conduire avec respect envers l’Evangile : il est devenu «chrétien». Ce serait profondément tendancieux de dire que l’Église se soit entièrement installée dans le temporel ; la substance du message chrétien a continué de nourrir la communion des saints, et la Chrétienté constantinienne a produit des fruits aussi purs que la Chrétienté de la persécution. Mais enfin, l’Église a éprouvé quelque chose des impressions et des sentiments du soldat durant la pause, tandis que tout un ordre de problèmes nouveaux se posait à la pensée des Chrétiens : les soucis des réussites temporelles, les responsabilités politiques, les interférences entre le profane et le sacré, les incidences juridiques des préoccupations spirituelles et morales provoquaient d’inévitables confusions entre les exigences de la Cité politique et les espoirs conçus  à l’occasion de ce qu’un optimisme raisonné pouvait regarder comme l’épanouissement de la Chrétienté.

Le rôle des Juifs dans une telle société devait nécessairement embarrasser les docteurs et les magistrats. Dans la société païenne, préparateurs et témoins de l’Evangile, antimodèles même aux yeux de beaucoup, leur maintien dépendait de Dieu par l’intermédiaire des empereurs. Mais du jour où leur sort se trouvait, dans une certaine mesure, remis à des mains plus ou moins chrétiennes, qu’allait-il falloir faire à l’égard d’Israêl ? Il eût fallu toute une tradition d’estime et de tolérance réciproques pour que n’apparût pas, avec un antisémitisme théologique, puisque l’Église l’emportait, un antisémitisme social, économique, politique, puisqu’une Chrétienté régissait désormais le monde romain. C’est pour caractériser cette situation qu’on se servira désormais de l’expression «antisémitisme d’installation chrétienne».

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Encore une fois, il n’est pas sans racines. Toutes les thèses déjà rassemblées par l’antisémitisme de différenciation chrétienne sont naturellement les siennes. Au surplus, les IVe  et Ve siècles conjuguent les conséquences d’une différenciation qui se poursuit avec une installation qui commence. Que la présence d’une importante communauté juive offre les séductions de sa liturgie (et de ses pratiques magiques) aux foules christianisées, comme à Antioche, toutes les causes d’antisémitisme s’ajoutent pour aboutir à «une énergique réaction de défense, ou plutôt une vigoureuse contre-attaque[1]», comme celle de Jean Chrysostome.

Longtemps encore, en effet, le prosélytisme juif, ou tout au moins la supériorité théologique et philosophique des Juifs sur un clergé parfois insuffisant, expliquent les craintes de l’Église qui cherche, par l’intermédiaire de l’Etat, à contrecarrer les influences juives sur les Chrétiens chancelants. Il y a davantage d’autodéfense antijudaïque que de réel antisémitisme dans certains mobiles de la première législation chrétienne d’installation[2]. C’est la hantise du prosélytisme qui rend compte des obstacles opposés à la réparation et à la construction de nouvelles synagogues ; c’est la même crainte qui assimile le crime de propagande religieuse juive à celui de lèse-majesté ; ce n’est pas le racisme mais la peur de conquêtes spirituelles au détriment de l’Église, qui interdit d’abord le mariage de la Chrétienne avec le Juif, puis de la Juive avec le Chrétien. Ce sont encore les mêmes raisons qui font apparaître dans les lois impériales l’interdiction signifiée aux Juifs de circoncire l’esclave non juif, et même de posséder d’autres esclaves que d’origine juive.

Seulement, et par contrecoup, l’installation chrétienne encore soucieuse de défense et de différenciation a contribué, par l’abaissement du judaïsme méditerranéen, à donner plus d’éclat aux écoles et aux tendances babyloniennes, à durcir les positions talmudiques, et à léguer aux siècles suivants des principes extrêmement dangereux.


  1. Marcel Simon, La polémique antijuive de saint Jean Chrysostome et le mouvement judaïsant d’Antioche, Annuaire  de l’Institut de Philologie et d’Histoire orientales..., Bruxelles, 1936, p. 404.
  2. Se reporter aux faits énumérés par S. Katz, The Jews in the Visigothic and Frankish Kingdoms…, 42-56, etc. ; Graetz, Les Juifs d’Espagne, trad. française, p. 47 ; Haller, art. cité, p. 316-317. - Devant Chilpéric, il ne faut rien moins que la science de Grégoire de Tours lui-même pour que le Juif Priscus ne l’emporte pas (Histoire des Francs, VI, 5). On signale un cas semblable à Minorque au VIIe siècle. (B. Blumenkranz, Les Auteurs chrétiens latins sur les Juifs, Revue des Etudes juives XI (CXI), 1952, p. 26.) Au VIe siècle, Maxime de Turin s’effraie de ‘influence personnelle des Juifs sur les Chrétiens (même étude, Revue des Etudes juives IX (CIX), 1949, p. 27). A la fin du VIe siècle, un Juif sicilien amène, selon Grégoire le Grand, des Chrétiens à participer à un culte du prophète Elie (Blumenkranz, 58), tandis que les Romains chôment trop facilement le sabbat (même article, 65). A Tolède, au début du VIIe siècle, un Chrétien se laisse séduire par le judaïsme. (Blumenkranz, même étude, Revue des Etudes juives XI (CXI), 1952, p. 6.) L’interprétation de la politique antijudaïque d’Isidore de Séville, selon M. Blumenkranz, art. cité, p. 8, 14, 35, 36), ne s’explique pas sans la «tentative de mission juive» auprès des Chrétiens. Dans les pamphlets du IXe siècle, on peut suivre les craintes éprouvées par les chefs de l’Eglise devant certaines nouveautés dans le judaïsme. (Th. Reinach, Agobard et le Juifs, Revue des Etudes juives, L, 1905, p. CV. Cf. J. Régné, Les Juifs de Narbonne, même Revue, LV, 1908, p. 33.) Chose surprenante, un document préparé sous Jean  le Bon, énumérait les dispositions nécessaires pour qu’un éventuel retour des Juifs en France ne fût pas dangereux pour la foi des Chrétiens. (Maurice Jusselin, même Revue, LIV, 1907, p. 144.) I. Loeb a donné un tableau de l’attirance juive, telle que l’éprouvaient les Chrétiens du Moyen âge dans la Revue de l’Histoire des Religions, XVII, 188, p. 324. En Pologne, le synode de Breslau exigeait en 1267 la séparation des Juifs d’avec les Chrétiens, à cause de la récente christianisation du pays. (R. Mahler dans Essays on Antisemitism, New York, 1942, p. 112) - Sur la Pologne nous n’avons malheureusement pu nous servir de Léon Poliakov, Histoire de l’Antisémitisme, I : Du Christ aux Juifs de cour, Calmann-Lévy, 1955 : le chapitre XI est consacré au «Centre autonome de Pologne». Nous ne pouvons qu’y renvoyer le lecteur.